Sous quelque angle qu’on le prenne, le présent est sans issue. Ce n’est pas la moindre de ses vertus. À ceux qui voudraient absolument espérer, il dérobe tout appui. Ceux qui prétendent détenir des solutions sont démentis dans l’heure. C’est une chose entendue que tout ne peut aller que de mal en pis. « Le futur n’a plus d’avenir » est la sagesse d’une époque qui en est arrivée, sous ses airs d’extrême normalité, au niveau de conscience des premiers punks.
[...]
Il n’y aura pas de solution sociale à la situation présente. D’abord parce que le vague agrégat de milieux, d’institutions et de bulles individuelles que l’on appelle par antiphrase « société » est sans consistance, ensuite parce qu’il n’y a plus de langage pour l’expérience commune.
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L’Europe est un continent désargenté qui va faire en cachette ses courses chez Lidl et voyage en low cost pour encore voyager.
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Pour finir, aucun revenu garanti accordé au lendemain d’un quasi-soulèvement ne posera les bases d’un nouveau New Deal, d’un nouveau pacte, d’une nouvelle paix. Le sentiment social s’est bien trop évaporé pour cela.
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Nul ne peut honnêtement nier la charge d’évidence de cet assaut [les émeutes de 2005] qui ne formulait aucune revendication, aucun message autre que de menace ; qui n’avait que faire de la politique. Il faut être aveugle pour ne pas voir tout ce qu’il y a de purement politique dans cette négation résolue de la politique ; ou ne rien connaître aux mouvements autonomes de la jeunesse depuis trente ans.
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L’impasse du présent, partout perceptible, est partout déniée. Jamais tant de psychologues, de sociologues et de littérateurs ne s’y seront employés, chacun dans son jargon spécial où la conclusion est spécialement manquante. Il suffit d’entendre les chants de l’époque, les bluettes de la « nouvelle chanson française » où la petite bourgeoisie dissèque ses états d’âme et les déclarations de guerre de la mafia K’1Fry, pour savoir qu’une coexistence cessera bientôt, qu’une décision est proche.
[...]
Ce livre est signé d’un nom de collectif imaginaire. Ses rédacteurs n’en sont pas les auteurs. Ils se sont contentés de mettre un peu d’ordre dans les lieux communs de l’époque, dans ce qui se murmure aux tables des bars, derrière la porte close des chambres à coucher. Ils n’ont fait que fixer les vérités nécessaires, celles dont le refoulement universel remplit les hôpitaux psychiatriques et les regards de peine. Ils se sont faits les scribes de la situation. C’est le privilège des circonstances radicales que la justesse y mène en bonne logique à la révolution. Il suffit de dire ce que l’on a sous les yeux et de ne pas éluder la conclusion.
Premier cercle «I AM WHAT I AM»
Ce premier cercle se veut une critique acerbe de l'individualisation forcenée de nos sociétés, de cette désocialisation permanente par la personnalisation ; désocialisation menée y compris au travers de la si vantée quête d'identité, qui dissimulerait en fait la non-acceptation de notre existence présente :
En attendant, je gère. La quête de soi, mon blog, mon appart, les dernières conneries à la mode, les histoires de couple, de cul… ce qu’il faut de prothèses pour faire tenir un Moi !
[...]
«CE QUE JE SUIS», alors ? Traversé depuis l’enfance de flux de lait, d’odeurs, d’histoires, de sons, d’affections, de comptines, de substances, de gestes, d’idées, d’impressions, de regards, de chants et de bouffe. Ce que je suis ? Lié de toutes parts à des lieux, des souffrances, des ancêtres, des amis, des amours, des événements, des langues, des souvenirs, à toutes sortes de choses qui, de toute évidence, ne sont pas moi. Tout ce qui m’attache au monde, tous les liens qui me constituent, toutes les forces qui me peuplent ne tissent pas une identité, comme on m’incite à la brandir, mais une existence, singulière, commune, vivante, et d’où émerge par endroits, par moments, cet être qui dit « je ». Notre sentiment d’inconsistance n’est que l’effet de cette bête croyance dans la permanence du Moi, et du peu de soin que nous accordons à ce qui nous fait.
[...]
La France n’est pas la patrie des anxiolytiques, le paradis des antidépresseurs, la Mecque de la névrose sans être simultanément le champion européen de la productivité horaire. La maladie, la fatigue, la dépression, peuvent être prises comme les symptômes individuels de ce dont il faut guérir.
On voit apparaître dès ce cercle les fortes références politiques, avec ici une allusion à peine voilée à la perception de l'intelligence par l'idéologie libérale - assimilée à la doxa en vigueur, sachant que cette sentence « l'intelligence est constituée par la faculté d'adaptation » provient elle-même d'une déformation du sens de la théorie darwinienne de l'évolution :
Contrairement à ce que l’on nous répète depuis l’enfance, l’intelligence, ce n’est pas de savoir s’adapter – ou si c’est une intelligence, c’est celle des esclaves.
De cette non-acceptation par l'homme de ce qu'il est au profit de ce qu'il pourrait ou devrait être, découle selon eux très directement cette apathie qui semble paralyser de
plus en plus les hommes là où cette dichotomie est la plus forte – soit la France, ce qui semble pourtant loin d'être évident :
Nous ne sommes pas déprimés, nous sommes en grève. Pour qui refuse de se gérer, la « dépression » n’est pas un état, mais un passage, un au revoir, un pas de côté vers une désaffiliation politique. À partir de là, il n’y a pas de conciliation autre que médicamenteuse, et policière. C’est bien pour cela que cette société ne craint pas d’imposer la Ritaline à ses enfants trop vivants, tresse à tout va des longes de dépendances pharmaceutiques et prétend détecter dès trois ans les «troubles du comportement ». Parce que c’est l’hypothèse du Moi qui partout se fissure.
Deuxième cercle « Le divertissement est un besoin vital »
Ce second cercle s'attaque frontalement au fonctionnement social humain, et spécifiquement au systême social et politique de masse français. Au fonctionnement présent, bien sûr, mais aussi au systême en tant que tel, c'est à dire à tout ce que produit intrinsèquement un systême social de masse : hiérarchisation, classement, organisation administrative, respect de la règle, auto-renforcement psychologique, hypocrisie historique et formation d'une élite - entre autres.
Nous avons été expropriés de notre langue par l’enseignement, de nos chansons par la variété, de nos chairs par la pornographie de masse, de notre ville par la police, de nos amis par le salariat. À cela s’ajoute, en France, le travail féroce et séculaire d’individualisation par un pouvoir d’État qui note, compare, discipline et sépare ses sujets dès le plus jeune âge, qui broie par instinct les solidarités qui lui échappent afin que ne reste que la citoyenneté, la pure appartenance, fantasmatique, à la République. Le Français est plus que tout autre le dépossédé, le misérable. Sa haine de l’étranger se fond avec sa haine de soi comme étranger.
[...]
L’école de la République a formé depuis un siècle et demi un type de subjectivités étatisées, reconnaissables entre toutes. Des gens qui acceptent la sélection et la compétition à condition que les chances soient égales. Qui attendent de la vie que chacun y soit récompensé comme dans un concours, selon son mérite. Qui demandent toujours la permission avant de prendre. Qui respectent muettement la culture, les règlements et les premiers de la classe. Même leur attachement à leurs grands intellectuels critiques et leur rejet du capitalisme sont empreints de cet amour de l’école. C’est cette construction étatique des subjectivités qui s’effondre chaque jour un peu plus avec la décadence de l’institution scolaire.
Ils renversent alors le sens consensuel de la notion d'autonomie, en prônant non l'autonomie par rapport aux autre « atomes » humains, mais par rapport au systême qui régit la circulation de ces « atomes » ...ce qui amène le ou les auteurs à considérer les émeutes de 2005 comme une prise brutale d'autonomie et non comme un appel à l'assistance dudit systême :
Ces bandes qui fuient le travail, prennent le nom de leur quartier et affrontent la police sont le cauchemar du bon citoyen individualisé à la française: ils incarnent tout ce à quoi il a renoncé, toute la joie possible et à laquelle il n’accédera jamais.
[...]
En ce sens, l’hostilité sans nuance de certaines bandes ne fait qu’exprimer d’une manière un peu moins feutrée que d’autres la mauvaise ambiance, le mauvais esprit de fond, l’envie de destruction salvatrice où ce pays se consume.
[...]
Il n’y a pas jusqu’aux interminables subventions que de nombreux parents sont acculés à verser à leur progéniture prolétarisée qui ne puissent devenir une forme de mécénat en faveur de la subversion sociale. «Devenir autonome», cela pourrait vouloir dire, aussi bien : apprendre à se battre dans la rue, à s’accaparer des maisons vides, à ne pas travailler, à s’aimer follement et à voler dans les magasins.
Troisième cercle «La vie, la santé, l’amour sont précaires, pourquoi le travail échapperait-il à cette loi?»
Ce cercle, bien que pertinent sur certains points, notamment en ce qui concerne la partie générationnelle, l'intéressante sentence concernant le “paradoxe actuel d'une société de travailleurs sans travail” ou la constatation en forme de surprise de l'auto-renforcement permanent de notre systême social de masse ; le flou de la pensée des auteurs sur le sujet transparaît dans la construction de la réflexion. Ainsi, la situation française d'ambivalence vis-à-vis de la notion de travail est établie comme étant une exception, et un certain manque de cohérence rendent ici inefficace ce fameux ton de l'évidence en forme de témoignage adopté par le ou les auteurs, en dehors de ce fameux “cri générationnel” .
Le passage suivant définit parfaitement l'état d'esprit d'une génération qui est aussi la mienne. Nous sommes désabusés, cyniques, et certains grands mythes de notre histoire nationale moderne n'ont pas plus de réalité pour nous que les statistiques agricoles de l'URSS n'en avaient pour les Russes :
C’est sur le fond de cette névrose que les gouvernements successifs peuvent encore déclarer la guerre au chômage, et prétendre livrer la « bataille de l’emploi » tandis que d’ex-cadres campent avec leurs portables dans les tentes de Médecins du monde sur les bords de la Seine. Nous appartenons à une génération qui vit très bien sans cette fiction. Qui n’a jamais compté sur la retraite ni sur le droit du travail, encore moins sur le droit au travail. Qui n’est même pas «précaire » comme se plaisent à le théoriser les fractions les plus avancées de la militance gauchiste, parce qu’être précaire c’est encore se définir par rapport à la sphère du travail, en l’espèce : à sa décomposition. Nous admettons la nécessité de trouver de l’argent, qu’importent les moyens, parce qu’il est présentement impossible de s’en passer, non la nécessité de travailler. […] Et nous n’avons jamais rien espéré d’elle [l'entreprise] : nous la voyons pour ce qu’elle est et n’a jamais cessé d’être, un jeu de dupes à confort variable. Nous regrettons seulement pour nos parents qu’ils soient tombés dans le panneau, de ceux du moins qui y ont cru.
Le passage suivant me semble emblématique d'une pensée qui n'a pas encore abouti, et ne le pourra peut-être d'ailleurs pas le devenir compte tenu du brouillage des cartes opéré ces dix dernières années [3] , brouillage qui ne permet à mon avis plus de pouvoir catégoriser et diviser comme ils le font ci-dessous, même si cette division fut longtemps valable :
La confusion des sentiments qui entoure la question du travail peut s’expliquer ainsi : la notion de travail a toujours recouvert deux dimensions contradictoires : une dimension d’exploitation et une dimension de participation. Exploitation de la force de travail individuelle et collective par l’appropriation privée ou sociale de la plus-value ; participation à une oeuvre commune par les liens qui se tissent entre ceux qui coopèrent au sein de l’univers de la production. Ces deux dimensions sont vicieusement confondues dans la notion de travail, ce qui explique l’indifférence des travailleurs, en fin de compte, à la rhétorique marxiste, qui dénie la dimension de participation, comme à la rhétorique managériale, qui dénie la dimension d’exploitation. D’où, aussi, l’ambivalence du rapport au travail, à la fois honni en tant qu’il nous rend étranger à ce que nous faisons et adoré en tant que c’est une part de nous-mêmes qui s’y joue.
A l'inverse, ces passages-ci me semblent d'une grande acuité dans la division des hommes en trois catégories de travailleurs dans la situation présente :
Les premiers sont en petit nombre, très bien payés et donc si convoités que la minorité qui les accapare n’aurait pas idée d’en laisser une miette lui échapper. Leur travail et eux ne font effectivement qu’un en une étreinte angoissée. Managers, scientifiques, lobbyistes, chercheurs, programmeurs, développeurs, consultants, ingénieurs ne cessent littéralement jamais de travailler.
[...]
Cette main d’oeuvre flexible, indifférenciée, qui passe d’une tâche à une autre et ne reste jamais longtemps dans une entreprise, ne peut plus s’agréger en une force, n’étant jamais au centre du processus de production mais comme pulvérisée dans une multitude d’interstices, occupée à boucher les trous de ce qui n’a pas été mécanisé. L’intérimaire est la figure de cet ouvrier qui n’en est plus un, qui n’a plus de métier mais des compétences qu’il vend au fil de ses missions, et dont la disponibilité est encore un travail.
[...]
En marge de ce coeur de travailleurs effectifs, nécessaires au bon fonctionnement de la machine, s’étend désormais une majorité devenue surnuméraire, qui est certes utile à l’écoulement de la production mais guère plus, et qui fait peser sur la machine le risque, dans son désoeuvrement, de se mettre à la saboter.
Une phrase a particulièrement attiré mon attention, notamment par rapport à ce qu'il est en train de se passer dans les médias, et notamment dans la vie professionnelle des journalistes – même si ce fonctionnement semble quasiment intrinsèque à la profession de journaliste indépendant : "On est à soi-même, idéalement, une petite entreprise, son propre patron et son propre produit. Il s’agit, que l’on travaille ou non, d’accumuler les contacts, les compétences, le « réseau », bref : le « capital humain»."
Enfin, avant de finir sur la fameuse “dé-mobilisation” du systême, cette citation décrit un systême qui veut se sauver soi-même, aux échelles collective comme individuelle, avec un maître-mot : se mobiliser.
Le grouillement de tout ce petit monde qui attend avec impatience d’être sélectionné en s’entraînant à être naturel relève d’une tentative de sauvetage de l’ordre du travail par une éthique de la mobilisation. Être mobilisé, c’est se rapporter au travail non comme activité, mais comme possibilité. Si le chômeur qui s’enlève ses piercings, va chez le coiffeur et fait des «projets » travaille bel et bien « à son employabilité », comme on dit, c’est qu’il témoigne par là de sa mobilisation.
Quatrième cercle «Plus simple, plus fun, plus mobile, plus sûr !»
Ce quatrième cercle me semble être un des plus intéressants, parce que reprenant des idées qui flottent dans l'air depuis un moment déjà, et qui sont loin d'être connotées exclusivement au champ politique de la gauche. C'est également celui qui s'approche le plus, dans cette première partie, d'une intention de destruction – ou plutôt d'arrêt - de la part du ou des auteurs. On notera à cet effet qu'aucun des exemples cités ne peut être considéré comme un appel à la violence physique, mais plutôt à une forme de “désobéissance in-civique” .
Le point peut-être le plus intéressant me semble être la redéfinition d'un espace unique, qui n'est ni urbain ni rural mais englobe tout cela en le remodelant autour de grands flux structurels ou informationnels. Ce type de réflexions est déjà ancien : on les trouve déjà dans les écrits d'Orwell, de Bradbury, d'Asimov et de beaucoup d'autres auteurs, dont d'ailleurs les thèmes ne sont pas si éloignées de “L'insurrection qui vient”.
Qu’on ne nous parle plus de « la ville » et de « la campagne», et moins encore de leur antique opposition. Ce qui s’étend autour de nous n’y ressemble ni de près ni de loin : c’est une nappe urbaine unique, sans forme et sans ordre, une zone désolée, indéfinie et illimitée, un continuum mondial d’hypercentres muséifiés et de parcs naturels, de grands ensembles et d’immenses exploitations agricoles, de zones industrielles et de lotissements, de gîtes ruraux et de bars branchés : la métropole.
On trouve donc dans cette section ce qui se rapproche le plus d'une revue des expériences passées, censées nourrir le contenu théorique, comme cette référence à la Commune de Paris en relation avec l'approche de l'armée israëlienne pour conserver l'effet de surprise dans un environnement urbain, qui consiste à passer par les bâtiments plutôt que par les voies naturelles de passage.
L’urbain est plus que le théâtre de l’affrontement, il en est le moyen. Cela n’est pas sans rappeler les conseils de Blanqui, cette fois pour le parti de l’insurrection, qui recommandait aux futurs insurgés de Paris d’investir les maisons des rues barricadées pour protéger leurs positions, d’en percer les murs pour les faire communiquer, d’abattre les escaliers du rez-de-chaussée et de trouer les plafonds pour se défendre d’éventuels assaillants, d’arracher les portes pour en barricader les fenêtres et de faire de chaque étage un poste de tir.
L'architecture de flux qui régit la métropole globale est bien sa faiblesse, comme la faiblesse de tous les empires et structures systémiques à visée globale. C'est même sa seule faiblesse, la seule qui permette d'en sortir, même temporairement. On pourra être plus sceptique par rapport aux exemples mis en exergue, notamment concernant l'intention de ceux qui ont déjà réussi à stopper temporairement ces flux, et qui selon le ou les auteurs serait une intention consciente :
Précisément parce qu’elle est cette architecture de flux, la métropole est une des formations humaines les plus vulnérables qui ait jamais existé. Souple, subtile, mais vulnérable. Une fermeture brutale des frontières pour cause d’épidémie furieuse, une carence quelconque dans un ravitaillement vital, un blocage organisé des axes de communication, et c’est tout le décor qui s’effondre, qui ne parvient plus à masquer les scènes de carnages qui le hantent à toute heure. Ce monde n’irait pas si vite s’il n’était pas constamment poursuivi par la proximité de son effondrement.
[...]
Le premier geste pour que quelque chose puisse surgir au milieu de la métropole, pour que s’ouvrent d’autres possibles, c’est d’arrêter son perpetuum mobile. C’est ce qu’ont compris les rebelles thaïlandais qui font sauter les relais électriques. C’est ce qu’ont compris les anti-CPE, qui ont bloqué les universités pour ensuite tâcher de bloquer l’économie. C’est aussi ce qu’ont compris les dockers américains en grève en octobre 2002 pour le maintien de trois cents emplois, et qui bloquèrent pendant dix jours les principaux ports de la côte Ouest. L’économie américaine est si dépendante des flux tendus en provenance d’Asie que le coût du blocage se montait à un milliard d’euros par jour. À dix mille, on peut faire vaciller la plus grande puissance économique mondiale.
L'intérêt de cette section me semble venir de ce que les idées émises ne le sont pas ici pour la première fois, très loin de là. L'inspiration des auteurs semble également venir assez directement, ainsi que pour d'autres passages du livre – comme les liens faits avec les émeutes de 2005 - , de l'ouvrage américain “Au-delà de Blade Runner” du sociologue Mike Davis : dans celui-ci, l'auteur décrit Los Angeles dans tout ce que le rêve californien a d'illusoire, en passant au radar la plus grande aire urbaine au monde, notamment à la lumière des émeutes ayant saisi la ville peu avant la publication du livre [4] .
Cinquième cercle « Moins de biens, plus de liens !
Ce cinquième cercle, consacré au systême économique, prend une couleur toute particulière à la lueur de la Crise et de sa progression incontrôlable, qui
dicte les urgences et lève les voiles d'hypocrisie de manière implacable. Il y a un an ou deux, il n'eut pas
été dur de discréditer ce qui suit d'un classique “Pfff, on ne peut pas discuter avec ces gens-là, ils délirent” …ça l'est beaucoup moins maintenant qu'une partie non négligeable des constats
posés ici le sont également par des économistes plus ou moins reconnus et des “agents du systême” comme Attali [5] , semaine après semaine, et de façon au moins
aussi sévère que le ou les auteurs de cet opuscule.
Cela commence par une sentence qui, encore une fois, résonne particulièrement chez moi, et chez une partie de ma génération : “Trente ans de chômage de masse, de « crise », de croissance en berne, et l’on voudrait encore nous faire croire en l’économie.”
La proximité des analyses est étonnament forte. Le ou les auteurs de “L'insurrection qui vient” , en tablant sur la prise de conscience d'un nombre grandissant de personnes de ne plus pouvoir compter sur le systême présent, ainsi que sur l'intenabilité des innombrables voiles d'hypocrisie du systême, ne comptaient peut-être pas sur une Crise aussi rapide ; Crise qui a exactement les effets décrits ici.
À force, on a compris ceci : ce n’est pas l’économie qui est en crise, c’est l’économie qui est la crise ; ce n’est pas le travail qui manque, c’est le travail qui est en trop ; tout bien pesé, ce n’est pas la crise, mais la croissance qui nous déprime.
Encore une fois, on notera l'acuité avec laquelle la situation est comparée à celle qui prévalait en URSS. Cette comparaison commence à se faire de plus en plus prégnante aujourd'hui [6] , y compris dans les sphères les plus élevées :
Tout fuit dans le monde de l’économie, comme tout fuyait en URSS à l’époque d’Andropov. Qui s’est un peu penché sur les dernières années de l’URSS entendra sans peine dans tous les appels au volontarisme de nos dirigeants, dans toutes les envolées sur un avenir dont on a perdu la trace, toutes ces professions de foi dans « la réforme » de tout et n’importe quoi, les premiers craquements dans la structure du Mur. L’effondrement du bloc socialiste n’aura pas consacré le triomphe du capitalisme, mais seulement attesté la faillite de l’une de ses formes. D’ailleurs, la mise à mort de l’URSS n’a pas été le fait d’un peuple en révolte, mais d’une nomenklatura en reconversion.
De la même manière, on retrouve dans le passage suivant des réflexions à laquelles ont aussi abouti des gens considérés comme nettement plus sérieux, à l'image d'un Paul Jorion qui prône la réintégration de l'économie dans le champ politique [7] , ce qui validerait au passage l'observation que nous avions oublié ce fait :
Et voilà que se révèle tout ce que nous nous étions efforcés d’oublier : que l’économie est une politique. Et que cette politique, aujourd’hui, est une politique de sélection au sein d’une humanité devenue, dans sa masse, superflue. De Colbert à De Gaulle en passant par Napoléon III, l’État a toujours conçu l’économie comme politique, non moins que la bourgeoisie, qui en tire profit, et les prolétaires, qui l’affrontent.
Suit une violente charge contre ce que le ou les auteurs semblent vouloir définir comme une troisième classe, celle des "petits-bourgeois" - à laquelle ils appartiennent d'ailleurs très probablement compte tenu de leurs écrits - honnie pour son apathie légendaire dans notre pays par à peu près tous ceux qui n'en font pas partie, mais qu'il serait toutefois ardu de vouloir absoudre totalement tant on retrouve là un monde que l'on connaît :
Il n’y a guère que cette étrange strate intermédiaire de la population, ce curieux agrégat sans force de ceux qui ne prennent pas parti, la petite bourgeoisie, qui a toujours fait semblant de croire à l’économie comme à une réalité – parce que sa neutralité en était ainsi préservée. Petits commerçants, petits patrons, petits fonctionnaires, cadres, professeurs, journalistes, intermédiaires de toutes sortes forment en France cette non-classe, cette gélatine sociale composée de la masse de ceux qui voudraient simplement passer leur petite vie privée à l’écart de l’Histoire et de ses tumultes.
Ce cercle se finit sur le "démontage" de la relance verte que nous nous faisons "vendre" actuellement. Celle-ci est d'ailleurs reconnue comme étant nécessaire pour sauver le systême économique par leurs promoteurs – dont je fais très partiellement partie - , qui montrent ici l'acquiescement implicite au constat fait dans ces passages. Le ou les auteurs démontent ce qui est à leurs yeux un “rêve de petit-bourgeois” dont l'apologie du “moins-consommer” n'est porteuse que parce qu'elle fait référence à un temps fantasmé et évidemment inatteignable. Ces passages me semblent trop bourrés de références politiques implicites - par rapport à un sujet assez jeune - pour avoir un réel intérêt :
Bref : devenir économe. Revenir à l’économie de Papa, à l’âge d’or de la petite bourgeoisie: les années 1950. «Lorsque l’individu devient un bon économe, sa propriété remplit alors parfaitement son office, qui est de lui permettre de jouir de sa vie propre à l’abri de l’existence publique ou dans l’enclos privé de sa vie.»
[...]
Cette «bioéconomie» en gestation conçoit la planète comme un système fermé à gérer, et prétend poser les bases d’une science qui intégrerait tous les paramètres de la vie. Une telle science pourrait nous faire regretter un jour le bon temps des indices trompeurs où l’on prétendait mesurer le bonheur du peuple à la croissance du PIB, mais où au moins personne n’y croyait.
On retrouve encore une fois cette position radicalement “hors-systême” , assumant crânement son crachat sur nos accomplissments présents et futurs, et niant jusqu'à la possibilité d'une survie éventuelle du systême sous une forme ou une autre [8] . Pour eux, quelque soit le chemin pris, l'aboutissement en sera forcément la destruction.
Sixième cercle «L’environnement est un défi industriel»
Le ou les auteurs développent ici ce qu'ils estiment, probabalement à raison, être la grande arnaque du XXIème siècle, arnaque à laquelle nous sommes tous partie prenante, qui se révèle similaire en de nombreux points à la situation dans le domaine économique. Ils passent méthodiquement en revue les défis qui nous attendent, que nous exigeons de nous-même sous peine de voir les systêmes qui nous régissent imploser. Ces passages montrent également le glissement qui se produit progressivement, la prétention uniquement analytique de cette première partie se révélant être également une entière vision philosophique, vision qui se place dans une perpective historicisée de la chute de notre civilisation et ne laisse dès lors ni place au doute, ni place à un certain relativisme - on va en reparler - ...
Il n’y a pas de «catastrophe environnementale». Il y a cette catastrophe qu’est l’environnement.
[...]
La situation est la suivante : on a employé nos pères à détruire ce monde, on voudrait maintenant nous faire travailler à sa reconstruction et que celle-ci soit, pour comble, rentable. L’excitation morbide qui anime désormais journalistes et publicitaires à chaque nouvelle preuve du réchauffement climatique dévoile le sourire d’acier du nouveau capitalisme vert, celui qui s’annonçait depuis les années 1970, que l’on attendait au tournant et qui ne venait pas. Eh bien, le voilà ! L’écologie, c’est lui ! Les solutions alternatives, c’est encore lui ! Le salut de la planète, c’est toujours lui ! Plus aucun doute : le fond de l’air est vert ; l’environnement sera le pivot de l’économie politique du XXIe siècle. À chaque poussée de catastrophisme correspond désormais une volée de « solutions industrielles ».
[...]
Gérer la sortie du nucléaire, les excédents de CO2 dans l’atmosphère, la fonte des glaces, les ouragans, les épidémies, la surpopulation mondiale, l’érosion des sols, la disparition massive des espèces vivantes… voilà quel serait notre fardeau. «C’est à chacun que revient de changer ses comportements », disent-ils, si l’on veut sauver notre beau modèle civilisationnel. Il faut consommer peu pour pouvoir encore consommer. Produire bio pour pouvoir encore produire. Il faut s’autocontraindre pour pouvoir encore contraindre. Voilà comment la logique d’un monde entend se survivre en se donnant des airs de rupture historique. Voilà comment on voudrait nous convaincre de participer aux grands défis industriels du siècle en marche. Hébétés que nous sommes, nous serions prêts à sauter dans les bras de ceux-là mêmes qui ont présidé au saccage, pour qu’ils nous sortent de là.
[...]
C’est au nom de l’écologie qu’il faudra désormais se serrer la ceinture, comme hier au nom de l’économie. La route pourrait bien sûr se transformer en pistes cyclables, nous pourrions même peut-être, sous nos latitudes, être un jour gratifiés d’un revenu garanti, mais seulement pour prix d’une existence entièrement thérapeutique. Ceux qui prétendent que l’autocontrôle généralisé nous épargnera d’avoir à subir une dictature environnementale mentent: l’un fera le lit de l’autre, et nous aurons les deux.. Tant qu’il y aura l’Homme et l’Environnement, il y aura la police entre eux.
[...]
Tout est à renverser dans les discours écologistes. Là où ils parlent de « catastrophes» pour désigner les dérapages du régime actuel de gestion des êtres et des choses, nous ne voyons que la catastrophe de son si parfait fonctionnement.
Là où je me placerais dans l'optique de ne pas “casser la baraque” , c'est à dire dans l'optique où notre chute ne serait pas forcément inéluctable, eux considèrent que la baraque doit être “cassée” au plus vite plutôt que de prendre partie – en pure perte – à sa lente désagrégation :
Là où les gestionnaires s’interrogent platoniquement sur comment renverser la vapeur « sans casser la baraque », nous ne voyons d’autre option réaliste que de « casser la baraque » au plus tôt, et de tirer parti, d’ici là, de chaque effondrement du système pour gagner en force.
Les passages suivants constituent selon moi le coeur de la première partie de “L'insurrection qui vient” , sa plus grande force mais aussi sa plus grande faiblesse. En effet, le ou les auteurs, au delà des précédents niveaux formels d'analyse, s'attachent ici à démolir le fondement de ce qu'on pourrait qualifier d'une civilisation occidentale devenue globale - par infusion permanente de tous ceux qui entrent en contact avec elle, comme Rome fut pénétrée de philosophie grecque - , soit les cheminements philosophiques de cette civilisation.
Pourquoi une force ? Parce que cette critique d'une philosophie assimilée au relativisme absolu prôné par Nietzche est déjà très riche et a de nombreuses racines historiques dont certaines sont indubitablement prestigieuses, de Platon à Hegel ...ce qui permet d'asseoir de manière forte les propos tenus, même en quelques pages.
Pourquoi sa plus grande faiblesse ? Tout d'abord parce que réduire 2500 ans de philosophie au relativisme absolu, c'est-à-dire à un courant qui aura dominé essentiellement le XXème siècle, me semble être bien trop réducteur, cette notion – tout comme celle de dialectique – ayant recouvert de nombreux sens, d'une manière plus ou moins large. C'est assimiler une philosophie à ce qu'elle a produit de manière majoritaire et le plus récemment, et à l'adage “rien n'est vrai” . On peut également détecter un certain historicisme, notion que j'utilise ici dans le sens où le ou les auteurs prétendent arriver dans cette analyse à prouver qu'aucun autre développement futur envisageable du systême ne sera viable, et ce en s'appuyant exclusivement sur l'histoire contemporaine. Ce que la proximité avec les deux philosophes précédemment cités tend à renforcer...
On remarquera de manière intéressante que le ou les auteurs réhabilitent une “doxa naturelle” , ce qui semble effectivement pouvoir être lié à Hegel, en ce sens que toute cette première partie de “L'insurrection qui vient” se veut une implacable démonstration de notre “mort clinique” ...ce qui exclue que nos systêmes puissent encore “muter” , ce qu'ils démontrent en infirmant aussi les changements prônés par les plus progressistes – comme un revenu universel, ou la possibilité de réduire drastiquement notre consommation. Tout cela revient en fait à pratiquer une dialectique chère à Hegel, où l'exploration des possibles doit permettre d'arriver à une conclusion Vraie. En l'occurence, la mort avérée d'une civilisation occidentale devenue globale...et le ton fataliste employé peut se voir alors comme simple cohérence.
Toutefois, cela affaiblit à mon sens ce qui se veut être une implacable démonstration de l'imminence et surtout de l'inéluctabilité de la disparition de la civilisation occidentale, au demeurant fort pertinente sur des aspects moins profonds. Il est par ailleurs ironique de constater que j'aurais usé et abusé dans ce billet d'un relativisme [9] qui pourtant me permet de comprendre puis de faire un choix d'ordre politique...l'implacabilité de la prospective développée au sein de l'analyse retire en effet théoriquement toute possibilité de choix, hormis celui d'être passif au sein d'un “zombie” ou actif en dehors du même “zombie” [10] . C'est à mon avis oublier que le “zombie” , s'il n'est peut-être plus ce qu'il était, aura au minimum une inertie phénoménale, et suffisamment d'attractivité pour permettre un troisième choix politique : rester actif au sein du “zombie” , pour en tirer le maximum de jus ou le faire “muter” de manière plus ou moins étendue [11] tant qu'il en est encore temps...
Il n’y a pas de « choc des civilisations ». Ce qu’il y a, c’est une civilisation en état de mort clinique, sur laquelle on déploie tout un appareillage de survie artificielle, et qui répand dans l’atmosphère planétaire une pestilence caractéristique. À ce point, il n’y a pas une seule de ses « valeurs » à quoi elle arrive encore à croire en quelque façon, et toute affirmation lui fait l’effet d’un acte d’impudence, d’une provocation qu’il convient de dépecer, de déconstruire, et de ramener à l’état de doute. L’impérialisme occidental, aujourd’hui, c’est celui du relativisme, du c’est ton « point de vue », c’est le petit regard en coin ou la protestation blessée contre tout ce qui est assez bête, assez primitif ou assez suffisant pour croire encore à quelque chose, pour affirmer quoi que ce soit. C’est ce dogmatisme du questionnement qui cligne d’un oeil complice dans toute l’intelligentsia universitaire et littéraire.
[…]
« Rien n’est vrai » ne dit rien du monde, mais tout du concept occidental de vérité. La vérité, ici, n’est pas conçue comme un attribut des êtres ou des choses, mais de leur représentation. Est tenue pour vraie une représentation conforme à l’expérience. La science est en dernier ressort cet empire de l’universelle vérification. Or toutes les conduites humaines, des plus ordinaires aux plus savantes, reposent sur un socle d’évidences inégalement formulées, toutes les pratiques partent d’un point où choses et représentations sont indistinctement liées, il entre dans toute vie une dose de vérité qu’ignore le concept occidental.
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De là qu’on leur envie ce qu’ils ont, leur avance technologique, jamais ce qu’ils sont, que l’on méprise à juste titre. On ne pourrait enseigner Sade, Nietzsche et Artaud dans les lycées si l’on n’avait disqualifié par avance cette notion-là de vérité. Contenir sans fin toutes les affirmations, désactiver pas à pas toutes les certitudes qui viennent fatalement à se faire jour, tel est le long travail de l’intelligence occidentale. La police et la philosophie en sont deux moyens convergents quoique formellement distincts.
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À ce stade, une contestation strictement sociale, qui refuse de voir que ce qui nous fait face n’est pas la crise d’une société mais l’extinction d’une civilisation, se rend par là complice de sa perpétuation. C’est même une stratégie courante désormais
que de critiquer cette société dans le vain espoir de sauver cette civilisation.
[…]
Voilà. Nous avons un cadavre sur le dos, mais on ne s’en débarrasse pas comme ça. Il n’y a rien à attendre de la fin de la civilisation, de sa mort clinique. Telle quelle, elle ne peut intéresser que les historiens. C’est un fait, il faut en faire une décision. Les faits sont escamotables, la décision est politique. Décider la mort de la civilisation, prendre en main comment cela arrive: seule la décision nous délestera du cadavre.
Il distingue quatre conceptions - qu’il appelle « postures » - de sortie d’une crise appelées A, B, C et D, s’étageant du bénin A où le système autorégulé oscille de manière cyclique, au catastrophique D, où il est irréparable, en passant par B où le système survit, bien que difficilement, pour retrouver sa forme originelle, et C où le système survit mais uniquement parce qu’il subit une authentique métamorphose et se retrouve à l’arrivée très différent de son point de départ.
Pour A, Granier ne trouve aucun auteur qui défende cette interprétation de la crise et ceci dit-il, à juste titre, parce qu’elle dépasse d’ores et déjà en gravité le stade où une telle lecture pourrait encore se justifier. Parmi les auteurs défendant une conception de type B, il retient Patrick Artus, Michel Aglietta et Jacques Attali. Pour la « posture » C, les trois noms retenus par lui sont Joseph Stiglitz, Paul Krugman et moi-même [Paul Jorion vient d'ailleurs de se déplacer dans la "posture" D, dans cette brève du 10 mai 2009] . Et pour le type D, Alain Badiou, Jean-Claude Michéa et Immanuel Wallerstein.
Ce qui est très intéressant, et qui rejoint le propos de mon billet précédent, est le fait que les mesures qui sont prises actuellement au plus haut niveau, aussi bien en Europe qu’aux États–Unis, correspondent à une interprétation de la crise comme relevant du type A, celle qu’aucun analyste digne d’être mentionné par Granier, ne défend plus.
Ceux qui se demandent ce qu'est un flux RSS ou un agrégateur de flux RSS peuvent consulter cet article : "Les flux RSS : qu'est ce que c'est ? comment s'en servir ?"
