Le buzz – le mot du moins – est indiscutablement né sur internet il y a quelques années, avec la croissance des médias individuels et du trop fameux webdeuxpointzéro. Comme tout nouveau mot, son sens est flou, son utilisation est omniprésente, et cette dernière se fait à propos d'évènements ou d'informations très différentes les unes des autres. Le moment est venu d'examiner ce mot et les significations qu'il recouvre d'un peu plus près : nous verrons que le « buzz » est aujourd'hui source de divergences tant dans la blogosphère qu'en dehors, divergences qui existaient pourtant dès son apparition.

 

 


Un mot dichotomique dès sa naissance


        Le buzz, au départ, semble être essentiellement un terme désignant une opération publicitaire plus ou moins cryptique et dissimulée, ce qui est en corrélation avec l'émergence de la blogosphère par l'intermédiaire des blogs consacrés aux nouvelles technologies et à la communication à visée commerciale. Le plus souvent, le point de départ de ce fameux buzz était une vidéo diffusée par l'intermédiaire des sites de partage comme Youtube ou Dailymotion, ces derniers permettant une reprise au sein des supports de publication sur internet via l'embarquement de ces vidéos directement sur d'autres pages web.


        Ces vidéos créant le « buzz » possédaient deux caractéristiques bien précises, profondément liées à l'évolution du sens de ce mot : soit elles ne présentaient pas le produit ou la marque que l'on voulait faire « buzzer » , ceux-ci n'étant dévoilés qu'une fois que la mayonnaise avait pris via de très nombreux visionnages et republications ; soit elles présentaient la marque ou le produit, mais de manière volontairement choquante et non assumée officiellement, l'entreprise à son origine parlant dans ce cas de vidéo non destinée à se retrouver sur la Toile ou de campagne publicitaire rejetée – provoquant alors de nombreuses reprises, mais pour des motifs ici sensiblement différents.

 

 

 

Cas n°1 : le produit est dissimulé pendant plusieurs jours, puis révélé après une forte diffusion virale, ici pour des écouteurs de la marque Cardo Systems.

 

 

 

Cas n°2 : la marque est directement citée, le buzz caractérisant l'apparition brutale et massive de commentaires des internautes choqués, ici pour la prévention contre le SIDA.

 

 

        En quelques années, le terme de « buzz » sortit franchement de la sphère uniquement publicitaire dans laquelle il était cantonné pour déborder sur tous les domaines fortement liés à la communication, je pense notamment aux sphères politique et médiatique. Ce mot fut ici aussi associé d'abord à des vidéos se répandant par viralité sur les sites internet dans un contexte d'apparition au format « brut » - la vidéo ou le son constituant la seule source d'information - , à l'instar de la désormais célèbre vidéo du Parisien consacrant la vulgarité présidentielle au salon de l'agriculture ; puis quelques mois plus tard aux brèves éruptions éditoriales et reprises généralisées de sujets plus ou moins polémiques, comme cette chanteuse anglaise ou plus récemment les affaires Polanski et Mitterrand. On peut difficilement éviter de constater qu'on retrouve ici la même dichotomie sémantique que celle qui touchait déjà ce mot lorsqu'il était utilisé dans la sphère de la communication commerciale.

 

 

 

Le buzz, élément brut sans traitement journalistique et à la diffusion virale...


        Le premier sens du mot « buzz » peut se voir attacher très directement un jugement moral, ce sens serait « Diffusion d'images ou de son effectuée par un quidam, journaliste ou non, détachée de toute contextualisation ou analyse supplémentaire, provoquant une rediffusion rapide et très étendue au sein de la population d'internautes. » Cette définition recoupe dans un cadre marketing les vidéos commerciales sans apparition de l'entreprise, et peut à mon sens s'appliquer aux vidéos politiques à succès des deux dernières années, parmi lesquelles on pourra compter la vidéo du Parisien donc, mais aussi la vidéo de Rue89 montrant Sarkozy avant une interview sur France 3, ou la vidéo de Brice Hortefeux sortie par Le Monde en septembre dernier.

 

 

On pourra aller lire l'article afférent sur Rue89, qui se contente de décrire la vidéo sans plus de contextualisation, et son pendant qualifiable de journalistique fait par Libération dans les jours suivants.

 

 

        Dans ces trois exemples, volontairement cités parce qu'ayant des journalistes à leur origine, on retrouve cette décontextualisation de l'information, décontextualisation extrêmement dommageable en termes journalistiques : on connaît le lieu certes, mais rien de plus, le média laissant très volontairement le spectateur se faire son idée, parfois parce qu'une contextualisation retirerait l'aspect croustillant à la vidéo – cet article de mon cru démontait le buzz lié à la vidéo de Rue89 - , parfois par simple manque de temps – il aura fallu les amateurs pour réécouter et re-sous-titrer la vidéo du Monde, et l'UMP pour obtenir le témoignage du militant UMP visé - , parfois par impossibilité pure et simple – le quidam insulté par notre président fera profil bas et les images provenaient d'une équipe de pigistes vidéo.


        Ici, le buzz possède des caractéristiques objectives bien précises, qui peuvent être formellement critiquées sous tel ou tel angle – en l'occurence, sur ce blog, sous l'angle de l'absence d'un travail qualifiable de journalisme. Ce sont ces caractéristiques qui rendent inutilisables dans cette définition le terme d'information – terme auquel j'attache, c'est mon travers, la notion de journalistiquement valable, c'est-à-dire contextualisée et décryptée.

 

 

 

... ou rebranding d'un phénomène vieux comme l'homme ? Les deux, mon colonel !


        Le second sens du mot « buzz » est, lui, infiniment plus flou quoique lui aussi caractérisable, ce serait « Éruption brutale et emplissant une grande partie du spectre médiatique, le plus souvent rendue visible par l'intermédiaire d'internet et des médias sociaux, de réactions à une information de provenance médiatique. » Cette seconde définition recoupe dans le cadre marketing les vidéos virales où la marque apparaît directement sans toutefois assumer leur diffusion officiellement, provoquant cette fameuse éruption de commentaires – choqués le plus souvent – des internautes, puis des médias non web par la suite. Elle recoupe également, dans le domaine qui nous intéresse, les polémiques ayant une information journalistique à leur origine et se répandant comme des traînées de poudre sur puis en-dehors du web, à l'instar des trois dernières polémiques massives dans notre pays que furent les « affaires » Polanski, Mitterrand et Jean Sarkozy.

 

 

 

Extrait de l'interview donnée par Frédéric Mitterrand à Europe 1, interview difficilement considérable comme "volée" ou "dissimulée" , et dont la diffusion était tout à fait prévisible.

 


        Dans ces trois exemple, cités parce qu'étant à l'origine du débat qui agita deux blogueurs reconnus, on retrouve l'origine journalistique et la caractéristique forte d'information au traitement journalistique à la naissance de ces éruptions. L'article du quotidien Le Monde - reprenant une dépêche AFP - , fort bien contextualisé, en ce qui concerne Roman Polanski et son arrestation en Suisse, complété par la suite par de nombreux autres articles et interventions du Tout-Paris dans ce journal. Une interview fort officielle de Frédéric Mitterrand diffusée par Europe 1, complétée par un livre dudit Frédéric Mitterrand paru en 2005, livre où ce dernier confesse avec une honte non dissimulée avoir lui-même pratiqué par le passé le tourisme sexuel en Thailande – Marine Le Pen n'ayant fait que reprendre avec brio et quelques modifications de circonstances des informations circulant sur internet, depuis des semaines en ce qui concerne le livre. Une déclaration tout à fait officielle à des journalistes de différents journaux français de personnes amies en ce qui concerne la candidature de Jean Sarkozy à la présidence de l'EPAD.


        Là, le « buzz » possède un sens qui se rapproche jusqu'à s'y confondre avec ce qu'on avait l'habitude de nommer – avant qu'on puisse s'en prendre à l'internaute, en fait - par « opinion publique quand à la polémique du moment » , que celle-ci soit plutôt médiatique – les « élites » ayant aussi une opinion - ou plutôt populaire, cette dernière distinction devenant inepte à l'heure ou le peuple possède des milliers de médias individuels. Dès lors, il devient nettement plus difficile d'attacher un jugement à ce sens du « buzz » , à moins de développer une réflexion plus philosophique qui s'attachera au discours et à la psychologie des foules, réflexion qui existe depuis fort longtemps en philosophie comme dans d'autres domaines académiques.

 

 

 

Quand les nouvelles autorités du net français s'écharpent


        Ces deux sens bien séparés et tout à fait distinguables du mot « buzz » se sont entrechoqués très récemment, à l'occasion d'un débat par blogs interposés entre Narvic, blogueur spécialisé dans les sphères médiatique et journalistique, et André Gunthert, blogueur spécialisé dans la sphère de l'image et de leurs répercussions ; les deux étant maintenant des autorités constituées de ce fort petit monde qu'est l'internet des médias.


        Narvic, chroniqueur occasionnel du pendant français de Slate.com, y publiait il y a quelques jours un article intitulé « Sous le règne du buzz, malaise dans la politique et l'information » , dans lequel il décortiquait la succession des trois polémiques successives citées ci-dessus. Il insérait ensuite cette analyse de leur propagation rapide sur internet dans un propos plus général reprenant largement une partie des arguments développés par Alain Finkielkraut, qui aboutissait à qualifier ces éruptions successives de populistes et dangereuses pour la démocratie, dans le contexte actuel d'une décrédibilisation patente des élites aux yeux des Français.

 

 

 

Alain Finkielkraut qui s'exprime sur le sujet qui nous intéresse, et dont certains des arguments furent repris par Narvic.


        André Gunthert lui répondait quelque temps plus tard sur son propre support de publication, dans un article assez virulent et intitulé de manière certes taquine : « Narvic buzze-t-il ? » . Il y avance l'idée que le mot « buzz » devient « un outil de disqualification a priori dans le débat citoyen » , puis interpelle vigoureusement Narvic sur l'utilisation qu'il en fait dans son article, aboutissant à lui attacher une connotation systématiquement négative , et enfin rejette l'idée que les discussions à propos de Jean Sarkozy étaient une polémique – l'ensemble des Français n'étant troublés que par le garde-à-vous des ministres.


        Une brève discussion s'engagea entre ces deux blogueurs sous ce billet, qui permit notamment de préciser ce dont il était question. André Gunthert reprochait à Narvic l'amalgame qui était fait en regroupant sous le mot « buzz » l'intégralité des interventions à propos de telle ou telle information, et ce quelle que soit la pertinence de ces dernières – en prenant notamment pour exemple son billet consacré à l'affaire Polanski - , aboutissant à la disqualification de ce que je nommerais « opinion publique » et que le blogueur décrit comme « l'ensemble des expressions qui font vivre l'un des droits qui est au fondement de la démocratie » .


        Narvic lui répondait alors vertement qu'il ne comprenait pas « où tu veux en venir avec cet étrange argument sur l'absence de définition d'un seuil scientifique pour être autorisé à parler d'un buzz » . Il lui répondait qu'effectivement, il considérait son billet sur Polanski comme faisant partie du « buzz » qu'il décrivait dans son article, billet qui lui avait d'ailleurs laissé « un goût amer » - il est vrai qu'André Gunthert, dans ce billet, donnait un avis personnel en forme de condamnation, après une analyse de l'image nettement plus détachée. Je cite ici la conclusion d'André Gunthert à cette discussion, conclusion qui renferme indéniablement à mon sens une part de vérité :

« Ranger cette contribution dans la catégorie du buzz est problématique. Car ou bien le buzz est cet effet de foule irrationnel et moutonnier (qui "répond à une question qui n'est pas posée"), et qualifier ainsi mon billet est une appréciation personnelle, malveillante et injustifiée. Ou bien le buzz comprend l'ensemble des prises de position individuelles, des opinions argumentées et construites, et alors il ne désigne pas ce que tu dis, mais recouvre simplement la liberté d'expression et d'opinion, fondement de la démocratie. Ou bien le buzz dépeint de façon malveillante et disqualifiante la liberté d'expression, ou bien c'est une chimère, je ne sors pas de là. »


        Certes, Narvic amalgame dans son billet et sans aucun recul les deux sens du mot « buzz » - dont nous venons de voir qu'ils sont parfaitement définissables - , mélangeant une éruption de commentaires – plus ou moins honnêtes et virulents - liés à une information journalistiquement solide, qualifiable sans peine d' « opinion publique » dans un monde pré-internet ; à des propagations virales d'éléments bruts en général commentés très brièvement - quand ils le sont - , pour le coup très caractéristiques du nouveau canal de communication qu'est la Toile. Il utilise ainsi, de manière que je pense gravement erronée, l'image journalistiquement indéniablement négative de ce dernier sens pour appuyer une réflexion visant à qualifier négativement l' « opinion publique » , réflexion infiniment plus complexe, pour laquelle est effectivement qualifiée un Finkielkraut qui a un avis assez clair sur la question, mais qu'on ne peut régler en trois courbes de GoogleTrends et en deux pages - aussi bien écrites soient-elles.


        André Gunthert se trompe partiellement lui aussi quand il désigne le « buzz » comme, au choix, une chimère – soit un mot vide de sens – ou comme une qualification malveillante appliquée à la partie visible de l'iceberg de l'expression populaire qu'est l' « opinion publique » relative à la polémique du moment [1] . Ce qui est appelé chimère n'en est une qu'à partir du moment où les différents sens du mot se trouvent mélangés, de la même manière qu'un mot comme publicité voit son sens premier de « transmission publique élargie » parasité puis effacé par le second sens de « communication – dans un sens synonyme de propagande - à visée commerciale » . Mais le blogueur désigne avec une certaine justesse le fait d'attacher une qualification morale négative à l' « opinion publique » , qui est ce qu'argumente véritablement Narvic dans son billet.


        Il est vrai, Narvic, qu'on peut considérer que le web accélère et uniformise cette « opinion publique » que Finkielkraut a toujours vue comme néfaste, lui-même prenant un malin plaisir à aller à rebours de celle-ci – et ne se rendant pas toujours compte qu'il s'insérait souvent du même coup dans une « opinion publique » plus restreinte, celle du petit monde de St Germain-des-Prés dont on retrouve l'essence chaque semaine dans les pages « Opinions » du quotidien Le Monde. Mais cet avis n'est malheureusement pour Finkielkraut et heureusement pour le débat philosophique toujours pas établi comme évident, l' « opinion publique » étant aussi fluctuante et insaisissable en termes moraux que le second sens du « buzz » dans cet article. Se servir du premier sens pour appuyer ce qui est une opinion certes argumentée, et pas moins respectable qu'une autre, mais une opinion tout de même et non une conclusion scientifique, n'était peut-être pas le meilleur moyen de convaincre les lecteurs.

 

 

 

Une question très philosophique, finalement


        Pour élargir vers la question sous-jacente aux deux billets sur lesquels je m'appuie ici : l'opinion publique est elle systématiquement néfaste pour l'exercice démocratique ? Les réactions de cette opinion publique que Narvic qualifierait aujourd'hui de « buzz » - à raison tant qu'il n'y amalgame pas l'autre sens originel de ce mot - , sont-elles réellement regroupables sous une qualification morale négative ? Les réactions sont-elles justifiées et ont-elles un effet forcément négatif à propos de sujets aussi divers que le « petit Gregory » assassiné, les appartements de complaisance de Juppé et Gaymard, l'élection de Barack Obama à la présidence des Etats-Unis, la guerre que mena dernièrement Israël dans la bande de Gaza, les atrocités commises par le « gang des barbares » ou la déclaration inconsciente d'un ministre de la culture en exercice à propos d'une action de la justice américaine quand jamais un gouvernement ne fut aussi sévère envers les délits et crimes de nature sexuelle ?


        Je suis, du haut de mon jeune âge, certainement partagé sur cette question précise [2] . Et si j'admets – la ressentant moi-même, et m'étant accroché avec lui sur ce sujet - l'impression qu'André Gunthert tombe parfois dans l'excès inverse qui consiste à y voir uniquement l'expression positive d'une saine démocratie qui conserve sa « force d'indignation » - force parfois redoutable pour la démocratie, effectivement, notamment quand des hommes politiques aux idées malsaines s'en emparent - [3] ; il n'en reste pas moins qu'il a pointé avec force – et toute sa verve parfois grandiloquente, ce que je suis le dernier à pouvoir critiquer – ce qui faisait la faiblesse d'un article qui se voulait définitif.

 

        Le diable, comme souvent lors des discussions visant à réduire l'incertitude sans espoir d'y parvenir – affre touchant toutes les « sciences » sociales - , se niche dans le sens qu'on donne aux mots. Le « buzz » représente ici quasiment un cas d'école, et j'espère avoir réussi à détricoter ce mot qui fait une entrée fracassante dans le vocabulaire français depuis quelques années. A redonner du sens, en fait, ce qui n'est certes pas un humble objectif, même si celui-ci se sera restreint à un domaine extrêmement réduit. Pour ce qui est du « buzz » au sens où Narvic l'entend – le second dans ce billet – et de son jugement négatif sur celui-ci, m'est avis que le débat restera flamboyant pendant longtemps encore... et André Gunthert n'est alors pas moins qualifié pour exprimer une opinion opposée.





Notes

[1] Et je parle bien de polémique à l'inverse d'André Gunthert, celle-ci me semblant caractérisée à partir du moment où des avis contraires sont exprimés publiquement, que ces derniers soient téléguidés, provoqués par l'émotion, provoqués par la réflexion, etc...

[2]
Je dirais même : si je suis partagé, c'est parce que j'estime avoir, disons, une certaine connaissance en termes de psychologie des foules – que ce soit à tort ou à raison - , et que l' « opinion publique » dépend elle-même de tellement de facteurs aussi bien historiques, culturels, qu'émotionnels, informationnels, communicationnels, relatifs à l'éducation et à tant d'autres choses qu'il me semble impossible de lui attribuer un caractère systématiquement négatif ou positif. J'ai tendance à considérer qu' « elle est » sans considérations de morale plus avant, à la manière dont Authueil refuse le principe du tiers exclu dans sa vision des questions politiques. J'endosse par contre l'idée que la pureté intellectuelle n'existe pas, ni chez les foules, ni chez Finkielkraut, ni chez moi.

[3] André Gunthert précise sa position en commentaires de ce billet, position visiblement différente de celle que je lui attribue : « Tu critiques toi-même le principe du tiers exclu. Cela vaut aussi pour mon billet. Contredire la position de Narvic ne signifie pas automatiquement que je juge "saine" toute manifestation de l'opinion publique. Je ne l'ai pas écrit et c'est en fait un autre débat. »


Mercredi 28 octobre 2009
- Par Moktarama - Publié dans : En France
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« Quand Ben Ali se fait réélire, il fait assurer sa communication internationale par la France : le pays autoproclamé des droits de l'homme qui vend la dictature, ça a beaucoup de cachet et une certaine ironie. »

 

 

        Autant le dire tout de suite : je connais fort peu la Tunisie. Toutefois, s'il est un domaine que je suis avec un certain intérêt, notamment à cause des liens diplomatiques très forts qui existent entre ce pays et la France, ce sont bien les faces politique et médiatique du pays. Et de ce côté là, autant le dire tout de suite, c'est un véritable festival... qui rejaillit avec violence en France lorsque notre gouvernement se fait l'obligé du président Ben Ali, le plus souvent en minimisant voire en rejetant les appellations de « dictature » ou à tout le moins de « pouvoir autoritaire » .

 

        À ce titre, on se souviendra longtemps de la visite officielle de notre président Sarkozy en Tunisie, visite qui le vit déclarer avec l'aplomb qu'on lui connaît : « Aujourd'hui, l'espace des libertés progresse en Tunisie » , entre moultes tentatives de vendre au gouvernement Tunisien les produits navals et aériens de nos industriels de la défense et de fort LadyDiesques visites d'orphelinats de l'alors nouvelle épouse du président. Le tout au moment précis où la nouvelle tombait que le Lycée Français de Tunis apprenait sa fermeture imminente suite à la décision de la femme du président tunisien de créer un lycée d'excellence – Leila Ben Ali prenant subséquemment la décision de fermer préemptivement un des pôles d'excellence du pays, histoire d'être certaine d'avoir suffisamment d'élèves de la bonne société tunisienne pour son projet. Lycée qui n'eut pas l'habituel honneur de se voir gratifier d'une visite de la Présidence Française de la République, afin de ne pas accabler l'hôte tunisien du moindre reproche.

 

        Le festival de « l'excellence du pouvoir tunisien vendu par la France » , chers lecteurs, est en train de battre un splendide rappel dans les médias français à l'occasion du dernier spectacle en date organisé par le président Ben Ali : sa réelection pour la cinquième fois consécutive, avec un score à faire pâlir d'envie un Ali Bongo élu avec seulement 42 % des voix au premier tour. Autant le dire tout de suite, notre pays ne lésine pas sur les moyens lorsqu'il faut passer de la pommade sur un dirigeant ami de la France, et Ben Ali est un très bon ami de la France.

 

        Ainsi, seuls les trois télespectateurs du journal d'Arte eurent droit à un compte-rendu fidèle aux standards européens : la Tunisie d'un Ben Ali autoritaire et résolument opposé à toute liberté d'expression – notamment en torturant et emprisonnant les journalistes déplaisants depuis des années - venait d'assister à l'énième mise en scène d'un pouvoir quasi-absolu mais qui prétend depuis 20 ans vouloir amener le pays à la démocratie.

 

        Pour TF1, France 2, France 3, Canal + ou M6, avaient lieu hier des élections présidentielles en Tunisie, le président Ben Ali « très probablement élu » avait trois adversaires dont les noms ne seront toutefois pas cités, et les résultats ne seront pas connus « avant le lendemain » , le tout sur fond de grands spectacles du président tunisien et d'images vides de sens – qu'on pourrait résumer par des scènes de la rue tunisienne. Suivait à chaque fois l'interview par le présentateur ou la présentatrice d'un expert en général rattaché à la diplomatie française, où l'on apprenait, au choix ; que « Les femmes sont libérées grâce au président Ben Ali » [1] suivi de tout un tas de chiffres destinés à le prouver ; que « Le président Ben Ali a porté bonheur à la Tunisie car celle-ci a toujours un taux de croissance élevé malgré la Crise » ; que « La société tunisienne était très ouverte sous Ben Ali, dirigeant pas si étouffant que ce qu'on croit en Europe » ; le magnifique et inégalé « Soyons honnêtes, c'est Ben Ali ou Al Qaida, il est donc évident que la Tunisie se porte mieux avec Ben Ali qu'avec les islamistes que le bon président tient en laisse, évitant un bain de sang à l'algérienne » [2] ; sans oublier une assertion finale qui reprenait en général mot pour mot le credo des dirigeants autoritaires au Maghreb : « La démocratie exemplaire apporte souvent l'islamisme et le désordre, voyez les élections palestiniennes si vous en doutez, par conséquent un Ben Ali est bénéfique aux Tunisiens » . [3]

 

        Voilà voilà... dans le précédent paragraphe se trouve quasiment tout ce qui pourrait être reproché aux journalistes français qui exercent à la télévision, dans l'ordre : art consommé de l'euphémisme réducteur, précautions langagières gommant toute éventuelle aspérité dans l'information donnée, traitement de l'image oscillant entre l'absence de sens et le subjectif total pourtant nié dans le commentaire audio, le tout complété pour plus de crédibilité par l'intervention d'un envoyé spécial ou d'un expert dont la parole sera considérée comme d'évangile et hors de tout soupçon. [4]

 

        Là rentrent très directement en jeu le gouvernement français et sa politique étrangère, le bataillon des experts provenant souvent, en matière de politique internationale, du ministère des affaires étrangères ou d'organismes qui lui sont proches – sans même mentionner les divers ministres faisant également de la retape, ceux-ci pouvant être contredits poliment par le journaliste, à l'inverse de l'expert. Ces experts font en général bien leur travail, ce qui revient pour la réélection d'un aussi bon ami de la France à éviter que d'embarrassants débats ne naissent dans notre pays, surtout lorsque le pays en question a une telle proximité avec nous que ces débats pourraient déborder de manière malséante jusqu'à ses citoyens – chose d'autant plus probable que la télévision française est regardée en Tunisie et qu'il existe pour d'évidentes raisons historiques de forts liens entre Tunisiens et Français ayant de la famille là-bas.

 

        Cette présence de la diplomatie française dans des médias trop respectueux rejaillit bien évidemment à l'international, et le pouvoir tunisien sait parfaitement ce qu'il gagne à être désigné comme démocratiquement acceptable voire comme ayant un rôle positif dans en Afrique du Nord. La France tire également un bénéfice honorable des dirigeants autoritaires qu'elle soutient officiellement, en termes économiques comme politiques. Ce n'est pas Total et Ali Bongo qui démentiront cet état de fait cynique mais existant.

 

        Pour autant, les Français, quoiqu'on en dise fort attachés à l'idéal fondateur de la République – malgré une pratique personnelle de la chose souvent bien différente - , ne peuvent qu'être gênés lorsqu'ils observent dans leur lucarne certains de leurs représentants les plus officiels faire de la retape franchement bas de gamme pour des dirigeants dont le caractère néfaste et anti-démocratique ne fait aucun doute. Ils ne peuvent qu'être gênés d'autant que notre pays n'est pas avare de ses remontrances envers des pays ayant des liens diplomatiques plus faibles avec la République – même si cette habitude se rétracte aussi vite que ces pays signent des contrats avec nos présidents successifs.

 

        Les Tunisiens ont bien compris qu'il n'y a pas grand-chose à attendre de la République Française, ils n'en sont pas moins en colère de voir notre pays apporter sa (forte) crédibilité diplomatique à ce qu'ils considèrent sans fard comme un dictateur maffieux [5] . D'autant plus que nos médias télévisuels relaient avec passion le choix diplomatique fait par la République, ce qui n'est jamais plus difficile à voir que lorsqu'on est directement concerné par le sujet traité, ici le caractère positif ou négatif – pour ce qui est de la démocratie, ce n'est même pas au centre du débat, comme les propos d'experts décrits au début du billet le montrent - de la cinquième victoire électorale de Ben Ali pour la Tunisie et les Tunisiens. L'opposition tunisienne ne devrait pas hésiter à assumer le caractère néfaste de la République Française et des grands médias de notre pays dans son combat politique. Qu'elle sache toutefois que si elle accède au pouvoir de manière indiscutable, la France changera de cheval et la soutiendra indéfectiblement - pour peu qu'elle affirme lutter contre le terrorisme islamique.

 

        Sur le plan de la communication intérieure de la présidence de la République, on a toujours du mal à comprendre comment Nicolas Sarkozy peut continuer à essayer de vendre aux Français une présence militaire en Afghanistan au prétexte de la démocratie, tant il est évident que non seulement la République Française a souvent érigé en principe la souveraineté nationale dans ses relations internationales [6] , mais qu'en plus la diplomatie et la politique étrangère furent de tous temps guidées par le principe de réalité – que celui-ci soit nié ou assumé par les pouvoirs en place. Quand la République Francaise soutient sans scrupule aucun les dictateurs des pays considérés comme amis, on voit mal comment elle s'imagine rendre crédible l'idée qu'elle combat pour la démocratie dans les pays où elle est militairement présente...

 

 

 

 


Notes

 


[1] C'est oublier complaisamment que c'était déjà largement le cas sous Habib Bourguiba, précédent président de la Tunisie et lui aussi dictateur au long cours.


[2] Ce qui est évidemment une infamie à tous les niveaux, la raison la plus cruciale étant que la popularité des groupes islamistes absents du pouvoir national dans le monde culturel musulman est inversement proportionnelle à la popularité des dirigeants en place.


[3] Je n'ai pas vu tous les JT des trois derniers jours, et je sais que certains se sont fendus des remarques faites à longueur d'années par Amnesty International, mais aussi que l'expulsion de la journaliste du quotidien Le Monde a fait quelques vagues. Dont acte.


[4] Et je n'aborde même pas ici les spécificités de certains médias, comme pour le groupe Bouygues qui sait tout le bénéfice qu'il pourra tirer en termes d'appels d'offres tunisiens d'un TF1 complaisant – et les pertes engendrées par la colère d'un Ben Ali à son égard.


[5] Contrairement aux discours entendus ce week-end, la croissance ne remplace pas avantageusement la liberté d'expression...


[6] Et ce pour des raisons historiques telles que la fondation de ladite République Française. Ce qui, bien évidemment, ne signifie pas qu'elle s'abstienne de soutenir l'homme supposé fort des pays autoritaires. Ali Bongo dut ainsi le soutien de la France non à ses liens personnels d'amitiés, mais au jugement que celui-ci l'emporterait de toute manière, CQFD : la France n'avait pas d'intérêt à ne pas se prononcer voire à dénoncer ses actions, et tout intérêt à se faire bien voir du futur dirigeant autoritaire du pays.

 


Mardi 27 octobre 2009
- Par Moktarama - Publié dans : Dans le monde
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Comment les élus républicains sont en train d'atteindre - et de franchir allègrement - les limites de la décence législative, en se prononçant contre la loi la plus consensuelle présentée depuis longtemps, et au mépris de ce qu'eux-même clamaient il y a un mois à peine, en défendant indirectement l'entreprise Halliburton face à une victime de viol en réunion. Avec des bouts de Jon Stewart en guise de conclusion, pour en rigoler malgré tout.


        L'histoire commence en 2005. Une employée américaine de l'entreprise de travaux publics Halliburton - un peu le Bouygues américain pour offrir un point de comparaison - , entreprise massivement présente pour la reconstruction de l'Irak avec des fonds du gouvernement américain, se fit violer dans ce pays par plusieurs de ses collègues après avoir signalé à maintes reprises leur comportement sexiste. Lorsqu'elle dénonça ces faits à son superviseur, elle fut enfermée dans un local et ne dut son rapatriement saine et sauve aux États-Unis qu'à l'appel de ses parents à leur élu local - après qu'elle ait réussi à les prévenir.

        Revenue aux États-Unis, on lui expliqua alors que son contrat de travail comportait une clause l'obligeant à passer par une procédure d'arbitrage dont les membres seraient choisis par Halliburton, et lui interdisant d'assigner en justice cette même société pour avoir fermé les yeux sur ce viol en réunion. Une situation hallucinante en France, moins aux États-Unis - une telle clause étant tout de même très rare - , société judiciarisée jusqu'à l'extrême - en France, les clauses d'arbitrage ne se rencontrent que dans les contrats à la limite du léonin comme ceux des assurances et autres sociétés amoureuses du consommateur.

        Cette année, le nouvellement élu sénateur du Minnesota - et ancien présentateur-humoriste - Al Franken, pour sa première proposition de loi, avança l'idée que ce genre de clauses seraient désormais prohibées pour toute entreprise sous contrat avec le gouvernement, comme Halliburton en Irak. Sur cent sénateurs - nombre total - , il se trouva trente sénateurs, tous républicains, pour voter contre cette loi, défendant au passage de manière véhémente la non-irruption du gouvernement dans les contrats privés y compris lorsque des fonds publics étaient en jeu. Parmi ces sénateurs, on trouve le candidat malheureux aux élections présidentielles de 2008, John McCain, ce qui est significatif tant celui-ci est habituellement considéré comme un "modéré" au sein de son parti.

        Mais là où la schizophrénie devient palpable, c'est quand on se souvient qu'il y a un mois à peine, le parti républicain réclama avec fracas que l'association pro-démocrates - et fort puissante - ACORN se fasse couper tout son financement public, après la parution de vidéos montrant un faux maquereau et vrai journaliste se faire recommander les meilleurs moyens de donner au parti démocrate en mentant de A à Z, et se voyant au passage délivrer qualques conseils pour mieux exercer son faux métier - y compris avec des mineures. Les républicains se jetèrent dessus avec des mots - certes justifiés - extrêmement durs, s'impliquant avec passion pour couper le robinet. 

        On connaît cette tendance chez tous les politiques, dont la morale est souvent à géométrie variable en fonction de l'appartenance de la personne ou de l'entité impliquée. Toutefois, rarement dans l'histoire de la politique j'aurai vu deux positions opposées défendues alternativement avec aussi peu d'intervalle temporel, et encore moins à propos d'un sujet aussi impossible à retourner que la couverture d'un viol en réunion par une entreprise qui tire des revenus non négligeables de fonds publics et impose par contrat son arbitrage aux éventuels employés concernés. 

        Pour reprendre le bon mot de l'humoriste américain Bill Maher, bon mot appelé, à n'en pas douter, à un avenir brillant tant il décrit parfaitement le chemin que prend un parti qui n'aura jamais été autant agressif - dans un pays où les accords bipartisans étaient légions  : " Les élus républicains se sont déplacés à l'hôpital psychiatrique. "

        De manière tout à fait étonnante, le retentissement médiatique de ce vote fut quasiment nul - moins d'une centaine d'articles sur Google Actualités à ce jour - , et la diffusion sur l'émission satirique The Daily Show d'un passage à ce sujet ne semble pas particulièrement déplacer les foules médiatiques compte tenu de la force du sujet - on trouve bien quelques articles, mais rien de massif - ; malgré le fait qu'elle est une des séquences les plus cruelles de ces dernières semaines pour les républicains. Je vous présente ici ladite séquence sous-titrée en français, afin de finir sur une note comique ce qui ressemble fortement à la décadence pourrissante d'un courant de pensée qui essaima - pour le meilleur comme pour le pire - dans le monde entier à la faveur des années 80 et de la Reagan-mania.

 






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Mardi 20 octobre 2009
- Par Moktarama - Publié dans : Dans le monde
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