EN ROUTE !
Cette brève section introductive de motivation des non-troupes est étonnante, car si elle disqualifie toutes les autres possibilités théoriques qui s'offrent à ceux qui partagent partiellement ou totalement le point de vue exprimé, elle reconnait pourtant explicitement les faiblesses du raisonnement tenu dans la première partie. Comme nous allons le voir dans la citation, d'ailleurs, ces faiblesses ne sont pas réellement justifiées, et l'inversion du discours [7] s'achève à mi-chemin. Il est vrai qu'après la première partie, nous avons déjà fait ce choix d'être vivant hors du systême, nul besoin donc de devoir "convaincre" les rétifs [8] .
Une insurrection, nous ne voyons même plus par où ça commence. Soixante ans de pacification, de suspension des bouleversements historiques, soixante ans d’anesthésie démocratique et de gestion des événements ont affaibli en nous une certaine perception abrupte du réel, le sens partisan de la guerre en cours. C’est cette perception qu’il faut recouvrer, pour commencer.
[...]
Nous partons d’un point d’extrême isolement, d’extrême impuissance. Tout est à bâtir d’un processus insurrectionnel. Rien ne paraît moins probable qu’une insurrection, mais rien n’est plus nécessaire.
SE TROUVER
Dans cette section, le ou les auteurs vont expliquer comment faire pour "se trouver" , on peut supposer d'une façon similaire à Julien Coupat et ses amis à Tarnac. Dans la lignée de la réhabilitation d'une "doxa naturelle" , évidente pour l'être humain, il faut renoncer à vouloir suivre un train qui nous blesse pour faire éclater la Vérité. Le ou les auteurs élargissent alors le propos à l'amitié, qui serait indissociablement liée à la vision du monde, à la philosophie et à la politique - dans leur cas, à l'a-politique.
S’attacher à ce que l’on éprouve comme vrai.
Partir de là
En fait, tout engage à tout. Le sentiment de vivre dans le mensonge est encore une vérité. Il s’agit de ne pas le lâcher, de partir de là, même. Une vérité n’est pas une vue sur le monde mais ce qui nous tient liés à lui de façon irréductible.
[...]
L’être isolé qui s’y attache rencontre fatalement quelques-uns de ses semblables. En fait, tout processus insurrectionnel part d’une vérité sur laquelle on ne cède pas.
Ne pas reculer devant ce que toute amitié
amène de politique
On nous a fait à une idée neutre de l’amitié, comme pure affection sans conséquence. Mais toute affinité est affinité dans une commune vérité. Toute rencontre est rencontre dans une commune affirmation, fût-ce celle de la destruction.
[...]
Nous avons la totalité de l’espace social pour nous trouver. Nous avons les conduites quotidiennes d’insoumission pour nous compter et démasquer les jaunes. Nous avons l’hostilité à cette civilisation pour tracer des solidarités et des fronts à l’échelle mondiale.
En suivant la même démarche de réfutation des possibles que dans la première partie de "L'insurrection qui vient", le ou les auteurs disqualifient la possiblité d'un débouché passant par des structures sociales de masse comme syndicats et organisations, au prétexte cohérent que ces systêmes ont tout d'abord en vue leur propre survie. Qu'en conséquence ils ne peuvent que réfréner l'énergie et la volonté de révolte de ceux qui y adhèrent. D'une manière plus glissante, le ou les auteurs disqualifient également la notion d'inclusion dans des milieux, car eux-aussi visent à cultiver leur entre-soi et leur petit confort.
Ne rien attendre des organisations.
Se défier de tous les milieux existants,
et d’abord d’en devenir un
Il n’est pas rare que l’on croise, dans le cours d’une désaffiliation conséquente, les organisations – politiques, syndicales, humanitaires, associatives, etc. Il arrive même que l’on y croise quelques êtres sincères mais désespérés, ou enthousiastes mais roublards. L’attrait des organisations tient dans leur consistance apparente – elles ont une histoire, un siège, un nom, des moyens, un chef, une stratégie et un discours. Elles n’en restent pas moins des architectures vides, que peine à peupler le respect dû à leurs origines héroïques. En toute chose comme en chacun de leurs échelons, c’est d’abord de leur survie en tant qu’organisations qu’elles s’occupent, et de rien d’autre.
[...]
Bien plus redoutables sont les milieux, avec leur texture souple, leurs ragots et leurs hiérarchies informelles. Tous les milieux sont à fuir. Chacun d’entre eux est comme préposé à la neutralisation d’une vérité.
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Sont tout particulièrement à fuir les milieux culturels et les milieux militants. Ils sont les deux mouroirs où viennent traditionnellement s’échouer tous les désirs de révolution. La tâche des milieux culturels est de repérer les intensités naissantes et de vous soustraire, en l’exposant, le sens de ce que vous faites ; la tâche des milieux militants, de vous ôter l’énergie de le faire.
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Tous les milieux sont contre-révolutionnaires, parce que leur unique affaire est de préserver leur mauvais confort.
Le paragraphe suivant amène la question de l'organisation, celle de l'insurrection comme celle de la suite. On nous propose alors des communes [9] indépendantes, des communes de quartier, d'usine, des communes basées sur les idées et visant l'autosuffisance. Mais des communes qui ne seraient, donc, ni des associations, ni des syndicats, ni des milieux, ni des collectifs. Des communes mouvantes, intellectuelles et pratiques, qui se formeraient suite à la prise de conscience des individus de cette commune d'évidences les poussant à s'unir "fraternellement" , et qui se définiraient autrement, par "la densité des liens en leur sein" . Ce point d'argumentation semble conceptuellement extrêmement flou - pour le moins - ...nous y reviendront, car cela touche à un aspect pas du tout anodin.
Se constituer en communes
Ce qui est étrange n’est pas que des êtres qui s’accordent forment une commune, mais qu’ils restent séparés. Pourquoi les communes ne se multiplieraient pas à l’infini? Dans chaque usine, dans chaque rue, dans chaque village, dans chaque école. Enfin le règne des comités de base ! Mais des communes qui accepteraient d’être ce qu’elles sont là où elles sont. Et si possible, une multiplicité de communes qui se substitueraient aux institutions de la société: la famille, l’école, le syndicat, le club sportif, etc. Des communes qui ne craindraient pas, outre leurs activités proprement politiques, de s’organiser pour la survie matérielle et morale de chacun de leurs membres et de tous les paumés qui les entourent. Des communes qui ne se définiraient pas – comme le font généralement les collectifs – par un dedans et un dehors, mais par la densité des liens en leur sein. Non par les personnes qui les composent, mais par l’esprit qui les anime.
S’organiser pour ne plus devoir travailler
Il y a de l’argent à aller chercher pour la commune, aucunement à devoir gagner sa vie.
[...]
Ce qu’il est important de cultiver, de diffuser, c’est cette nécessaire disposition à la fraude, et d’en partager les innovations. Pour les communes, la question du travail ne se pose qu’en fonction des autres revenus existants. Il ne faut pas négliger tout ce qu’au passage certains métiers, formations ou postes bien placés procurent de connaissances utiles.
Piller, cultiver, fabriquer
Des anciens de Metaleurop se font braqueurs plutôt que matons. Des employés d’EDF font passer à leurs proches de quoi truquer les compteurs. Le matériel «tombé du camion» se revend à tout va. Un monde qui se proclame si ouvertement cynique ne pouvait s’attendre de la part des prolétaires à beaucoup de loyauté. D’un côté, une commune ne peut tabler sur l’éternité de l’« État providence », de l’autre elle ne peut compter vivre longtemps du vol à l’étalage, de la récup’ dans les poubelles des supermarchés ou nuitamment dans les entrepôts des zones industrielles, du détournement de subventions, des arnaques aux assurances et autres fraudes, bref : du pillage. Elle doit donc se soucier d’accroître en permanence le niveau et l’étendue de son auto-organisation. Que les tours, les fraiseuses, les photocopieuses vendus au rabais à la fermeture d’une usine servent en retour à appuyer quelque conspiration contre la société marchande, rien ne serait plus logique.
[...]
Comment communiquer et se mouvoir dans une interruption totale des flux ? Comment restaurer les cultures vivrières des zones rurales jusqu’à ce qu’elles puissent à nouveau supporter les densités de peuplement qu’elles avaient encore il y a soixante ans ? Comment transformer des espaces bétonnés en potagers urbains, comme Cuba l’a fait pour pouvoir soutenir l’embargo américain et la liquidation de l’URSS ?
Former et se former
Nous qui avons tant usé des loisirs autorisés par la démocratie marchande, que nous en est-il resté? Qu’est-ce qui a bien pu un jour nous pousser à aller jogger le dimanche matin? Qu’est-ce qui tient tous ces fanatiques de karaté, ces fondus de bricolage, de pêche ou de mycologie? Quoi, sinon la nécessité de remplir un complet désoeuvrement, de reconstituer sa force de travail ou son « capital santé»? La plupart des loisirs pourraient aisément se dépouiller de leur caractère d’absurdité, et devenir autre chose que des loisirs.
[...]
Il s’agit de savoir se battre, crocheter des serrures, soigner des fractures aussi bien que des angines, construire un émetteur radio pirate, monter des cantines de rue, viser juste, mais aussi rassembler les savoirs épars et constituer une agronomie de guerre, comprendre la biologie du plancton, la composition des sols, étudier les associations de plantes et ainsi retrouver les intuitions perdues, tous les usages, tous les liens possibles avec notre milieu immédiat et les limites au-delà desquelles nous l’épuisons ; cela dès aujourd’hui, et pour les jours où il nous faudra en obtenir plus qu’une part symbolique de notre nourriture et de nos soins.
Maintenant que la commune est organisée et assure sa future survie dans un monde pré-apocalyptique, celle-ci doit intégrer des compétences nécessaires à l'accélération de la désagrégation civilisationnelle, à leur échelle bien évidemment : une échelle qui se place clairement sur un plan géographique - dans le rassemblement en communes comme dans la vision des déplacements - , ce qui est cohérent compte tenu de la volonté de briser les flux caractéristiques de la métropole globalisée.
Créer des territoires. Multiplier les zones d’opacité
De plus en plus de réformistes conviennent aujourd’hui qu’« à l’approche du peak oil », et « pour réduire les émissions de gaz à effet de serre », il va bien falloir « relocaliser l’économie », favoriser l’approvisionnement régional, les circuits courts de distribution, renoncer à la facilité des importations lointaines, etc. Ce qu’ils oublient, c’est que le propre de tout ce qui se fait localement en fait d’économie est de se faire au noir, de manière «informelle»; que cette simple mesure écologique de relocalisation de l’économie implique rien moins que de s’affranchir du contrôle étatique, ou de s’y soumettre sans réserve.
Voyager. Tracer nos propres voies de communication
Le principe des communes n’est pas d’opposer à la métropole et sa mobilité l’enracinement local et la lenteur. Le mouvement expansif de constitution de communes doit doubler souterrainement celui de la métropole. Nous n’avons pas à rejeter les possibilités de déplacement et de communication offertes par les infrastructures marchandes, juste à en connaître les limites. Il suffit d’y être assez prudents, assez anodins. Se rendre visite est autrement plus sûr, ne laisse pas de trace et forge des liens bien plus consistants que toute liste de contacts sur Internet.
Le passage ci-dessous est ce qui permet le plus sûrement d'imputer à Julien Coupat, si on considère qu'il est l'auteur de "L'insurrection qui vient" , la volonté d'abattre l'état. Dans ce passage, on trouve en effet développées les actions auxquelles la commune devrait s'atteler après s'être formée et renforcée : le sabotage, action classique de la guerre assymétrique face à l' "ennemi" massivement supérieur militairement. Toutefois, on notera qu'à aucun moment la violence n'est prônée. C'est notamment permis par la disparition d'emplacements physiques du systême social de masse, celui-ci étant diffusé dans les flux et dans des données immatérielles. S'attaquer aux flux d'approvisionnement est classique en termes militaires, à la différence que la métropole est encore bien plus dépendante de ses flux qu'un corps d'armée.
La seule violence envisagée l'est en termes d'autodéfense, que ce soit au sein de chaque commune ou lors des rassemblements de communes, en réponse aux incursions des agents du "systême" ...qui cherche effectivement à se prémunir des menaces pesant sur sa propre suvie, comme tout systême social humain. On notera l'inclusion dans l'autodéfense de fichiers vus comme autant de suppressions d'autonomie "actives" , à l'image des policiers en civils.
La comparaison avec l'Occupation ne sert pas le propos [12] , notamment parce qu'elle n'était pas développée dans la première partie de "L'insurrection qui vient" , et par l'induction que les choses auraient changé à ce niveau, alors même que par définition, il est évident que choisir de sortir des contraintes d'un systême social de masse implique de se rendre compte que celui-ci est ontologiquement intrusif , qu'il occupe forcément l'espace des relations inter-individuelles. On ne voit pas ce Comité Invisible se satisfaire d'un état qui mettrait les formes, dès lors on ne comprend pas vraiment l'intérêt de ressasser des rengaines devenues des lieux communs à propos de Nicolas Sarkozy.
Renverser, de proche en proche, tous les obstacles
Il est troublant qu’au nombre des vertus militaires reconnues au partisan figure justement l’indiscipline. En fait, on n’aurait jamais dû délier rage et politique. Sans la première, la seconde se perd en discours ; et sans la seconde, la première s’épuise en hurlements. Ce n’est jamais sans coups de semonce que des mots comme « enragés » ou «exaltés » refont surface en politique.
Pour la méthode, retenons du sabotage le principe suivant : un minimum de risque dans l’action, un minimum de temps, un maximum de dommages. Pour la stratégie, on se souviendra qu’un obstacle renversé mais non submergé – un espace libéré mais non habité – est aisément remplacé par un autre obstacle, plus résistant et moins attaquable.
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Saboter avec quelque conséquence la machine sociale implique aujourd’hui de reconquérir et réinventer les moyens d’interrompre ses réseaux. Comment rendre inutilisable une ligne de TGV, un réseau électrique ? Comment trouver les points faibles des réseaux informatiques, comment brouiller des ondes radios et rendre à la neige le petit écran ?
Fuir la visibilité. Tourner l’anonymat
en position offensive
Dans une manifestation, une syndicaliste arrache le masque d’un anonyme, qui vient de casser une vitrine : «Assume ce que tu fais, plutôt que de te cacher. » Être visible, c’est être à découvert, c’està- dire avant tout vulnérable. Quand les gauchistes de tous pays ne cessent de « visibiliser » leur cause – qui celle des clochards, qui celle des femmes, qui celle des sans-papiers – dans l’espoir qu’elle soit prise en charge, ils font l’exact contraire de ce qu’il faudrait faire. Non pas se rendre visible, mais tourner à notre avantage l’anonymat où nous avons été relégués et, par la conspiration, l’action nocturne ou cagoulée, en faire une inattaquable position d’attaque.
Organiser l’autodéfense
Nous vivons sous occupation, sous occupation policière. Les rafles de sans-papiers en pleine rue, les voitures banalisées sillonnant les boulevards, la pacification des quartiers de la métropole par des techniques forgées dans les colonies, les déclamations du ministre de l’Intérieur contre les « bandes » dignes de la guerre d’Algérie nous le rappellent quotidiennement. C’est assez de motifs pour ne plus se laisser écraser, pour s’engager dans l’autodéfense.
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L’autodéfense doit être pour les communes une évidence collective, tant pratique que théorique. Parer à une arrestation, se réunir prestement en nombre contre des tentatives d’expulsion, mettre à l’abri l’un des nôtres, ne seront pas des réflexes superflus dans les temps qui viennent. Nous ne pouvons sans cesse reconstruire nos bases. Qu’on cesse de dénoncer la répression, qu’on s’y prépare.
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L’affaire n’est pas simple, car à mesure que l’on attend de la population un surcroît de travail policier – de la délation à l’engagement occasionnel dans les milices citoyennes –, les forces de police se fondent dans la foule. Le modèle passepartout de l’intervention policière, même en situation émeutière, c’est désormais le flic en civil.
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Étant admis qu’une manifestation n’est pas un moyen de se compter mais bien un moyen d’agir, nous avons à nous doter des moyens de démasquer les civils, les chasser et le cas échéant leur arracher ceux qu’ils tentent d’arrêter.
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La Commune de Paris avait en partie réglé le problème du fichage: en brûlant l’Hôtel de Ville, les incendiaires détruisaient les registres de l’état civil. Reste à trouver les moyens de détruire à jamais des données informatisées.
INSURRECTION
La commune est l’unité élémentaire de la réalité partisane. Une montée insurrectionnelle n’est peut-être rien d’autre qu’une multiplication de communes, leur liaison et leur articulation. Selon le cours des événements, les communes se fondent dans des entités de plus grande envergure, ou bien encore se fractionnent.
[...]
Toute commune ne peut que tendre vers l’autosubsistance et éprouver en son sein l’argent comme une chose dérisoire et, pour tout dire, déplacée. La puissance de l’argent est de former un lien entre ceux qui sont sans lien, de lier des étrangers en tant qu’étrangers et par là, en mettant toute chose en équivalence, de tout mettre en circulation. La capacité de l’argent à tout lier se paye de la superficialité de ce lien, où le mensonge est la règle.
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L’extension des communes doit pour chacune obéir au souci de ne pas dépasser une certaine taille au delà de quoi elle perd contact avec elle-même, et suscite presque immanquablement une caste dominante. La commune préférera alors se scinder et de la sorte s’étendre, en même temps qu’elle prévient une issue malheureuse.
"Faire feu de toute crise" traite d'un moyen pacifique d'asseoir sa légitimité sans passer par un processus démocratique, utilisé par ailleurs par des milliers de groupes d'influence de par le monde, et nommé "clientélisme" quand il touche à la pratique politique. Nous sommes ici dans un cadre stratégique, et on se demande d'ailleurs comment ce type de stratégie peut être appliqué sans systême social de masse [14] .
Faire feu de toute crise
L’interruption des flux de marchandises, la suspension de la normalité – il suffit de voir ce qui fait retour de vie sociale dans un immeuble soudainement privé d’électricité pour imaginer ce que pourrait devenir la vie dans une ville privée de tout – et du contrôle policier libèrent des potentialités d’auto-organisation impensables en d’autres circonstances.
[...]
Aujourd’hui, les partis islamiques ne sont jamais aussi forts que là où ils ont su intelligemment suppléer à la faiblesse de l’État, par exemple : lors de la mise en place des secours après le tremblement de terre de Boumerdès en Algérie, ou encore dans l’assistance quotidienne à la population du Liban-Sud détruit par l’armée israélienne.
J'ai sélectionné largement des extraits du passage suivant, car ce dernier touche au noeud pratique de ce qui me semble être une erreur majeure, mais qui permet aux auteurs de développer pleinement leur vision apolitique. On y trouve une belle résurgence marxiste avec les "parlements bourgeois" que les organisations de gauche s'efforceraient d'imiter. Une résurgence d'ailleurs dommageable quand on vient de passer 90 pages à s'en distancier pour porter une critique de tous les systêmes sociaux de masse et mettre dos-à-dos les grandes idéologies occidentales du XXème siècle.
Mais l'essentiel n'est pas là : il se situe dans l'idée que décider ne serait vital que dans les situations d'urgence. Ce me semble être en contradiction frontale avec les faibles connaissances [15] que nous avons de l'humain. On sait que la socialisation s'accompagne systématiquement de processus d'organisation du pouvoir, qu'ils soient conscients ou non. Surtout, on sait que le cortex préfrontal du cerveau est dédié à la "gestion des risques" [16] qu'impliquent les processus de décision - ou fonctions exécutives - , processus utilisés en permanence [17] .
Saboter toute instance de représentation.
Généraliser la palabre.
Abolir les assemblées générales
Tout mouvement social rencontre comme premier obstacle, bien avant la police proprement dite, les forces syndicales et toute cette microbureaucratie dont la vocation est d’encadrer les luttes. Les communes, les groupes de base, les bandes se défient spontanément d’elles. C’est pourquoi les parabureaucrates ont inventé depuis vingt ans les coordinations qui, dans leur absence d’étiquette, ont l’air plus innocentes, mais n’en demeurent pas moins le terrain idéal de leurs manoeuvres. Qu’un collectif égaré s’essaie à l’autonomie et ils n’ont alors de cesse de le vider de tout contenu en en écartant résolument les bonnes questions.
[...]
Un autre réflexe est, au moindre mouvement, de faire une assemblée générale et de voter. C’est une erreur. Le simple enjeu du vote, de la décision à remporter, suffit à changer l’assemblée en cauchemar, à en faire le théâtre où s’affrontent toutes les prétentions au pouvoir. Nous subissons là le mauvais exemple des parlements bourgeois. L’assemblée n’est pas faite pour la décision mais pour la palabre, pour la parole libre s’exerçant sans but.
[..]
Le besoin de se rassembler est aussi constant, chez les humains, qu’est rare la nécessité de décider. Se rassembler répond à la joie d’éprouver une puissance commune. Décider n’est vital que dans les situations d’urgence, où l’exercice de la démocratie est de toute façon compromis. Pour le reste du temps, le problème n’est celui du « caractère démocratique du processus de prise de décision» que pour les fanatiques de la procédure. Il n’y a pas à critiquer les assemblées ou à les déserter, mais à y libérer la parole, les gestes et les jeux entre les êtres. Il suffit de voir que chacun n’y vient pas seulement avec un point de vue, une motion, mais avec des désirs, des attachements, des capacités, des forces, des tristesses et une certaine disponibilité. Si l’on parvient ainsi à déchirer ce fantasme de l’Assemblée Générale au profit d’une telle assemblée des présences, si l’on parvient à déjouer la toujours renaissante tentation de l’hégémonie, si l’on cesse de se fixer la décision comme finalité, il y a quelques chances que se produise une de ces prises en masse, l’un de ces phénomènes de cristallisation collective où une décision prend les êtres, dans leur totalité ou seulement pour partie.
[...]
Pas de séparation. Il en va de même pour décider d’actions. Partir du principe que « l’action doit ordonner le déroulement d’une assemblée », c’est rendre impossible tant le bouillonnement du débat que l’action efficace.
[...]
Il n’y a pas à poser une forme idéale à l’action. L’essentiel est que l’action se donne une forme, qu’elle la suscite et ne la subisse pas. Cela suppose le partage d’une même position politique, géographique – comme les sections de la Commune de Paris pendant la Révolution française –, ainsi que le partage d’un même savoir circulant. Quant à décider d’actions, tel pourrait être le principe : que chacun aille en reconnaissance, qu’on recoupe les renseignements, et la décision viendra d’elle même, elle nous prendra plus que nous ne la prendrons. La circulation du savoir annule la hiérarchie, elle égalise par le haut. Communication horizontale, proliférante, c’est aussi la meilleure forme de coordination des différentes communes, pour en finir avec l’hégémonie.
On retrouve des notions développées longuement en première partie, avec notamment le bloquage des flux par grève du zèle ou grève tout court, mais en leur donnant un aspect conscient. On supposera que la France, d'ici là, aura lu "L'insurrection qui vient" ...
Bloquer l’économie, mais mesurer notre puissance
de blocage à notre niveau d’auto-organisation
Tout bloquer, voilà désormais le premier réflexe de tout ce qui se dresse contre l’ordre présent. Dans une économie délocalisée, où les entreprises fonctionnent à flux tendu, où la valeur dérive de la connexion au réseau, où les autoroutes sont des maillons de la chaîne de production dématérialisée qui va de sous-traitant en sous-traitant et de là à l’usine de montage, bloquer la production, c’est aussi bien bloquer la circulation.
Les deux parties ci-dessous reflètent égalemnt des contradictions qui me semblent insolubles, notamment en nécessitant la validité de deux hypothèses :
Libérer le territoire de l’occupation policière.
Éviter autant que possible l’affrontement direct
L’important n’est pas tant d’être le mieux armé que d’avoir l’initiative. Le courage n’est rien, la confiance dans son propre courage est tout. Avoir l’initiative y contribue.
[...]
Qu’on ne puisse pas empêcher qu’une confrontation ait lieu n’interdit pas d’en faire une simple diversion. Plus encore qu’aux actions, il faut s’attacher à leur coordination. Harceler la police, c’est faire qu’étant partout, elle ne soit nulle part efficace.
Être en armes. Tout faire pour en rendre l’usage
superflu. Face à l’armée, la victoire est politique
L’une d’hostilité franche, l’autre plus sournoise, démocratique. La première appelant la destruction sans phrase, la seconde, une hostilité subtile mais implacable : elle n’attend que de nous enrôler. On peut être défait par la dictature comme par le fait d’être réduit à ne plus s’opposer qu’à la dictature. La défaite consiste autant à perdre une guerre qu’à perdre le choix de la guerre à mener. Les deux sont du reste possibles, comme le prouve l’Espagne de 1936 : par le fascisme, par la république, les révolutionnaires y furent doublement défaits.
Dès que les choses deviennent sérieuses, c’est l’armée qui occupe le terrain. Son entrée en action paraît moins évidente. Il faudrait pour cela un État décidé à faire un carnage, ce qui n’est d’actualité qu’à titre de menace, un peu comme l’emploi de l’arme nucléaire depuis un demi-siècle. Il reste que, blessée depuis longtemps, la bête étatique est dangereuse. Il faut le 18 mars 1871. L’armée dans les rues, c’est une situation insurrectionnelle. L’armée entrée en action, c’est l’issue qui se précipite. Chacun se voit sommé de prendre position, de choisir entre l’anarchie et la peur de l’anarchie. C’est comme force politique qu’une insurrection triomphe. Politiquement, il n’est pas impossible d’avoir raison d’une armée.
Enfin, le ou les auteurs se détachent de l'idée révolutionnaire de manière tout à fait claire, en retrouvant au passage une certaine hauteur de vue, certes au détriment du côté très pratique de cette seconde partie. Le but est de "déposer" les autorités, mais sans processus de revanche, juste par la signification de leur inutilité - vu que les communes, en ces endroits, fonctionnent. On pourra se montrer plus sceptique quand à la possibilité de vaincre "le goût de la propriété" au sein de populations qui l'ont depuis des milliers d'années et vivent dans des espaces réduits ; ou celle d'une onde de choc planétaire suffisante pour l'extension rapide des communes [19] .
Déposer localement les autorités
La question, pour une insurrection, est de se rendre irréversible. L’irréversibilité est atteinte lorsque l’on a vaincu, en même temps que les autorités le besoin d’autorité, en même temps que la propriété le goût de s’approprier, en même temps que toute hégémonie le désir d’hégémonie. C’est pourquoi le processus insurrectionnel contient en lui-même la forme de sa victoire, ou celle de son échec. En fait d’irréversibilité, la destruction n’a jamais suffi. Tout est dans la manière. Il y a des façons de détruire qui provoquent immanquablement le retour de ce que l’on a anéanti. Qui s’acharne sur le cadavre d’un ordre s’assure de susciter la vocation de le venger. Aussi, partout où l’économie est bloquée, où la police est neutralisée, il importe de mettre le moins de pathos possible dans le renversement des autorités. Elles sont à déposer avec une désinvolture et une dérision scrupuleuses.
[...]
Le pouvoir ne se concentre plus en un point du monde, il est ce monde même, ses flux et ses avenues, ses hommes et ses normes, ses codes et ses technologies. Le pouvoir est l’organisation même de la métropole. Il est la totalité impeccable du monde de la marchandise en chacun de ses points. Aussi, qui le défait localement produit au travers des réseaux une onde de choc planétaire.
La Commune de Paris, évènement précurseur s'il en fut, mais également
idéal brisé et donc toujours mythifiable, est visiblement une forte source d'inspiration pour les auteurs, en particulier en ce qui concerne les gestions de la montée insurrectionnelle proprement
dite ainsi que de l'autodéfense face au systême social de masse.
Elle est également prise en exemple comme possibilité de réussite des idées développées dans "L'insurrection qui vient" , tant dans le succès de la montée en
puissance insurrectionnelle que de la gestion de l'insurrection proprement dite. Cette mise en exergue me semble pourtant peu pertinente, notamment au niveau de trois points très précis ayant
trait à l'histoire de cet évènement :
"Ah, les émeutes, tellement radicales, qu'on en oublierait qu'elles ont fini par se ramollir et pas forcément sous le coup du couvre-feu. Au fond le délire de destruction fait penser à ces rituels de la fin du monde décrit par Eliade, sauf que ces rituels violents n'abolissent l'ordre social que pour mieux le reconstruire. Comme après juin 1848, la Commune ou mai 1968, c'est bien l'ordre qui fonde la société et le désir d'ordre qui jette les citoyens dans les bras d'un pouvoir qui les surveille."
"Problème de fond à être anti-politique au-delà de la politique, anti-économique et anti-travail au delà du principe de production, radical au-delà de la radicalité... où atterrit-on ? Et comment trouve-t-on une forme d'action assez pure, assez détachée des formes du vraie monde pour pouvoir y recourir sans perdre son âme ?
Si la réponse des auteur consiste à coller des morceaux de fer sur des lignes électriques pour le plaisir de faire des étincelles et quelques minutes au JT, on les plaint. S'ils sont innocents, on les plaint davantage.
Mais c'est la malédiction classique du refus de toute forme de rapport politique (donc de tout rapport de pouvoir) que d'osciller entre la contemplation pure et la parodie.
Dans les films de Fellini on choisit Rome pour attendre la fin du monde, d'autres préfèrent la Corrèze. Nous espérons sincèrement que le Comité invisible, s'il existe, se contentera d'y théoriser, d'ailleurs non sans talent."
Ceux qui se demandent ce qu'est un flux RSS ou un agrégateur de flux RSS peuvent consulter cet article : "Les flux RSS : qu'est ce que c'est ? comment s'en servir ?"
