Dans le monde


Un service indispensable est né il y a bientôt un an, un service qui se propose en toute simplicité de révolutionner notre approche d'internet. Ce service, c'est Pearltrees, et en tant qu'utilisateur forcené depuis sa création, il me semble qu'il est temps de faire partager mon avis qui, une fois n'est pas coutume de ma part, sera à la limite du dithyrambe. Partons pour une petite exploration tant du service que de l'entreprise, jeune pousse française située dans le XIème arrondissement de Paris.



"Créez le monde de vos intérêts"


        Pearltrees se propose de vous permettre d'archiver et de classifier un nombre infini de pages web, par l'intermédiaire d'une interface visuelle épurée. Chaque page web constitue une perle, qu'il est possible de déplacer et de classifier dans des arbres de perles faisant fonction de dossiers. Chaque arbre, chaque perle, est déplaçable de manière simple et rapide, peut être inclus dans d'autres arbres à la manière d'un répertoire sur votre disque dur. Vous pouvez nommer à votre convenance ces arbres et perles, y ajouter des commentaires, les partager sur Twitter, Facebook, par courriel ou en obtenant directement une URL spécifique.

        Le service a également été créé dès le départ dans une optique collaborative et "d'amélioration du web" . Tout y est public - mais il n'est pas dur d'enfouir des perles que l'on ne tient pas à voir explorées - , et les utilisateurs peuvent s'envoyer des arbres qu'ils ont créé ou qu'ils ont trouvé au cours de leurs périgrinations sur le web ou dans ce service ; service qui encourage naturellement la sérendipité en permettant de visualiser - puis d'intégrer à son compte - les perles d'autres utilisateurs par proximité des sujets et pages web sélectionnés dans votre compte ou dans tel ou tel arbre.


Vidéo de présentation de Pearltrees : stockage & partage





Votre future mémoire subjective du web

        Un bon service se caractérise par une interface ergonomique, simple tout en étant flexible. Si ce n'est pas une garantie de réussite, l'inverse est quasi-systématiquement synonyme d'échec assuré. Ici, nous sommes dans le haut du panier : c'est clair, sur fond blanc, ça ne fait pas mal aux yeux tout en étant suffisamment rapide dans le fonctionnement et la réactivité pour ne pas provoquer de frustration. On ajoutera un point pour la barre d'outil intégrable au sein du navigateur et permettant de "perler" des contenus dans des dossiers spécifiques sans passer par le site. Les codes couleurs sont bien définis : un contenu qui est sélectionné par d'autres utilisateurs sera entouré en bleu ; s'il y a des commentaires à propos dudit contenu, il sera entouré en orange ; et un petit bouton à côté du contenu permet d'accéder aux contenus jugés proches du vôtre par le service.

        Concernant le fond du service, on est en face d'un produit qui est révolutionnaire en ce sens qu'il modifie profondément le paradigme du web. À l'image d'un Google qui permettait enfin de trouver rapidement et avec efficacité ce qu'on pouvait chercher sur internet ; Pearltrees permet enfin de conserver, classifier puis retrouver de manière simple et efficace plusieurs milliers de contenus ou pages web qui traversent notre route lors du temps passé sur ce canal de la surabondance de contenus qu'est le web. Un service comme delicious se présenta en son temps de cette manière, toutefois l'archivage y est complexe - il faut créer une taxonomie pour chaque contenu - et l'on repasse toujours par une fonction recherche pour retrouver des pages web archivées, ce qui rend la chose vite fastidieuse pour peu que l'on dépasse le millier de contenus. Pearltrees est à des années-lumières des services de favoris comme delicious en remplaçant les minutes - tant dans l'archivage que dans la récupération des contenus - par des secondes.

        Et cette réduction temporelle est cruciale, au moins autant que peut l'être la classification visuelle par arbre et par la subjectivité des dénominations données à ceux-ci ainsi qu'aux contenus "perlés" . Ces deux innovations permettent en effet de décupler les possibilités tant d'archivage que de classification, ayant comme conséquence directe de proposer à l'utilisateur ce qui se rapproche le plus d'une réelle mémoire individuelle du web : on y retrouve tant l'architecture subjective et visuelle en arbres et sous-arbres, pour laquelle le cerveau humain a une affinité toute particulière ; qu'une réelle flexibilité de ce processus de classification qui est également une caractéristique appréciée du point de vue neurologique.

        Les conséquences directes sont palpables extrêmement rapidement pour peu que l'on prenne une demi-heure pour se familiariser avec le service. Très rapidement, les contenus s'accumulent, les arbres et les sous-arbres se créent, les perles se déplacent en fonction de notre classement ; et l'on ne perd plus de temps à maudire les moteurs de recherche et nous-mêmes à cause d'un contenu croisé il y a une semaine, un mois ou un an et dont on aurait cruellement besoin pour rédiger un article, réviser des connaissances ou que l'on veut partager avec des amis. Au pire, on perd quelques secondes à charger Pearltrees et cliquer dans ses arbres, même avec plusieurs milliers de pages web archivées.

        La petite communauté des "chercheurs en nouveaux médias" - pour peu que ce titre corresponde à quelque chose - se préoccupe depuis plusieurs mois de ce qu'elle nomme le "web de flux" qui serait constitué des contenus à durée de vie brève - articles, polémiques, contenus médiatiques superficiels - , opposé au "web de fond" constitué des contenus à durée de vie longue - enquêtes, rapports d'institutions, bases de données. Étonnament, peu d'entre eux se sont jusqu'ici intéressés à Pearltrees, alors que ce service est juste parfait tant pour structurer le "web de fond" que pour fixer et structurer le "web de flux" de manière indéfinie, et ce de manière efficace et subjective, à l'image du cerveau humain avec ses souvenirs. Le service présenté ici change le paradigme des deux "webs" - qui se recoupent largement - en révolutionnant la manière d'approcher et de partager les contenus, à la manière dont une bibliothèque, un bureau et des classeurs permettent d'organiser notre vie personnelle et professionnelle, vie dispersée auparavant sur des centaines de pages libres ou dans des livres dispersés et dans le désordre.



Des usages multiples : un service à plusieurs facettes

On reconnaît le potentiel d'un service aux possibilités d'appropriation offertes aux utilisateurs. Pearltrees n'échappe pas à la règle, en permettant de très nombreuses utilisations différentes de fixation des contenus. Petite revue d'exemples, en images et avec mon propre compte, chaque capture étant également un lien vers l'arbre correspondant sur Pearltrees :

 

 

Mise à jour, 12 août 2010 : le service permettant dorénavant d'intégrer des arbres directement dans les pages web, à la manière des services de vidéos, les captures ont été remplacées par des arbres intégrés et directement cliquables sur cette page

 


Bases de données pour le "web de fond"



        Ceci est ma boîte à outils pour le web, qui rassemble des dizaines de services et sites : cela va des moteurs de recherche spécialisés aux outils utiles à l'édition ou à la navigation en passant par les sites institutionnels de statistiques. Bref, tout ce dont peut avoir besoin un blogueur, ou un journaliste, ou un veilleur d'entreprise, ou un professionnel qui recherche les contraintes maximales de matériaux, ou un chercheur qui voudrait faire de la veille ou de la recherche parmi les publications scientifiques.






        Cet arbre rassemble l'ensemble exhaustif des connaissances et savoirs en libre accès sur les internets anglophone et francophone : on pourra y trouver les sites des universités et écoles proposant des cours et des cursus complets en vidéo, des bases de données rassemblant plusieurs écoles ou institutions et permettant une recherche rapide pour de nombreuses ressources, les ressources encyclopédiques gratuites ou des réseaux sociaux d'échange entre chercheurs et universitaires. Ils seront utiles à des étudiants désireux d'améliorer leurs connaissances au sein de leur cursus, à des professeurs curieux d'enseignements différents des leurs ou de n'importe quel curieux d'améliorer ses connaissances dans des sujets donnés - un journaliste pourra par exemple y puiser rapidement une masse appréciable de connaissances sur un sujet qui fait l'actualité et qu'il connaît peu.




Création de récits et fixation du "web de flux"


        Ce "pearltree" est situé dans un sous-arbre qui aborde le sujet de la pollution médiatique par la communication des entreprises ou des institutions, et j'aborde ici la pénétration de la sphère médiatique par la compagnie Amazon et de produit-phare du moment, le Kindle, à propos duquel elle a beaucoup communiqué ce Noël. On peut observer dans cet arbre la création et la fixation d'un récit par l'archivage et le classement subjectif de contenus médiatiques caractéristiques du "web de flux" . On obtient ainsi un arbre très parlant sur un sujet donné, qui pourra éventuellement être repris par un article mais se suffit à lui-même pour peu qu'on commente les différents sous-arbres et pages web "perlés" . Il est bien évidemment possible de faire la même chose avec des conversations sur Twitter, ce qui offre ainsi un archivage appréciable pour que certaines polémiques - parfois intéressantes - ne "meurent" pas immédiatement.




        Cette fixation du"web de flux" apparaît évidente dans le cadre d'une veille pour une entreprise ou sur un sujet donné à longue durée de vie médiatique. Dans le cas ci-dessus, c'est l'ensemble de la vie médiatique du journal Vendredi Hebdo qui se trouve archivée et classifiée, tant en ce qui concerne les évènements organisés par le journal en 2008-2009 que pour les louanges adressés par blogueurs ou médias traditionnels ou les critiques de forme et de fond qui furent exprimées. La veille se trouve ainsi non seulement facilitée, mais le processus très efficace de classement permettra de retrouver rapidement telle ou telle critique, ou d'observer de manière simple ce qui fait le succès ou l'échec d'un processus de communication d'entreprise.



Partage de ressources, collaboration, vie de ce blog

        Chacun des arbres présentés ci-dessus est très facile à partager, sur les réseaux sociaux comme de manière plus traditionnelle en obtenant une URL fixe, ou en l'embarquant sur un blog. La même chose est faisable au sein de Pearltrees. Dès à présent, ma liste de blogs et médias suivis - ou blogroll - va être rapatriée et présentée sur Pearltrees à la place du service précédemment utilisé, comme vous pouvez le voir à votre droite. De même, je vous offre la possibilité d'accéder à mon compte sur Pearltrees sepuis ce blog, en espérant bien évidemment que les milliers de contenus déjà archivés et classés pourront se révéler utiles à certains d'entre vous.



L'entreprise Pearltrees en quelques mots


        Nous sommes ici dans le cadre d'une jeune pousse , qui a maintenant un an d'existence, compte une douzaine de développeurs et est localisée dans le "triangle d'or" des jeunes entreprises de haute technologie à Paris, juste à côté de Bastille. Ils ont trouvé des business angels qui les ont financé à hauteur de deux millions d'euros, ce qui assure la vie de l'entreprise jusqu'en 2012 - et est rassurant pour les utilisateurs que nous sommes, même si tout le contenu "perlé" est d'ors et déjà exportable sous forme de tableau.

        L'entreprise n'a connu qu'un vrai moment de détresse : lorsque les américains sont arrivés en nombre sur le service suite à des critiques positive des "influents" de la blogosphère américaine, ils ont gravement surchargé les serveurs et ont donné quelques sueurs froides à l'équipe pendant quelques jours, même si ces problèmes sont maintenant derrière eux - et ont par ailleurs été assez vite réglés. Pour le reste, nous sommes en face d'une vraie jeune pousse, avec une équipe très solidaire et des relations hiérarchiques assez lâches, de même qu'une stratégie de financement qui repose exclusivement sur les investisseurs, l'essentiel étant non le revenu dégagé à court terme mais la base utilisateurs, à l'image des Google, Twitter et autres Facebook, que l'on pensera seulement plus tard à "monétiser" .

        La meilleure nouvelle pour l'entreprise concerne la fidélité de ses utilisateurs et la régularité de la progression du nombre de ceux-ci : l'immense majorité des nouveaux inscrits, à l'inverse par exemple d'un Twitter, reste et utilise régulièrement le service. De plus, la courbe de progression semble impressionnante si on en croit les propos de l'équipe ainsi que la juste fierté que l'on ressent de leur part à ce sujet. Ceux-ci ne voient pour le moment aucun nuage à l'horizon, et c'est bien le meilleur qu'on puisse leur souhaiter.



Défauts de Pearltrees

        Pour ne pas écrire un billet qui soit uniquement un panégyrique de ce nouveau service, je me dois de citer les quelques défauts et problèmes restants du point de vue de l'utilisateur. Le plus important n'est pas des moindres, il s'agit de la difficulté de la prise en main pour le nouvel inscrit, qui s'avère assez déroutante et est imputable sans difficulté au caractère novateur de l'interface visuelle. Malgré l'implémentation après quelques mois d'un guidage "pas à pas" des nouveaux utilisateurs, il est indéniable que la manipulation des perles et des arbres constitue un apprentissage un peu difficile mais absolument nécessaire, qui peut décourager les rétifs aux changements pour peu qu'ils n'osent jouer et expérimenter.

        Une autre caractéristique de Pearltrees qui pour certains constituera à n'en pas douter un défaut rhédibitoire, c'est l'absence complète et voulue de section privative des comptes. La volonté d'imposer la collaboration et le partage a en effet conduit les fondateurs à forcer le caractère public de la totalité des comptes : on pourra considérer que c'est la rançon de la gratuité du service, ce caractère public visant tant à l'expansion rapide d'une base de contenus étendue qu'au maintien de l'utilité de la collaboration entre utilisateurs.

        Le reste est constitué d'un défaut intrinsèque comme la difficulté à manier les perles avec un ordinateur portable équipé d'un pavé tactile ; de la non-prise en compte des accents et caractères spéciaux lors de l'intégration des titres des pages web "perlées" ; ainsi qu'un "dénommage" d'une fraction très limitée des arbres nouvellement créés et renommés qui s'avère quelque peu frustrant pour un service qui est sinon très bien huilé - en particulier si on tient compte de son extrême jeunesse.




        Je ne saurais trop conseiller aux lecteurs la création d'un compte et la découverte de Pearltrees, qui est un des très rares services "2.0" qui participe profondément à l'amélioration globale du web et à la modification de la manière dont celui-ci est perçu et utilisé. C'est une véritable seconde mémoire qui est proposée à l'internaute, qui se permet le luxe de régler la question d'un "web de flux" critiqué pour son instantanéité et la brièveté de ses contenus tout en offrant une organisation visuelle inégalée pour le "web de fond" : ces deux internets se retrouvent ainsi réconciliés pour le bénéfice de tous.

        Pearltrees permet également des usages multiples, allant du plus complexe au plus prosaïque sans jamais donner cette sensation de surabondance propre au web. Retrouver et montrer des vidéos stupides ou amusantes à ses amis n'aura jamais été aussi facile, tout comme classifier profondément des ressources avancées ou créer un récit ou de la veille à partir de contenus plus ou moins éphémères. Trouver des sélections redoutablement pointues de sujets proches des nôtres ou dans des thématiques où Google renvoie des milliers de requêtes est également rapide et efficace, permettant de faire fonctionner une sérendipité propre au web sans pour autant devoir filtrer des milliers d'informations inutiles. Je n'ai pas pour habitude de traiter des sujets habituellement apanages des "blogueurs high-tech" , mais il m'a semblé nécessaire et indispensable de vous parler d'un service qui pourrait bien dans quelques années devenir aussi habituel à utiliser que d'effectuer une recherche sur Google.



[Lien : www.pearltrees.com]


Mardi 12 janvier 2010 2 12 /01 /Jan /2010 20:00
- Par Moktarama - Publié dans : Dans le monde
Ecrire un commentaire - Voir les 7 commentaires

En cette période de peu d'actualité médiatique française, entre Noël et le jour de l'An, je vous propose d'aller examiner la situation économique et financière européenne d'abord, mondiale ensuite. Je me reposerai pour la situation européenne sur les extraordinaires billets d'Edward Hugh, qui publie sur son blog Global Economy Matters comme sur le support collectif A Fistful of Euros - en anglais - et que je ne saurais trop vous recommander, tant pour la pertinence de ses analyses que pour la profondeur de celles-ci.



Préambule

        Pour ce compte-rendu, je me place ici dans une perspective de soutien absolu aux systêmes économiques et sociaux actuels, capitalisme financiarisé à l'extrême, marché vu comme unique systême d'évaluation de la valeur, démocratie représentative et tout le tintouin des organisations internationales. La croissance sera donc considérée ici comme bonne et nécessaire, tout comme par ailleurs le maintien des innombrables structures sociales qui régissent notre monde. Appelons cela une convention intellectuelle, qui va nous permettre de parler du sujet sans que ne rentrent en ligne de compte les innombrables perceptions différentes de celle dont je vous parle ici, et qui pourraient faire voir la situation d'un oeil bien différent [1] .

        Ceci étant écrit, rentrons dans le vif du sujet avec l'examen attentif et résumé pour vous de trois articles très récents d'Edward Hugh intitulés "Why the rating agencies are right and Georges Papaconstantinou is wrong" , "Latvia is back in the news and expect more to come" et "Marching separately but striking together over at the ECB" ; respectivement à propos des situations grecque et lettonne, puis de la marge de maneuvre de la Banque Centrale Européenne et des pays "à risque" en UE que sont l'Espagne et l'Irlande [2] .


La Grèce ou un dangereux coin planté dans l'Eurozone

        Le pays connaît de grandes difficultés économiques et politiques depuis des mois, nonobstant la légendaire corruption de la classe politique grecque, quasiment endémique. Du point de vue strictement économique et financier, la Grèce voit depuis un an sa note régulièrement abaissée par les agences de notation, qui après leur monumental échec de l'année dernière sont particulièrement pointilleuses pour les pays du ventre mou du peloton mondial. Ainsi, dernièrement, l'agence Moody's a fait passer le pays de A2 à A1 en indiquant une surveillance négative, c'est-à-dire envisageant que cette note se dégrade encore prochainement. La spirale dans laquelle se trouve en ce moment la Grèce est particulièrement difficile à freiner compte tenu de la forte méfiance qui règne chez les investisseurs quand aux émissions d'obligations par les pays.

        Le premier ministre, Mr Papaconstantinou, est allé jusqu'à déclaré que les agences de notation se trompaient, que des mesures suffisantes et nécessaires avaient été prises, dans une déclaratoin que les hommes politiques internationaux s'abstiennent habituellement de faire pour ne pas affoler encore plus les marchés. Or, en ce qui concerne la Grèce, et même en éliminant les énormes problèmes économiques et financiers actuels spécifiques à la Crise, le pays est démographiquement sur une dangereuse pente descendante du point de vue démographique, avec une popuation vieillissante et un faible taux de naissances, ce qui incite effectivement à ne pas voir d'amélioration possible au long terme - et même une dégradation quasi-certaine, dans un pays qui a infiniment moins de marges de maneuvre financière que l'Allemagne par exemple. Bref, comme le signale Edward Hugh, il semble que quelque soit le bout par lequel on prend la notation de la Grèce, les agences de notation aient raison, en tout cas nettement plus qu'un premier ministre aux prises avec de gros problèmes politiques internes.

        Mais la question qui se pose en dehors du pays apparaît bien plus dangereuse :  la BCE avait en effet annoncé en 2005 qu'elle ne soutiendrait pas et ne donnerait plus sa protection sous forme de garantie - "collateral" - explicite aux investisseurs dans la dette nationale d'un pays de l'Eurozone dont la notation passerait sous le seuil, vu à l'époque comme largement improbable, du fameux A1 qui vient d'être délivré par Moody's à la Grèce. Le problème qui se pose aujourd'hui apparaît alors évident : soit la BCE lâche la Grèce au risque de voir un des pays de l'Eurozone sombrer à une vitesse accélérée, mais aussi par ricochet de retirer l'attraction actuelle et presque irrésisitible des pays externes à l'Eurozone et en difficultés financières [3] ; soit la BCE revient sur sa parole donnée aux marchés financiers mondiaux en 2005, prenant donc le risque de perdre leur confiance quand à la solidité intrinsèque de l'Euro, et de voir l'ensemble des pays européens en danger quand au refinancement de leur dette ainsi qu'un Euro vaciller très fotement sur ses bases.

        La seule possibilité qui semble viable serait que la Grèce prenne des mesure drastiques de réduction des dépenses, et que les pays les plus riches de l'UE apportent rapidement des fonds au pays, afin d'éviter à tout prix que la BCE ne se retrouve engagée dans un choix cornélien et forcément perdant. Toutefois, l'Allemagne parle beaucoup mais agit peu envers ses voisins, à l'instar de la France par ailleurs, et la situation politique grecque semble trop dangereuse pour des mesures fortement impopulaires à court terme. Bref, la situation est d'une extrême complexité, et je n'y vois personnellement pas d'échappatoire tant que ces problèmes ne seront pas mis brutalement sur la table par tout le monde, pays de l'Eurozone comme BCE.


La Lettonie ou la politique du pire

        La situation lettonne est particulièrement inquiétante, en ce qu'elle pourrait augurer du futur d'autres pays autour de l'Eurozone. Le gouvernement, si il a appliqué certaines injonctions du FMI, s'est en effet jusqu'ici refusé à procéder à une dévaluation brutale du Lati, la monnaie du pays, essentiellement pour des motifs de politique intérieure [4] . Pourquoi est-ce dangereux ? Pour la raison qu'une autre spirale qu'en Grêce est enclenchée, mais une spirale tout aussi dévastatrice : la dette publique est en train d'exploser dans une mesure qui n'a rien à voir avec celle de l'Allemagne ou de la France, le taux de chômage est encore plus élevé qu'en Espagne - supérieur à 20 % et en augmentation - , le tout avec un resserrement extraordinairement violent du crédit depuis octobre 2008 alors que le pays avait connu une augmentation incroyable de celui-ci dans les années précédentes. 

        Un des signaux prosaïques mais alarmants est que le pays est récemment devenu exportateur net d'automobiles sans en produire une seule - faisant paradoxalement remonter un peu les exportations - , simplement parce que les taux de défaut sur les crédits de ces voitures augmentent tellement qu'il est plus intéressant pour les organismes prêteurs de les revendre à l'étranger - ce qui fait penser à la situation islandaise. Les lettons sont par ailleurs en train de se remettre à émigrer, comme aux pires moments de la chute de l'URSS. Et le premier ministre a beau exhorter les banques suédoises, très présentes dans le pays, à arrêter de resserrer autant les crédits aux particuliers et entreprises, on voit difficilement comment celles-ci pourraient le faire sans se mettre elles-même en danger.

        En refaisant l'histoire (très) récente, on pourrait indéniablement pointer du doigt l'inanité du sauvetage massif sans nationalisation des banques lettonnes, à l'image de ce qui fut fait ailleurs, en contradiction avec l'exemple suédois des années 90 qui fut le seul à réussir dans l'histoire récente des situations similaires, et avec des conséquences tragiquement plus rapides pour la Lettonie que pour la plupart des autres pays ayant procédé de cette manière.

        Nonobstant cette décision, il semble que la Lettonie doive absolument et rapidement dévaluer sa monnaie, au risque de purement et simplement sombrer, d'autant plus compte tenu d'une démographie qui est encore plus vieillissante que la Grèce et risque à moyen terme de rendre tout le systême de pensions et de retraites caduque. Ceci alors que le gouvernement semble toujours compter sur la possibilité d'une entrée dans l'Eurozone en 2012, ce qui non seulement est infirmé par les indicateurs économiques du pays dont on voit difficilement comment ils pourront revenir à des niveaux suffisants pour remplir les critères de la BCE ; et alors que la situation grecque pourrait très bientôt infirmer magistralement le rôle de parapluie monétaire de l'Euro, rôle en lequel tous les pays proches de la zone Euro semblent encore parier.


La BCE mène une politique de bord de falaise : l'Irlande s'en sort pour le moment face à une Espagne qui nie la réalité.

        La Banque Centrale Européenne avait libéré le robinet de la monnaie envers les banques au plus fort de la crise, injectant des dizaines de milliards d'euros dans le systême bancaire européen à des taux défiant toute concurrence et permettant de partiellement relancer le crédit. L'opinion générale, selon Edward Hugh, veut que ces taux remontent quelque peu pour retrouver des niveaux à peu près normaux maintenant que la partie financière la plus dangereuse est passée, resserrant un poil les conditions de crédit, théoriquement de manière margnale. De la précédente opération à l'actuelle, nous passons de 589 à 224 banques qui bénéficieront de ce généreux robinet. Toutefois, on remarquera que si le nombre de banques chute fortement, ce qui semble bon signe, la moyenne des sommes prêtées augmente également fortement, indiquant un fort décalage qui va en s'accroissant. Et si la BCE ne commente pas, il semble logique que les banques encore concernée par le renouvellement de l'opération soient celles des pays les plus en difficulté au sein de l'Eurozone, soit l'Autriche - très engagée dans les prêts aux pays de l'Est - , la Grèce, l'Irlande et l'Espagne.

        L'Irlande est pour le moment la bonne nouvelle des pays les plus en difficulté en Europe. Tout d'abord, la garantie absolue donnée par le gouvernement quand à la conservation des dépôts bancaires au tout début de la crise, bien que foncièrement irréalisable en cas de retraits massifs des dépôts - ou bank run - dans les banques irlandaises vu son montant d'environ 400 milliards d'euros - bien plus que ce que pourrait emprunter le pays - , a joué pleinement son rôle en évitant pour le moment ledit run. Ensuite et surtout, l'Irlande a crée sans trop d'hésitation une bad bank - la NAMA pour National Asset Management Agency - pour les innombrables actifs pourris générés par la Crise, permettant une fois de plus de redonner de la confiance et d'assainir nettement les finances des banques du pays. L'Irlande a ainsi envoyé un signal fort aux investisseurs internationaux malgré l'explosion de sa dette et de celles de ses banques, suivant les conseils de la BCE et conservant toute sa confiance.

        De l'autre côté du spectre décisionnel, nous avons l'Espagne, qui reste compètement sourde tant à sa propre situation économique qu'aux conseils de la BCE pour éviter le pire. Dans ce pays, rien n'a été créé, ni bad bank ni annonces fortes de garanties, et le gouvernement laisse coupablement les banques nationales cacher ses innombrables actifs pourris - vu l'explosion d'un marché immobilier complètement délirant - aux yeux des investisseurs et du marché [5] . Aucun conseil de la BCE n'a été appliqué ni même semble-t-il écouté. De la même manière que pour la Grèce, nombreux sont ceux qui s'attendent à un sauvetage financier par les pays les moins en difficulté de l'UE - soit l'Allemagne et la France. Cependant, je ne vois pas vraiment pourquoi ces deux pays, fort avares dans l'aide accordée aux voisins depuis le début de la Crise, se mettraient à aider financièrement une Espagne qui refuse non seulement de prendre des mesures sérieuses pour améliorer ou au moins éclaircir la situation, mais aussi de prendre en compte le moindre conseil de la BCE. Si sauvetage il y a, il ne sera fait finalement que pour éviter une contagion catastrophique, et certainement pas pour aider l'Espagne à se relever - tout juste pour éviter qu'elle n'entraîne l'UE et l'Euro dans un précipice.


Le reste du monde, entre faux espoirs et vraies désillusions

Je vais faire rapide pour ce qui est du reste du monde, sans liens mais avec ce que je vois passer depuis un mois :

        Côté américain, le marché immobilier tombe toujours plus bas, avec maintenant une seconde vague massive de défauts sur les prêts immobiliers, cette fois-ci de gens pas forcément pauvres ou en difficulté mais que l'augmentation délirante des taux d'intérêt de leurs prêts pousse à abandonner leurs biens immobiliers aux banques, ceux-ci valant désormais nettement moins que ce que le remboursement du prêt ne leur coûterait. Les Etats-Unis viennent également de donner des garanties illimitées aux deux plus gros réassureurs de prêts immobiliers, Fannie Mae et Freddie Mac, ce qui n'augure rien de bon quand audit marché immobilier, et ressemble quelque peu à la création en douce d'une bad bank. La Chine reprend du poil de la bête, mais son évolution démographique ne laisse pas envisager que ce pays devienne le moteur de la consommation mondiale à l'image des États-Unis durant les soixantes dernières années. Le pays connaît par ailleurs d'innombrables bulles financières tant dans l'immobilier que dans les marchés d'actions, augurant d'une sacrée gueule de bois lorsque celles-ci exploseront. Le Japon continue de ne plus savoir quoi faire après dix ans de stagflation et une dette publique monumentale, le tout nouveau gouvernement connaissant déjà des troubles politiques. 

        Pour ce qui est des indicateurs, on a vraiment du mal à voir où est la reprise mondiale, malgré une fin d'année qui vit de gros niveaux de consommation. Ainsi, l'or est toujours au plus haut, à des seuils extrêmement élevés, au delà de 1000 $ l'once. De son côté, le Baltic Dry Index, indicateur du tarif moyen du coût du transport de matières premières en vrac et par bateau, reste au plus bas et est retombé après un léger pic en novembre. Du même ordre, Thyssen Krupp, une des plus grosses entreprises mondiales de l'acier - un des précurseurs essentiel de nos sociétés industrialisées - , ne vit "aucune amélioration avant 2012" dans un communiqué étonnamment peu repris. 



        La seule conclusion que m'inspire tout ça est plutôt sombre, loin des annonces de reprises pour 2010 et du retour de la croissance mondiale. J'y vois plutôt un scénario mondial similaire aux dix dernières années que vécut le Japon, avec une explosion inéluctables des dettes pubiques et une désespérante stagnation de la demande mondiale à des niveaux trop faibles pour relancer la grande machine de la consommation. Et ce n'est certainement pas la Chine qui se débarrasse de ses gigantesques réserves de dollars en douce en achetant des terres et des entreprises un peu partout dans le monde qui est là pour me rassurer. Bref, que la Crise s'avère être en W ou en L, m'est avis que le monde n'a pas fini d'en parler. Ceux qui écartent le spectre de 1929 au prétexte que l'effondrement brutal d'octobre 2008 a été finalement stoppé in extremis en renflouant les banques sur fonds publics sans implémenter au passage des mesures drastiques de régulation me semblent jouer à ce titre un jeu bien dangereux, et l'on peut s'attendre à mon humble avis à de graves troubles politiques dans de nombreux pays de par le monde dans les années à venir. Une fois n'est pas coutume, je souhaite franchement me tromper...



Notes

[1] À l'image, par exemple, d'une publication opposée aux systêmes actuels comme dedefensa, qui se réjouit ainsi ouvertement de l'attribution hallucinante par le Financial Times du titre d'homme de l'année à un des Goldman boys, du nom de la maintenant tristement célèbre - et au coeur de la crise financière du côté des États-Unis - banque d'affaire Goldman Sachs.

[2] Les anglophones particulièrement intéressés par le sujet sont vivement encouragés à aller lire ces articles, qui bien que dans une perspective appuyant sans réserve le systême actuel, n'en sont pas moins d'une grande lucidité et très bien informés.

[3] L'Eurozone perdant instantanément aux yeux des pays limitrophes son rôle de parapluie financier absolu, rôle dont personne ne doutait il y a encore quelqes semaines...

[4] Motifs politiques approuvés par une Cour Constitutionnelle lettonne qui a déclaré contraire à la Constitution toute dévaluation de la monnaie. Toutefois, on les comprend : annoncer une réduction supplémentaire des retraites, pensions et salaires via une dévaluation - après celles faites directement sur injonction du FMI - risquerait de provoquer de très graves troubles politiques.

[5] J'ai encore en mémoire les publicités de cet été de la banque espagnole Santander, qui n'hésitait pas à placarder partout dans le pays que sa situation était la meilleure d'Europe et sa parfaite santé financière, comme si la Crise n'existait simplement pas, ou n'était qu'un mauvais rêve.



Dimanche 27 décembre 2009 7 27 /12 /Déc /2009 19:16
- Par Moktarama - Publié dans : Dans le monde
Ecrire un commentaire - Voir les 1 commentaires


« Quand Ben Ali se fait réélire, il fait assurer sa communication internationale par la France : le pays autoproclamé des droits de l'homme qui vend la dictature, ça a beaucoup de cachet et une certaine ironie. »

 

 

        Autant le dire tout de suite : je connais fort peu la Tunisie. Toutefois, s'il est un domaine que je suis avec un certain intérêt, notamment à cause des liens diplomatiques très forts qui existent entre ce pays et la France, ce sont bien les faces politique et médiatique du pays. Et de ce côté là, autant le dire tout de suite, c'est un véritable festival... qui rejaillit avec violence en France lorsque notre gouvernement se fait l'obligé du président Ben Ali, le plus souvent en minimisant voire en rejetant les appellations de « dictature » ou à tout le moins de « pouvoir autoritaire » .

 

        À ce titre, on se souviendra longtemps de la visite officielle de notre président Sarkozy en Tunisie, visite qui le vit déclarer avec l'aplomb qu'on lui connaît : « Aujourd'hui, l'espace des libertés progresse en Tunisie » , entre moultes tentatives de vendre au gouvernement Tunisien les produits navals et aériens de nos industriels de la défense et de fort LadyDiesques visites d'orphelinats de l'alors nouvelle épouse du président. Le tout au moment précis où la nouvelle tombait que le Lycée Français de Tunis apprenait sa fermeture imminente suite à la décision de la femme du président tunisien de créer un lycée d'excellence – Leila Ben Ali prenant subséquemment la décision de fermer préemptivement un des pôles d'excellence du pays, histoire d'être certaine d'avoir suffisamment d'élèves de la bonne société tunisienne pour son projet. Lycée qui n'eut pas l'habituel honneur de se voir gratifier d'une visite de la Présidence Française de la République, afin de ne pas accabler l'hôte tunisien du moindre reproche.

 

        Le festival de « l'excellence du pouvoir tunisien vendu par la France » , chers lecteurs, est en train de battre un splendide rappel dans les médias français à l'occasion du dernier spectacle en date organisé par le président Ben Ali : sa réelection pour la cinquième fois consécutive, avec un score à faire pâlir d'envie un Ali Bongo élu avec seulement 42 % des voix au premier tour. Autant le dire tout de suite, notre pays ne lésine pas sur les moyens lorsqu'il faut passer de la pommade sur un dirigeant ami de la France, et Ben Ali est un très bon ami de la France.

 

        Ainsi, seuls les trois télespectateurs du journal d'Arte eurent droit à un compte-rendu fidèle aux standards européens : la Tunisie d'un Ben Ali autoritaire et résolument opposé à toute liberté d'expression – notamment en torturant et emprisonnant les journalistes déplaisants depuis des années - venait d'assister à l'énième mise en scène d'un pouvoir quasi-absolu mais qui prétend depuis 20 ans vouloir amener le pays à la démocratie.

 

        Pour TF1, France 2, France 3, Canal + ou M6, avaient lieu hier des élections présidentielles en Tunisie, le président Ben Ali « très probablement élu » avait trois adversaires dont les noms ne seront toutefois pas cités, et les résultats ne seront pas connus « avant le lendemain » , le tout sur fond de grands spectacles du président tunisien et d'images vides de sens – qu'on pourrait résumer par des scènes de la rue tunisienne. Suivait à chaque fois l'interview par le présentateur ou la présentatrice d'un expert en général rattaché à la diplomatie française, où l'on apprenait, au choix ; que « Les femmes sont libérées grâce au président Ben Ali » [1] suivi de tout un tas de chiffres destinés à le prouver ; que « Le président Ben Ali a porté bonheur à la Tunisie car celle-ci a toujours un taux de croissance élevé malgré la Crise » ; que « La société tunisienne était très ouverte sous Ben Ali, dirigeant pas si étouffant que ce qu'on croit en Europe » ; le magnifique et inégalé « Soyons honnêtes, c'est Ben Ali ou Al Qaida, il est donc évident que la Tunisie se porte mieux avec Ben Ali qu'avec les islamistes que le bon président tient en laisse, évitant un bain de sang à l'algérienne » [2] ; sans oublier une assertion finale qui reprenait en général mot pour mot le credo des dirigeants autoritaires au Maghreb : « La démocratie exemplaire apporte souvent l'islamisme et le désordre, voyez les élections palestiniennes si vous en doutez, par conséquent un Ben Ali est bénéfique aux Tunisiens » . [3]

 

        Voilà voilà... dans le précédent paragraphe se trouve quasiment tout ce qui pourrait être reproché aux journalistes français qui exercent à la télévision, dans l'ordre : art consommé de l'euphémisme réducteur, précautions langagières gommant toute éventuelle aspérité dans l'information donnée, traitement de l'image oscillant entre l'absence de sens et le subjectif total pourtant nié dans le commentaire audio, le tout complété pour plus de crédibilité par l'intervention d'un envoyé spécial ou d'un expert dont la parole sera considérée comme d'évangile et hors de tout soupçon. [4]

 

        Là rentrent très directement en jeu le gouvernement français et sa politique étrangère, le bataillon des experts provenant souvent, en matière de politique internationale, du ministère des affaires étrangères ou d'organismes qui lui sont proches – sans même mentionner les divers ministres faisant également de la retape, ceux-ci pouvant être contredits poliment par le journaliste, à l'inverse de l'expert. Ces experts font en général bien leur travail, ce qui revient pour la réélection d'un aussi bon ami de la France à éviter que d'embarrassants débats ne naissent dans notre pays, surtout lorsque le pays en question a une telle proximité avec nous que ces débats pourraient déborder de manière malséante jusqu'à ses citoyens – chose d'autant plus probable que la télévision française est regardée en Tunisie et qu'il existe pour d'évidentes raisons historiques de forts liens entre Tunisiens et Français ayant de la famille là-bas.

 

        Cette présence de la diplomatie française dans des médias trop respectueux rejaillit bien évidemment à l'international, et le pouvoir tunisien sait parfaitement ce qu'il gagne à être désigné comme démocratiquement acceptable voire comme ayant un rôle positif dans en Afrique du Nord. La France tire également un bénéfice honorable des dirigeants autoritaires qu'elle soutient officiellement, en termes économiques comme politiques. Ce n'est pas Total et Ali Bongo qui démentiront cet état de fait cynique mais existant.

 

        Pour autant, les Français, quoiqu'on en dise fort attachés à l'idéal fondateur de la République – malgré une pratique personnelle de la chose souvent bien différente - , ne peuvent qu'être gênés lorsqu'ils observent dans leur lucarne certains de leurs représentants les plus officiels faire de la retape franchement bas de gamme pour des dirigeants dont le caractère néfaste et anti-démocratique ne fait aucun doute. Ils ne peuvent qu'être gênés d'autant que notre pays n'est pas avare de ses remontrances envers des pays ayant des liens diplomatiques plus faibles avec la République – même si cette habitude se rétracte aussi vite que ces pays signent des contrats avec nos présidents successifs.

 

        Les Tunisiens ont bien compris qu'il n'y a pas grand-chose à attendre de la République Française, ils n'en sont pas moins en colère de voir notre pays apporter sa (forte) crédibilité diplomatique à ce qu'ils considèrent sans fard comme un dictateur maffieux [5] . D'autant plus que nos médias télévisuels relaient avec passion le choix diplomatique fait par la République, ce qui n'est jamais plus difficile à voir que lorsqu'on est directement concerné par le sujet traité, ici le caractère positif ou négatif – pour ce qui est de la démocratie, ce n'est même pas au centre du débat, comme les propos d'experts décrits au début du billet le montrent - de la cinquième victoire électorale de Ben Ali pour la Tunisie et les Tunisiens. L'opposition tunisienne ne devrait pas hésiter à assumer le caractère néfaste de la République Française et des grands médias de notre pays dans son combat politique. Qu'elle sache toutefois que si elle accède au pouvoir de manière indiscutable, la France changera de cheval et la soutiendra indéfectiblement - pour peu qu'elle affirme lutter contre le terrorisme islamique.

 

        Sur le plan de la communication intérieure de la présidence de la République, on a toujours du mal à comprendre comment Nicolas Sarkozy peut continuer à essayer de vendre aux Français une présence militaire en Afghanistan au prétexte de la démocratie, tant il est évident que non seulement la République Française a souvent érigé en principe la souveraineté nationale dans ses relations internationales [6] , mais qu'en plus la diplomatie et la politique étrangère furent de tous temps guidées par le principe de réalité – que celui-ci soit nié ou assumé par les pouvoirs en place. Quand la République Francaise soutient sans scrupule aucun les dictateurs des pays considérés comme amis, on voit mal comment elle s'imagine rendre crédible l'idée qu'elle combat pour la démocratie dans les pays où elle est militairement présente...

 

 

 

 


Notes

 


[1] C'est oublier complaisamment que c'était déjà largement le cas sous Habib Bourguiba, précédent président de la Tunisie et lui aussi dictateur au long cours.


[2] Ce qui est évidemment une infamie à tous les niveaux, la raison la plus cruciale étant que la popularité des groupes islamistes absents du pouvoir national dans le monde culturel musulman est inversement proportionnelle à la popularité des dirigeants en place.


[3] Je n'ai pas vu tous les JT des trois derniers jours, et je sais que certains se sont fendus des remarques faites à longueur d'années par Amnesty International, mais aussi que l'expulsion de la journaliste du quotidien Le Monde a fait quelques vagues. Dont acte.


[4] Et je n'aborde même pas ici les spécificités de certains médias, comme pour le groupe Bouygues qui sait tout le bénéfice qu'il pourra tirer en termes d'appels d'offres tunisiens d'un TF1 complaisant – et les pertes engendrées par la colère d'un Ben Ali à son égard.


[5] Contrairement aux discours entendus ce week-end, la croissance ne remplace pas avantageusement la liberté d'expression...


[6] Et ce pour des raisons historiques telles que la fondation de ladite République Française. Ce qui, bien évidemment, ne signifie pas qu'elle s'abstienne de soutenir l'homme supposé fort des pays autoritaires. Ali Bongo dut ainsi le soutien de la France non à ses liens personnels d'amitiés, mais au jugement que celui-ci l'emporterait de toute manière, CQFD : la France n'avait pas d'intérêt à ne pas se prononcer voire à dénoncer ses actions, et tout intérêt à se faire bien voir du futur dirigeant autoritaire du pays.

 


Mardi 27 octobre 2009 2 27 /10 /Oct /2009 14:10
- Par Moktarama - Publié dans : Dans le monde
Ecrire un commentaire - Voir les 0 commentaires

Changement d'adresse

Ce blog a déménagé ! Vous pouvez le retrouver à l'adresse suivante :

Miscellanée de réflexions

 
Créer un blog gratuit sur over-blog.com - Contact - C.G.U. - Rémunération en droits d'auteur - Signaler un abus - Articles les plus commentés