Débat de blogueurs : buzz, morale et sémantique

Publié le par Moktarama


Le buzz – le mot du moins – est indiscutablement né sur internet il y a quelques années, avec la croissance des médias individuels et du trop fameux webdeuxpointzéro. Comme tout nouveau mot, son sens est flou, son utilisation est omniprésente, et cette dernière se fait à propos d'évènements ou d'informations très différentes les unes des autres. Le moment est venu d'examiner ce mot et les significations qu'il recouvre d'un peu plus près : nous verrons que le « buzz » est aujourd'hui source de divergences tant dans la blogosphère qu'en dehors, divergences qui existaient pourtant dès son apparition.

 

 


Un mot dichotomique dès sa naissance


        Le buzz, au départ, semble être essentiellement un terme désignant une opération publicitaire plus ou moins cryptique et dissimulée, ce qui est en corrélation avec l'émergence de la blogosphère par l'intermédiaire des blogs consacrés aux nouvelles technologies et à la communication à visée commerciale. Le plus souvent, le point de départ de ce fameux buzz était une vidéo diffusée par l'intermédiaire des sites de partage comme Youtube ou Dailymotion, ces derniers permettant une reprise au sein des supports de publication sur internet via l'embarquement de ces vidéos directement sur d'autres pages web.


        Ces vidéos créant le « buzz » possédaient deux caractéristiques bien précises, profondément liées à l'évolution du sens de ce mot : soit elles ne présentaient pas le produit ou la marque que l'on voulait faire « buzzer » , ceux-ci n'étant dévoilés qu'une fois que la mayonnaise avait pris via de très nombreux visionnages et republications ; soit elles présentaient la marque ou le produit, mais de manière volontairement choquante et non assumée officiellement, l'entreprise à son origine parlant dans ce cas de vidéo non destinée à se retrouver sur la Toile ou de campagne publicitaire rejetée – provoquant alors de nombreuses reprises, mais pour des motifs ici sensiblement différents.

 

 

 

Cas n°1 : le produit est dissimulé pendant plusieurs jours, puis révélé après une forte diffusion virale, ici pour des écouteurs de la marque Cardo Systems.

 

 

 

Cas n°2 : la marque est directement citée, le buzz caractérisant l'apparition brutale et massive de commentaires des internautes choqués, ici pour la prévention contre le SIDA.

 

 

        En quelques années, le terme de « buzz » sortit franchement de la sphère uniquement publicitaire dans laquelle il était cantonné pour déborder sur tous les domaines fortement liés à la communication, je pense notamment aux sphères politique et médiatique. Ce mot fut ici aussi associé d'abord à des vidéos se répandant par viralité sur les sites internet dans un contexte d'apparition au format « brut » - la vidéo ou le son constituant la seule source d'information - , à l'instar de la désormais célèbre vidéo du Parisien consacrant la vulgarité présidentielle au salon de l'agriculture ; puis quelques mois plus tard aux brèves éruptions éditoriales et reprises généralisées de sujets plus ou moins polémiques, comme cette chanteuse anglaise ou plus récemment les affaires Polanski et Mitterrand. On peut difficilement éviter de constater qu'on retrouve ici la même dichotomie sémantique que celle qui touchait déjà ce mot lorsqu'il était utilisé dans la sphère de la communication commerciale.

 

 

 

Le buzz, élément brut sans traitement journalistique et à la diffusion virale...


        Le premier sens du mot « buzz » peut se voir attacher très directement un jugement moral, ce sens serait « Diffusion d'images ou de son effectuée par un quidam, journaliste ou non, détachée de toute contextualisation ou analyse supplémentaire, provoquant une rediffusion rapide et très étendue au sein de la population d'internautes. » Cette définition recoupe dans un cadre marketing les vidéos commerciales sans apparition de l'entreprise, et peut à mon sens s'appliquer aux vidéos politiques à succès des deux dernières années, parmi lesquelles on pourra compter la vidéo du Parisien donc, mais aussi la vidéo de Rue89 montrant Sarkozy avant une interview sur France 3, ou la vidéo de Brice Hortefeux sortie par Le Monde en septembre dernier.

 

 

On pourra aller lire l'article afférent sur Rue89, qui se contente de décrire la vidéo sans plus de contextualisation, et son pendant qualifiable de journalistique fait par Libération dans les jours suivants.

 

 

        Dans ces trois exemples, volontairement cités parce qu'ayant des journalistes à leur origine, on retrouve cette décontextualisation de l'information, décontextualisation extrêmement dommageable en termes journalistiques : on connaît le lieu certes, mais rien de plus, le média laissant très volontairement le spectateur se faire son idée, parfois parce qu'une contextualisation retirerait l'aspect croustillant à la vidéo – cet article de mon cru démontait le buzz lié à la vidéo de Rue89 - , parfois par simple manque de temps – il aura fallu les amateurs pour réécouter et re-sous-titrer la vidéo du Monde, et l'UMP pour obtenir le témoignage du militant UMP visé - , parfois par impossibilité pure et simple – le quidam insulté par notre président fera profil bas et les images provenaient d'une équipe de pigistes vidéo.


        Ici, le buzz possède des caractéristiques objectives bien précises, qui peuvent être formellement critiquées sous tel ou tel angle – en l'occurence, sur ce blog, sous l'angle de l'absence d'un travail qualifiable de journalisme. Ce sont ces caractéristiques qui rendent inutilisables dans cette définition le terme d'information – terme auquel j'attache, c'est mon travers, la notion de journalistiquement valable, c'est-à-dire contextualisée et décryptée.

 

 

 

... ou rebranding d'un phénomène vieux comme l'homme ? Les deux, mon colonel !


        Le second sens du mot « buzz » est, lui, infiniment plus flou quoique lui aussi caractérisable, ce serait « Éruption brutale et emplissant une grande partie du spectre médiatique, le plus souvent rendue visible par l'intermédiaire d'internet et des médias sociaux, de réactions à une information de provenance médiatique. » Cette seconde définition recoupe dans le cadre marketing les vidéos virales où la marque apparaît directement sans toutefois assumer leur diffusion officiellement, provoquant cette fameuse éruption de commentaires – choqués le plus souvent – des internautes, puis des médias non web par la suite. Elle recoupe également, dans le domaine qui nous intéresse, les polémiques ayant une information journalistique à leur origine et se répandant comme des traînées de poudre sur puis en-dehors du web, à l'instar des trois dernières polémiques massives dans notre pays que furent les « affaires » Polanski, Mitterrand et Jean Sarkozy.

 

 

 

Extrait de l'interview donnée par Frédéric Mitterrand à Europe 1, interview difficilement considérable comme "volée" ou "dissimulée" , et dont la diffusion était tout à fait prévisible.

 


        Dans ces trois exemple, cités parce qu'étant à l'origine du débat qui agita deux blogueurs reconnus, on retrouve l'origine journalistique et la caractéristique forte d'information au traitement journalistique à la naissance de ces éruptions. L'article du quotidien Le Monde - reprenant une dépêche AFP - , fort bien contextualisé, en ce qui concerne Roman Polanski et son arrestation en Suisse, complété par la suite par de nombreux autres articles et interventions du Tout-Paris dans ce journal. Une interview fort officielle de Frédéric Mitterrand diffusée par Europe 1, complétée par un livre dudit Frédéric Mitterrand paru en 2005, livre où ce dernier confesse avec une honte non dissimulée avoir lui-même pratiqué par le passé le tourisme sexuel en Thailande – Marine Le Pen n'ayant fait que reprendre avec brio et quelques modifications de circonstances des informations circulant sur internet, depuis des semaines en ce qui concerne le livre. Une déclaration tout à fait officielle à des journalistes de différents journaux français de personnes amies en ce qui concerne la candidature de Jean Sarkozy à la présidence de l'EPAD.


        Là, le « buzz » possède un sens qui se rapproche jusqu'à s'y confondre avec ce qu'on avait l'habitude de nommer – avant qu'on puisse s'en prendre à l'internaute, en fait - par « opinion publique quand à la polémique du moment » , que celle-ci soit plutôt médiatique – les « élites » ayant aussi une opinion - ou plutôt populaire, cette dernière distinction devenant inepte à l'heure ou le peuple possède des milliers de médias individuels. Dès lors, il devient nettement plus difficile d'attacher un jugement à ce sens du « buzz » , à moins de développer une réflexion plus philosophique qui s'attachera au discours et à la psychologie des foules, réflexion qui existe depuis fort longtemps en philosophie comme dans d'autres domaines académiques.

 

 

 

Quand les nouvelles autorités du net français s'écharpent


        Ces deux sens bien séparés et tout à fait distinguables du mot « buzz » se sont entrechoqués très récemment, à l'occasion d'un débat par blogs interposés entre Narvic, blogueur spécialisé dans les sphères médiatique et journalistique, et André Gunthert, blogueur spécialisé dans la sphère de l'image et de leurs répercussions ; les deux étant maintenant des autorités constituées de ce fort petit monde qu'est l'internet des médias.


        Narvic, chroniqueur occasionnel du pendant français de Slate.com, y publiait il y a quelques jours un article intitulé « Sous le règne du buzz, malaise dans la politique et l'information » , dans lequel il décortiquait la succession des trois polémiques successives citées ci-dessus. Il insérait ensuite cette analyse de leur propagation rapide sur internet dans un propos plus général reprenant largement une partie des arguments développés par Alain Finkielkraut, qui aboutissait à qualifier ces éruptions successives de populistes et dangereuses pour la démocratie, dans le contexte actuel d'une décrédibilisation patente des élites aux yeux des Français.

 

 

 

Alain Finkielkraut qui s'exprime sur le sujet qui nous intéresse, et dont certains des arguments furent repris par Narvic.


        André Gunthert lui répondait quelque temps plus tard sur son propre support de publication, dans un article assez virulent et intitulé de manière certes taquine : « Narvic buzze-t-il ? » . Il y avance l'idée que le mot « buzz » devient « un outil de disqualification a priori dans le débat citoyen » , puis interpelle vigoureusement Narvic sur l'utilisation qu'il en fait dans son article, aboutissant à lui attacher une connotation systématiquement négative , et enfin rejette l'idée que les discussions à propos de Jean Sarkozy étaient une polémique – l'ensemble des Français n'étant troublés que par le garde-à-vous des ministres.


        Une brève discussion s'engagea entre ces deux blogueurs sous ce billet, qui permit notamment de préciser ce dont il était question. André Gunthert reprochait à Narvic l'amalgame qui était fait en regroupant sous le mot « buzz » l'intégralité des interventions à propos de telle ou telle information, et ce quelle que soit la pertinence de ces dernières – en prenant notamment pour exemple son billet consacré à l'affaire Polanski - , aboutissant à la disqualification de ce que je nommerais « opinion publique » et que le blogueur décrit comme « l'ensemble des expressions qui font vivre l'un des droits qui est au fondement de la démocratie » .


        Narvic lui répondait alors vertement qu'il ne comprenait pas « où tu veux en venir avec cet étrange argument sur l'absence de définition d'un seuil scientifique pour être autorisé à parler d'un buzz » . Il lui répondait qu'effectivement, il considérait son billet sur Polanski comme faisant partie du « buzz » qu'il décrivait dans son article, billet qui lui avait d'ailleurs laissé « un goût amer » - il est vrai qu'André Gunthert, dans ce billet, donnait un avis personnel en forme de condamnation, après une analyse de l'image nettement plus détachée. Je cite ici la conclusion d'André Gunthert à cette discussion, conclusion qui renferme indéniablement à mon sens une part de vérité :

« Ranger cette contribution dans la catégorie du buzz est problématique. Car ou bien le buzz est cet effet de foule irrationnel et moutonnier (qui "répond à une question qui n'est pas posée"), et qualifier ainsi mon billet est une appréciation personnelle, malveillante et injustifiée. Ou bien le buzz comprend l'ensemble des prises de position individuelles, des opinions argumentées et construites, et alors il ne désigne pas ce que tu dis, mais recouvre simplement la liberté d'expression et d'opinion, fondement de la démocratie. Ou bien le buzz dépeint de façon malveillante et disqualifiante la liberté d'expression, ou bien c'est une chimère, je ne sors pas de là. »


        Certes, Narvic amalgame dans son billet et sans aucun recul les deux sens du mot « buzz » - dont nous venons de voir qu'ils sont parfaitement définissables - , mélangeant une éruption de commentaires – plus ou moins honnêtes et virulents - liés à une information journalistiquement solide, qualifiable sans peine d' « opinion publique » dans un monde pré-internet ; à des propagations virales d'éléments bruts en général commentés très brièvement - quand ils le sont - , pour le coup très caractéristiques du nouveau canal de communication qu'est la Toile. Il utilise ainsi, de manière que je pense gravement erronée, l'image journalistiquement indéniablement négative de ce dernier sens pour appuyer une réflexion visant à qualifier négativement l' « opinion publique » , réflexion infiniment plus complexe, pour laquelle est effectivement qualifiée un Finkielkraut qui a un avis assez clair sur la question, mais qu'on ne peut régler en trois courbes de GoogleTrends et en deux pages - aussi bien écrites soient-elles.


        André Gunthert se trompe partiellement lui aussi quand il désigne le « buzz » comme, au choix, une chimère – soit un mot vide de sens – ou comme une qualification malveillante appliquée à la partie visible de l'iceberg de l'expression populaire qu'est l' « opinion publique » relative à la polémique du moment [1] . Ce qui est appelé chimère n'en est une qu'à partir du moment où les différents sens du mot se trouvent mélangés, de la même manière qu'un mot comme publicité voit son sens premier de « transmission publique élargie » parasité puis effacé par le second sens de « communication – dans un sens synonyme de propagande - à visée commerciale » . Mais le blogueur désigne avec une certaine justesse le fait d'attacher une qualification morale négative à l' « opinion publique » , qui est ce qu'argumente véritablement Narvic dans son billet.


        Il est vrai, Narvic, qu'on peut considérer que le web accélère et uniformise cette « opinion publique » que Finkielkraut a toujours vue comme néfaste, lui-même prenant un malin plaisir à aller à rebours de celle-ci – et ne se rendant pas toujours compte qu'il s'insérait souvent du même coup dans une « opinion publique » plus restreinte, celle du petit monde de St Germain-des-Prés dont on retrouve l'essence chaque semaine dans les pages « Opinions » du quotidien Le Monde. Mais cet avis n'est malheureusement pour Finkielkraut et heureusement pour le débat philosophique toujours pas établi comme évident, l' « opinion publique » étant aussi fluctuante et insaisissable en termes moraux que le second sens du « buzz » dans cet article. Se servir du premier sens pour appuyer ce qui est une opinion certes argumentée, et pas moins respectable qu'une autre, mais une opinion tout de même et non une conclusion scientifique, n'était peut-être pas le meilleur moyen de convaincre les lecteurs.

 

 

 

Une question très philosophique, finalement


        Pour élargir vers la question sous-jacente aux deux billets sur lesquels je m'appuie ici : l'opinion publique est elle systématiquement néfaste pour l'exercice démocratique ? Les réactions de cette opinion publique que Narvic qualifierait aujourd'hui de « buzz » - à raison tant qu'il n'y amalgame pas l'autre sens originel de ce mot - , sont-elles réellement regroupables sous une qualification morale négative ? Les réactions sont-elles justifiées et ont-elles un effet forcément négatif à propos de sujets aussi divers que le « petit Gregory » assassiné, les appartements de complaisance de Juppé et Gaymard, l'élection de Barack Obama à la présidence des Etats-Unis, la guerre que mena dernièrement Israël dans la bande de Gaza, les atrocités commises par le « gang des barbares » ou la déclaration inconsciente d'un ministre de la culture en exercice à propos d'une action de la justice américaine quand jamais un gouvernement ne fut aussi sévère envers les délits et crimes de nature sexuelle ?


        Je suis, du haut de mon jeune âge, certainement partagé sur cette question précise [2] . Et si j'admets – la ressentant moi-même, et m'étant accroché avec lui sur ce sujet - l'impression qu'André Gunthert tombe parfois dans l'excès inverse qui consiste à y voir uniquement l'expression positive d'une saine démocratie qui conserve sa « force d'indignation » - force parfois redoutable pour la démocratie, effectivement, notamment quand des hommes politiques aux idées malsaines s'en emparent - [3] ; il n'en reste pas moins qu'il a pointé avec force – et toute sa verve parfois grandiloquente, ce que je suis le dernier à pouvoir critiquer – ce qui faisait la faiblesse d'un article qui se voulait définitif.

 

        Le diable, comme souvent lors des discussions visant à réduire l'incertitude sans espoir d'y parvenir – affre touchant toutes les « sciences » sociales - , se niche dans le sens qu'on donne aux mots. Le « buzz » représente ici quasiment un cas d'école, et j'espère avoir réussi à détricoter ce mot qui fait une entrée fracassante dans le vocabulaire français depuis quelques années. A redonner du sens, en fait, ce qui n'est certes pas un humble objectif, même si celui-ci se sera restreint à un domaine extrêmement réduit. Pour ce qui est du « buzz » au sens où Narvic l'entend – le second dans ce billet – et de son jugement négatif sur celui-ci, m'est avis que le débat restera flamboyant pendant longtemps encore... et André Gunthert n'est alors pas moins qualifié pour exprimer une opinion opposée.





Notes

[1] Et je parle bien de polémique à l'inverse d'André Gunthert, celle-ci me semblant caractérisée à partir du moment où des avis contraires sont exprimés publiquement, que ces derniers soient téléguidés, provoqués par l'émotion, provoqués par la réflexion, etc...

[2]
Je dirais même : si je suis partagé, c'est parce que j'estime avoir, disons, une certaine connaissance en termes de psychologie des foules – que ce soit à tort ou à raison - , et que l' « opinion publique » dépend elle-même de tellement de facteurs aussi bien historiques, culturels, qu'émotionnels, informationnels, communicationnels, relatifs à l'éducation et à tant d'autres choses qu'il me semble impossible de lui attribuer un caractère systématiquement négatif ou positif. J'ai tendance à considérer qu' « elle est » sans considérations de morale plus avant, à la manière dont Authueil refuse le principe du tiers exclu dans sa vision des questions politiques. J'endosse par contre l'idée que la pureté intellectuelle n'existe pas, ni chez les foules, ni chez Finkielkraut, ni chez moi.

[3] André Gunthert précise sa position en commentaires de ce billet, position visiblement différente de celle que je lui attribue : « Tu critiques toi-même le principe du tiers exclu. Cela vaut aussi pour mon billet. Contredire la position de Narvic ne signifie pas automatiquement que je juge "saine" toute manifestation de l'opinion publique. Je ne l'ai pas écrit et c'est en fait un autre débat. »


Publié dans En France

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Moktarama 01/11/2009 18:48


@André Gunthert :

Pour une fois que Narvic commentait extensivement, et reprécisait de lui-même de nombreuses choses qui permettent de mieux comprendre le vrai sujet et les faux-semblants (notamment sur les sens
qu'il donnait à "foule" et à "populisme") contenus dans son article, changeant de manière non anodine le sens (mon sens devrais-je écrire) de ce dernier ; vous auriez pu lui répondre sur
un terrain formel (ou vous répéter, peut-être pensez-vous) avant de donner dans l'attaque (aussi vrais ou faux que soient les fondements de cette attaque) , surtout en généralisant aux
"journalistes" . Vous tendez à Narvic la possibilité de ne pas répondre (sur un prétexte valable), ce qui me semble dommage pour tout le monde.


@Narvic :

Dommage aussi que vous ne me répondiez pas - vous connaissez pourtant la sécheresse d'André Gunthert en commentaires, depuis le temps que vous le lisez - , même si vous le faites finalement de
manière partielle sur votre propre blog, en pointant un biais certes valable, mais qui touchait aussi les hommes avant que les médias n'existent : mettez 10 personnes qui ne se connaissent pas,
vous allez très vite voir se former une répartition similaire d'environ 80/20 entre ceux qui accaparent la paroles et ceux qui "lurkent" . Je ne suis pas certain qu'internet change quoi que ce soit
au problème, sauf que par rapport aux autres canaux de transmission (hors le bouche-à-oreille) , ça fait toujours infiniment plus de monde qui s'exprime (pas qui reçoit) que sur les autres (radio,
télé, écrit) , ce qui rapproche sensiblement les interdépendances de celles rencontrées dans le bouche-à-oreille (avec des gradations sociales sévères dans le processus, effectivement, mais dans le
phénomène du bouche-à-oreille on retrouve partiellement cette gradation sociale) . Bref, des remarques tout à fait pertinentes (notamment sur cette répartition sociale et en ce qui concerne la
psychologie de groupe), mais que vous me semblez ériger un peu vite en théorie du tout.


Moktarama 01/11/2009 18:49


L'article de narvic en question : " Internet est-elle
la voix du peuple ? "


narvic 28/10/2009 20:51


Ah bon. Maintenant un troll. Dernière étape avant le point Godwin, je suppose. Polémique stérile. Ce sera sans moi. Tchao.


Gunthert 28/10/2009 18:20


Pas mieux ;-)

Avant de sombrer dans une discussion sur les fondements de la théorie politique, il est utile de réaliser qu'il y a désormais quelque chose du troll dans la défense de Narvic, qui va bientôt me
reprocher mes changements de style vestimentaire ou de coiffure pour continuer à noyer le poisson. Beaucoup de boulot pour éviter de me répondre. Beaucoup de peine pour éviter d'avouer: oui, ce que
j'ai écrit était plutôt à côté de la plaque, désolé, fermez le ban. Une des grandes forces du blogging, c'est d'autoriser l'expression franche et sans détour de l'erreur, de préférence aux
barricades de mauvaise foi que les journalistes ont coutume d'ériger. Ce n'est pas seulement une force morale: ça permet aussi de gagner du temps. Encore une bonne leçon du web, qui n'a décidément
pas apporté que de mauvaises choses à la médiasphère ;-)


narvic 28/10/2009 14:38


Sur le terme de "foule", je ne fais pas référence à Le Bon, qui n'est tout de même pas le seul à l'avoir utilisé, mais à Canetti (et Baudrillard): certes la foule est irrationnelle, mais tout
groupe humains rassemblé ne forme pas une foule. La foule (considérée sans jugement moral) est un état particulier que peut prendre un groupe humain dans certaines circonstances.

Sur le terme de "populisme", je ne fais pas référence à la re-définition assez récente de terme par Taguieff et ses copains (qui ont transformé, en effet, une notion de sociologie en arme de combat
politique), mais à la notion plus "classique" et bien moins polémique qui a toujours cours hors de ce cercle restreint d'intellectuels parisiens (et qui ne forment pas non plus mon horizon).

Sur la ou les définitions du buzz : on peut tenter toutes les définitions, c'est légitime, mais il me semble abusif et prématuré de brandir la sienne face à celle des autres en affirmant que c'est
la bonne. Le concept est manifestement flou. Vos tentatives de définitions, l'un comme l'autre, sont réductrices : en tentant de réduire ce flou, vous devez réduire le périmètre de l'objet étudié,
et ces définitions perdent en pertinence ce qu'elles retrouvent en cohérence.

Pour ma part, je mets l'accent sur un phénomène de diffusion plutôt que sur la nature du contenu qui est diffusé de cette manière. Sans aller jusqu'à vouloir séparer les deux aspects, car
précisément, à mon avis, n'importe quoi ne peut pas buzzer. Ce qui me semble intéressant (en tout cas, ce qui m'intéresse), c'est cette forme particulière de diffusion. Par bien des aspects, elle
échappe aux modes de diffusion des médias traditionnels, ou d'autres formes observées dans d'autres types d'organisation (la diffusion académique de l'information scientifique, la diffusion de
l'information dans le management de l'entreprise, ou encore celle de la mobilisation dans un corps intermédiaire tel qu'un syndicat ou une association, etc.). Par certains aspects, elle se
rapproche du mode de diffusion du bouche à oreille, ou encore de celui de la rumeur, ou encore de celle de "la machine à café".

Hors d'internet (ou "avant" internet), ces modes de diffusions ont/avaient des espaces propres assez bien définis, mais ce n'est plus le cas sur internet (je reprends l'idée de Rébillard d'internet
comme "dispositif de communication total" ou coexiste, pour la première fois ensemble ce qui relevait d'espaces différentiés auparavant : le professionnel et l'amateur, le privé et le public,
etc.).

De plus, la taille du réseau internet, la vitesse de propagation de l'information qu'il permet, et surtout sa structure propre de réseau en grappe, où coexistent des modes de diffusion "verticaux"
ET "horizontaux" (je sais, ce sont des images), tout cela fait que des phénomène de type bouche à oreille y prennent une forme, une ampleur et une vitesse inédite. Au point qu'il me parait
judicieux, de leur trouver un nom spécifique, et je trouve que le terme de "buzz" est un bon candidat.

Particularité supplémentaire d'internet, les phénomènes de buzz coexistent avec des modes de diffusion de nature différente, médiatique ou savante. Mais comme le buzz est bien plus fort qu'eux, il
les avale, les étouffe ou les recouvre (choisir l'image de son choix).

Ce "dispositif" (pour tenter d'employer un terme neutre) me semble problématique avec le fonctionnement des démocraties représentatives. C'est de ça que j'ai parlé dans ce billet sur Slate.

Il conviendrait peut-être, André, que tu sortes d'une confusion dans laquelle toi, tu te tiens dans ce débat, sur le thème de la démocratie. Notre régime est aujourd'hui représentatif, dans le
principe qu'il affiche ("la souveraineté nationale appartient au peuple qui l'exerce par ses représentants"), comme dans ses institutions, dont participent les médias professionnels et l'ensemble
des corps intermédiaires. Il est cependant, depuis plusieurs dizaines d'années, en train d'évoluer vers un fonctionnement (il y a, en tout cas, une exigence dans ce sens d'une partie' de l'opinion)
qui tend vers plus de démocratie directe. Ce mouvement n'est pas le "fruit d'internet" (on en voit les développements dans l'usage croissant des sondages, des pétitions, le référendum…).

Selon l'appréciation que l'on porte sur cette évolution, on parlera de démocratie directe, de démocratie d'opinion, de régime plébiscitaire ou encore de démocratie participative. Le point commun de
toutes ces approches, c'est qu'elles mettent toutes en avant "l'appel au peuple", qui est bien (hors de la vision polémiste de Taguieff et consorts) le point central de la définition "classique" du
populisme.

C'est ce débat que tu éludes, André, en retranchant derrière le terme de démocratie comme un intouchable sacré, alors que c'est justement lui qui est en débat, à mon avis. Internet est peut-être en
train de nous accoucher une "démocratie directe de masse électronique", mais on a le droit aussi d'estimer que la démocratie directe n'est pas une panacée, et qu'elle présente aussi des tares que
l'on connait fort bien depuis Thucydide, et Aristote. ;-)


@André : Remarque incidente et narquoise. Voilà que tu changes de pieds à nouveau dans ce commentaire. Tu es étourdissant. Après un billet analytique sur les photos de la jeune fille, lancé en
pleine polémique mais sans vouloir, semble-t-il, participer à la polémique (tout en y participant), tu te lances dans un billet  de polémique assumée cette fois à mon sujet (et avec toute la
mauvaise foi qui sied au genre), pour en venir dans ce commentaire à une position d'analyste désengagé. Je ne sais jamais vraiment auquel André je réponds…


Moktarama 28/10/2009 15:36


@Narvic :

1/ Sur le terme de foule : est-ce qu'utiliser un terme ayant une connotation négative dans un usage commun, sans préciser que c'est un sens bien précis de ce mot qui est en fait utilisédans votre
billet - extrêmement étroit même, puisque vous citez Canetti et Baudrillard - , n'est pas approximatif sachant que l'immense majorité de vos lecteurs ne pourront deviner que c'est "un état
particulier d'un groupe social" dont vous parlez, ce qui est bien différent du sens commun de foule qui est, lui, assimilable à groupe humain ? Sans cette précision, comment le lecteur pourrait
voir différemment votre appréciation de la manière dont André Gunthert, moi et pas mal de commentateurs l'ont perçu ?

2/ Encore une fois, vous parlez de la notion plus classique de populisme, mais quand vous écrivez sur Slate, comme pensez-vous une seconde que c'est ce sens classique "non parisien" qui va être
immédiatement intégré par vos lecteurs, plutôt que le sens moderne, alors même que Slate est une belle émanation de parisianisme ? Franchement, je veux bien vous croire, mais après ces deux
paragraphes j'ai du mal à comprendre comment vous avez pu : ne pas préciser clairement le sens que vous donniez aux mots utilisés, sens différent du "sens commun moderne parisien" ; ou ne pas vous
rendre compte de la manière dont votre billet serait perçu par les lecteurs en l'absence de ces précisions cruciales.

3/ Bien évidemment qu'une définition est réductrice. Toutefois, je pars non seulement de l'origine de ce mot, mais surtout lui donner une ou deux - ou plus, pourquoi pas si quelqu'un en voit
d'autres - définitions permet d'en parler. Ce que vous interdisez en ne donnant aucune définition des mots que vous avez utilisé dans votre article alors même que le sens que vous leur donnez est
éloigné de celui que le commun des mortels lui donne - peut-être à raison, mais sans l'écrire ce n'est pas transparent comme intention.

Ce n'est pas de la cohérence que je rends aux mots, c'est la possibilité d'échanger en les utilisant. Quand vous parlez de "buzz" sans expliquer ce que vous voulez dire par là - comme pour les
notions de foule et de populisme par ailleurs - , vous interdisez par avance à vos interlocuteurs de vous répondre, car alors vous pouvez toujours expliquer que ce n'est pas le sens évident qu'il
fallait y voir - ce qui par définition ne peut être le cas si vous ne réduisez pas la zone d'incertitude. J'ai du mal à prendre ça pour de la pertinence.

4/ Le phénomène de diffusion ne me semble pas se rapprocher "par certains aspects" du bouche à oreille. C'est très directement du bouche à oreilles, ou du main à oeil dans le cas de la
blogosphère.

A ce sujet, quand vous dites que les espaces sont décloisonnés, je ne suis clairement pas d'accord : internet reproduit avec une similitude effarante les cercles relationnels de la vie "réelle",
certes en les reconfigurant mais sans pour autant modifier la structure et les interdépendances de ces derniers. De là qu'André et moi affirmons qu'internet, après tout, semble bien "être la vie
réelle", et qu'à partir de là, en dehors de la constatation que ce canal provoque une accélération de la transmission d'informations entre et au sein de ces cercles, on ne peut en tirer grand chose
de plus. Quand on rencontrait un pote architecte qui nous racontait avec verve le bordel que constitue l'attribution des marchés publics, était-ce différent de quelque manière que ce soit avec la
lecture d'un flux RSS d'un expert du même sujet - que vous qualifiez de mode de diffusion de nature différente ? Je ne pense pas... les transmissions horizontales existaient bien avant le web. La
seule chose visible est l'accélération à mon sens.

5/ La réflexion par rapport à la démocratie représentative est par contre tout à fait débattable. La démocratie directe est effectivement imparfaite, mais je doute que la démocratie représentative
le soit plus. La différence étant peut-être qu'en cas de merde, le peuple ne peut plus s'en prendre qu'à lui-même. Par ailleurs, la démocratie représentative n'évite ni les lynchages ni les effets
de meute (encore une fois : le petit Gregory, par exemple, ou ce qui se passe en Angleterre avec les frais des députés, la meute n'étant pas forcément celle que l'on croit dans ce dernier exemple
malgré le caractère éminemment parlementaire et représentatif de cette démocratie) . Ceux-ci se trouvent seulement limités à des groupes moins nombreux. Pas besoin du peuple pour lyncher, même le
groupe le plus "estimable" peut devenir une meute en fonction des pressions internes et externes. Mais peut-être votre article aurait-il dû commencer par présenter les choses ainsi : ça aurait
clairement posé le débat, au lieu d'induire tout un tas de notions parasites qui le faisaient disparaître sous des couches de buzz.



Gunthert 28/10/2009 13:24


4 précisions:

1) Lorsque je qualifie le "buzz" de "chimère", je ne vise bien sûr que le sens que lui donne Narvic dans son billet - c'est plus évident en contexte...

2) Le sens que donne Narvic dans son billet au terme "buzz" est celui d'un emballement spécifique au web. J'ai expliqué pourquoi cette acception me paraît intenable. Ce que tu décrit - faire de
"buzz" un équivalent d'"emballement médiatique", dans un sens plus global -, est une proposition différente, qui me paraît plus justifiée, dans la mesure où elle correspond mieux à la réalité de
l'interprénétration des diverses sphères. Mais le défaut de cet emploi est précisément celui qu'illustre le cas Narvic: celui de croire que l'emballement ne concerne que le web, au sens (désormais
dépassé) où celui-ci serait le lieu exclusif de l'expression de l'opinion des anonymes et des sans-grade. Utiliser "buzz" pour désigner l'emballement médiatique prête évidemment le flanc à ce
contresens. Il me paraît moins hasardeux de conserver "emballement médiatique" pour désigner les accélérations polémiques dont nous parlons. Mais c'est évidemment moins hype que d'utiliser "buzz"
pour tout et n'importe quoi...

3) Il me semble que tu ne prends pas suffisamment en compte la dimension connotative du langage. J'y suis pour ma part très sensible. Dire "foule", "rumeur" ou "emballement", termes connotés
négativement, ne revient pas au même que d'employer les termes "mouvement collectif" ou "opinion publique", connotés positivement. J'ajoute qu'en matière de description de phénomènes collectifs,
l'amplitude de cette opposition, qui s'explique par l'histoire des pratiques et des théories politiques, est particulièrement marquée. Refuser au collectif les caractères que la tradition
occidentale accorde à l'auteur est un vieux problème et un paramètre décisif de cette discussion. Lorsqu'on emploie sans précaution un vocabulaire qui oriente a priori ce débat délicat, comme le
fait Narvic, les jeux sont faits d'avance - on a la réponse avant même de poser la question.

4) Tu critiques toi-même le principe du tiers exclu. Cela vaut aussi pour mon billet. Contredire la position de Narvic ne signifie pas automatiquement que je juge "saine" toute manifestation de
l'opinion publique. Je ne l'ai pas écrit et c'est en fait un autre débat.


Moktarama 28/10/2009 14:09


@André Gunthert :

1/ D'accord, le 2/ précise bien cette position et me semble tout à fait valable. Le web, c'est la vie quand plus d'un citoyen sur deux est internaute.

3/ J'utilise régulièrement à dessein les deux faces connotatives de notions similaires (comme com' / propagande) , afin de justement essayer d'éliminer ces biais connotatifs permanents de la
langue, en particulier lorsqu'un ou quelques mots seulement sont au centre d'une réflexion. En l'occurence, j'utilise "opinion publique" parce que ce mot me semble relativement neutre - le
compléter par "emballement médiatique" est tout à fait valable - , et je ne verrais aucun problème à remplacer "foule" par "groupes humains" ou "groupes sociaux" , même si j'apprécie effectivement
la part de grégarité contenue dans ce mot, et notamment parce que je n'attache pas de critère moral à cette part de grégarité (effectivement balancée par de nombreux autres facteurs qui peuvent
souvent jouer un rôle plus grand dans la psychologie de groupe) . Par conséquent, je comprends et soutiens l'argument que Narvic n'utilise qu'une face connotative de cette notion, très
volontairement, pour appuyer son point de vue.

4/ Tu ne l'as pas écrit, toutefois à mon sens (et à ce que j'ai compris, pour Narvic aussi) l'utilisation de termes connotés aussi positivement (plus qu' "opinion publique" AMHA) qu' "expression
publique" ou "saine indignation" - et certains de tes précédents billets - pouvait le laisser croire. Dont acte : cette claire précision est la bienvenue, je rajoute une note à mon article.