En France


Le buzz – le mot du moins – est indiscutablement né sur internet il y a quelques années, avec la croissance des médias individuels et du trop fameux webdeuxpointzéro. Comme tout nouveau mot, son sens est flou, son utilisation est omniprésente, et cette dernière se fait à propos d'évènements ou d'informations très différentes les unes des autres. Le moment est venu d'examiner ce mot et les significations qu'il recouvre d'un peu plus près : nous verrons que le « buzz » est aujourd'hui source de divergences tant dans la blogosphère qu'en dehors, divergences qui existaient pourtant dès son apparition.

 

 


Un mot dichotomique dès sa naissance


        Le buzz, au départ, semble être essentiellement un terme désignant une opération publicitaire plus ou moins cryptique et dissimulée, ce qui est en corrélation avec l'émergence de la blogosphère par l'intermédiaire des blogs consacrés aux nouvelles technologies et à la communication à visée commerciale. Le plus souvent, le point de départ de ce fameux buzz était une vidéo diffusée par l'intermédiaire des sites de partage comme Youtube ou Dailymotion, ces derniers permettant une reprise au sein des supports de publication sur internet via l'embarquement de ces vidéos directement sur d'autres pages web.


        Ces vidéos créant le « buzz » possédaient deux caractéristiques bien précises, profondément liées à l'évolution du sens de ce mot : soit elles ne présentaient pas le produit ou la marque que l'on voulait faire « buzzer » , ceux-ci n'étant dévoilés qu'une fois que la mayonnaise avait pris via de très nombreux visionnages et republications ; soit elles présentaient la marque ou le produit, mais de manière volontairement choquante et non assumée officiellement, l'entreprise à son origine parlant dans ce cas de vidéo non destinée à se retrouver sur la Toile ou de campagne publicitaire rejetée – provoquant alors de nombreuses reprises, mais pour des motifs ici sensiblement différents.

 

 

 

Cas n°1 : le produit est dissimulé pendant plusieurs jours, puis révélé après une forte diffusion virale, ici pour des écouteurs de la marque Cardo Systems.

 

 

 

Cas n°2 : la marque est directement citée, le buzz caractérisant l'apparition brutale et massive de commentaires des internautes choqués, ici pour la prévention contre le SIDA.

 

 

        En quelques années, le terme de « buzz » sortit franchement de la sphère uniquement publicitaire dans laquelle il était cantonné pour déborder sur tous les domaines fortement liés à la communication, je pense notamment aux sphères politique et médiatique. Ce mot fut ici aussi associé d'abord à des vidéos se répandant par viralité sur les sites internet dans un contexte d'apparition au format « brut » - la vidéo ou le son constituant la seule source d'information - , à l'instar de la désormais célèbre vidéo du Parisien consacrant la vulgarité présidentielle au salon de l'agriculture ; puis quelques mois plus tard aux brèves éruptions éditoriales et reprises généralisées de sujets plus ou moins polémiques, comme cette chanteuse anglaise ou plus récemment les affaires Polanski et Mitterrand. On peut difficilement éviter de constater qu'on retrouve ici la même dichotomie sémantique que celle qui touchait déjà ce mot lorsqu'il était utilisé dans la sphère de la communication commerciale.

 

 

 

Le buzz, élément brut sans traitement journalistique et à la diffusion virale...


        Le premier sens du mot « buzz » peut se voir attacher très directement un jugement moral, ce sens serait « Diffusion d'images ou de son effectuée par un quidam, journaliste ou non, détachée de toute contextualisation ou analyse supplémentaire, provoquant une rediffusion rapide et très étendue au sein de la population d'internautes. » Cette définition recoupe dans un cadre marketing les vidéos commerciales sans apparition de l'entreprise, et peut à mon sens s'appliquer aux vidéos politiques à succès des deux dernières années, parmi lesquelles on pourra compter la vidéo du Parisien donc, mais aussi la vidéo de Rue89 montrant Sarkozy avant une interview sur France 3, ou la vidéo de Brice Hortefeux sortie par Le Monde en septembre dernier.

 

 

On pourra aller lire l'article afférent sur Rue89, qui se contente de décrire la vidéo sans plus de contextualisation, et son pendant qualifiable de journalistique fait par Libération dans les jours suivants.

 

 

        Dans ces trois exemples, volontairement cités parce qu'ayant des journalistes à leur origine, on retrouve cette décontextualisation de l'information, décontextualisation extrêmement dommageable en termes journalistiques : on connaît le lieu certes, mais rien de plus, le média laissant très volontairement le spectateur se faire son idée, parfois parce qu'une contextualisation retirerait l'aspect croustillant à la vidéo – cet article de mon cru démontait le buzz lié à la vidéo de Rue89 - , parfois par simple manque de temps – il aura fallu les amateurs pour réécouter et re-sous-titrer la vidéo du Monde, et l'UMP pour obtenir le témoignage du militant UMP visé - , parfois par impossibilité pure et simple – le quidam insulté par notre président fera profil bas et les images provenaient d'une équipe de pigistes vidéo.


        Ici, le buzz possède des caractéristiques objectives bien précises, qui peuvent être formellement critiquées sous tel ou tel angle – en l'occurence, sur ce blog, sous l'angle de l'absence d'un travail qualifiable de journalisme. Ce sont ces caractéristiques qui rendent inutilisables dans cette définition le terme d'information – terme auquel j'attache, c'est mon travers, la notion de journalistiquement valable, c'est-à-dire contextualisée et décryptée.

 

 

 

... ou rebranding d'un phénomène vieux comme l'homme ? Les deux, mon colonel !


        Le second sens du mot « buzz » est, lui, infiniment plus flou quoique lui aussi caractérisable, ce serait « Éruption brutale et emplissant une grande partie du spectre médiatique, le plus souvent rendue visible par l'intermédiaire d'internet et des médias sociaux, de réactions à une information de provenance médiatique. » Cette seconde définition recoupe dans le cadre marketing les vidéos virales où la marque apparaît directement sans toutefois assumer leur diffusion officiellement, provoquant cette fameuse éruption de commentaires – choqués le plus souvent – des internautes, puis des médias non web par la suite. Elle recoupe également, dans le domaine qui nous intéresse, les polémiques ayant une information journalistique à leur origine et se répandant comme des traînées de poudre sur puis en-dehors du web, à l'instar des trois dernières polémiques massives dans notre pays que furent les « affaires » Polanski, Mitterrand et Jean Sarkozy.

 

 

 

Extrait de l'interview donnée par Frédéric Mitterrand à Europe 1, interview difficilement considérable comme "volée" ou "dissimulée" , et dont la diffusion était tout à fait prévisible.

 


        Dans ces trois exemple, cités parce qu'étant à l'origine du débat qui agita deux blogueurs reconnus, on retrouve l'origine journalistique et la caractéristique forte d'information au traitement journalistique à la naissance de ces éruptions. L'article du quotidien Le Monde - reprenant une dépêche AFP - , fort bien contextualisé, en ce qui concerne Roman Polanski et son arrestation en Suisse, complété par la suite par de nombreux autres articles et interventions du Tout-Paris dans ce journal. Une interview fort officielle de Frédéric Mitterrand diffusée par Europe 1, complétée par un livre dudit Frédéric Mitterrand paru en 2005, livre où ce dernier confesse avec une honte non dissimulée avoir lui-même pratiqué par le passé le tourisme sexuel en Thailande – Marine Le Pen n'ayant fait que reprendre avec brio et quelques modifications de circonstances des informations circulant sur internet, depuis des semaines en ce qui concerne le livre. Une déclaration tout à fait officielle à des journalistes de différents journaux français de personnes amies en ce qui concerne la candidature de Jean Sarkozy à la présidence de l'EPAD.


        Là, le « buzz » possède un sens qui se rapproche jusqu'à s'y confondre avec ce qu'on avait l'habitude de nommer – avant qu'on puisse s'en prendre à l'internaute, en fait - par « opinion publique quand à la polémique du moment » , que celle-ci soit plutôt médiatique – les « élites » ayant aussi une opinion - ou plutôt populaire, cette dernière distinction devenant inepte à l'heure ou le peuple possède des milliers de médias individuels. Dès lors, il devient nettement plus difficile d'attacher un jugement à ce sens du « buzz » , à moins de développer une réflexion plus philosophique qui s'attachera au discours et à la psychologie des foules, réflexion qui existe depuis fort longtemps en philosophie comme dans d'autres domaines académiques.

 

 

 

Quand les nouvelles autorités du net français s'écharpent


        Ces deux sens bien séparés et tout à fait distinguables du mot « buzz » se sont entrechoqués très récemment, à l'occasion d'un débat par blogs interposés entre Narvic, blogueur spécialisé dans les sphères médiatique et journalistique, et André Gunthert, blogueur spécialisé dans la sphère de l'image et de leurs répercussions ; les deux étant maintenant des autorités constituées de ce fort petit monde qu'est l'internet des médias.


        Narvic, chroniqueur occasionnel du pendant français de Slate.com, y publiait il y a quelques jours un article intitulé « Sous le règne du buzz, malaise dans la politique et l'information » , dans lequel il décortiquait la succession des trois polémiques successives citées ci-dessus. Il insérait ensuite cette analyse de leur propagation rapide sur internet dans un propos plus général reprenant largement une partie des arguments développés par Alain Finkielkraut, qui aboutissait à qualifier ces éruptions successives de populistes et dangereuses pour la démocratie, dans le contexte actuel d'une décrédibilisation patente des élites aux yeux des Français.

 

 

 

Alain Finkielkraut qui s'exprime sur le sujet qui nous intéresse, et dont certains des arguments furent repris par Narvic.


        André Gunthert lui répondait quelque temps plus tard sur son propre support de publication, dans un article assez virulent et intitulé de manière certes taquine : « Narvic buzze-t-il ? » . Il y avance l'idée que le mot « buzz » devient « un outil de disqualification a priori dans le débat citoyen » , puis interpelle vigoureusement Narvic sur l'utilisation qu'il en fait dans son article, aboutissant à lui attacher une connotation systématiquement négative , et enfin rejette l'idée que les discussions à propos de Jean Sarkozy étaient une polémique – l'ensemble des Français n'étant troublés que par le garde-à-vous des ministres.


        Une brève discussion s'engagea entre ces deux blogueurs sous ce billet, qui permit notamment de préciser ce dont il était question. André Gunthert reprochait à Narvic l'amalgame qui était fait en regroupant sous le mot « buzz » l'intégralité des interventions à propos de telle ou telle information, et ce quelle que soit la pertinence de ces dernières – en prenant notamment pour exemple son billet consacré à l'affaire Polanski - , aboutissant à la disqualification de ce que je nommerais « opinion publique » et que le blogueur décrit comme « l'ensemble des expressions qui font vivre l'un des droits qui est au fondement de la démocratie » .


        Narvic lui répondait alors vertement qu'il ne comprenait pas « où tu veux en venir avec cet étrange argument sur l'absence de définition d'un seuil scientifique pour être autorisé à parler d'un buzz » . Il lui répondait qu'effectivement, il considérait son billet sur Polanski comme faisant partie du « buzz » qu'il décrivait dans son article, billet qui lui avait d'ailleurs laissé « un goût amer » - il est vrai qu'André Gunthert, dans ce billet, donnait un avis personnel en forme de condamnation, après une analyse de l'image nettement plus détachée. Je cite ici la conclusion d'André Gunthert à cette discussion, conclusion qui renferme indéniablement à mon sens une part de vérité :

« Ranger cette contribution dans la catégorie du buzz est problématique. Car ou bien le buzz est cet effet de foule irrationnel et moutonnier (qui "répond à une question qui n'est pas posée"), et qualifier ainsi mon billet est une appréciation personnelle, malveillante et injustifiée. Ou bien le buzz comprend l'ensemble des prises de position individuelles, des opinions argumentées et construites, et alors il ne désigne pas ce que tu dis, mais recouvre simplement la liberté d'expression et d'opinion, fondement de la démocratie. Ou bien le buzz dépeint de façon malveillante et disqualifiante la liberté d'expression, ou bien c'est une chimère, je ne sors pas de là. »


        Certes, Narvic amalgame dans son billet et sans aucun recul les deux sens du mot « buzz » - dont nous venons de voir qu'ils sont parfaitement définissables - , mélangeant une éruption de commentaires – plus ou moins honnêtes et virulents - liés à une information journalistiquement solide, qualifiable sans peine d' « opinion publique » dans un monde pré-internet ; à des propagations virales d'éléments bruts en général commentés très brièvement - quand ils le sont - , pour le coup très caractéristiques du nouveau canal de communication qu'est la Toile. Il utilise ainsi, de manière que je pense gravement erronée, l'image journalistiquement indéniablement négative de ce dernier sens pour appuyer une réflexion visant à qualifier négativement l' « opinion publique » , réflexion infiniment plus complexe, pour laquelle est effectivement qualifiée un Finkielkraut qui a un avis assez clair sur la question, mais qu'on ne peut régler en trois courbes de GoogleTrends et en deux pages - aussi bien écrites soient-elles.


        André Gunthert se trompe partiellement lui aussi quand il désigne le « buzz » comme, au choix, une chimère – soit un mot vide de sens – ou comme une qualification malveillante appliquée à la partie visible de l'iceberg de l'expression populaire qu'est l' « opinion publique » relative à la polémique du moment [1] . Ce qui est appelé chimère n'en est une qu'à partir du moment où les différents sens du mot se trouvent mélangés, de la même manière qu'un mot comme publicité voit son sens premier de « transmission publique élargie » parasité puis effacé par le second sens de « communication – dans un sens synonyme de propagande - à visée commerciale » . Mais le blogueur désigne avec une certaine justesse le fait d'attacher une qualification morale négative à l' « opinion publique » , qui est ce qu'argumente véritablement Narvic dans son billet.


        Il est vrai, Narvic, qu'on peut considérer que le web accélère et uniformise cette « opinion publique » que Finkielkraut a toujours vue comme néfaste, lui-même prenant un malin plaisir à aller à rebours de celle-ci – et ne se rendant pas toujours compte qu'il s'insérait souvent du même coup dans une « opinion publique » plus restreinte, celle du petit monde de St Germain-des-Prés dont on retrouve l'essence chaque semaine dans les pages « Opinions » du quotidien Le Monde. Mais cet avis n'est malheureusement pour Finkielkraut et heureusement pour le débat philosophique toujours pas établi comme évident, l' « opinion publique » étant aussi fluctuante et insaisissable en termes moraux que le second sens du « buzz » dans cet article. Se servir du premier sens pour appuyer ce qui est une opinion certes argumentée, et pas moins respectable qu'une autre, mais une opinion tout de même et non une conclusion scientifique, n'était peut-être pas le meilleur moyen de convaincre les lecteurs.

 

 

 

Une question très philosophique, finalement


        Pour élargir vers la question sous-jacente aux deux billets sur lesquels je m'appuie ici : l'opinion publique est elle systématiquement néfaste pour l'exercice démocratique ? Les réactions de cette opinion publique que Narvic qualifierait aujourd'hui de « buzz » - à raison tant qu'il n'y amalgame pas l'autre sens originel de ce mot - , sont-elles réellement regroupables sous une qualification morale négative ? Les réactions sont-elles justifiées et ont-elles un effet forcément négatif à propos de sujets aussi divers que le « petit Gregory » assassiné, les appartements de complaisance de Juppé et Gaymard, l'élection de Barack Obama à la présidence des Etats-Unis, la guerre que mena dernièrement Israël dans la bande de Gaza, les atrocités commises par le « gang des barbares » ou la déclaration inconsciente d'un ministre de la culture en exercice à propos d'une action de la justice américaine quand jamais un gouvernement ne fut aussi sévère envers les délits et crimes de nature sexuelle ?


        Je suis, du haut de mon jeune âge, certainement partagé sur cette question précise [2] . Et si j'admets – la ressentant moi-même, et m'étant accroché avec lui sur ce sujet - l'impression qu'André Gunthert tombe parfois dans l'excès inverse qui consiste à y voir uniquement l'expression positive d'une saine démocratie qui conserve sa « force d'indignation » - force parfois redoutable pour la démocratie, effectivement, notamment quand des hommes politiques aux idées malsaines s'en emparent - [3] ; il n'en reste pas moins qu'il a pointé avec force – et toute sa verve parfois grandiloquente, ce que je suis le dernier à pouvoir critiquer – ce qui faisait la faiblesse d'un article qui se voulait définitif.

 

        Le diable, comme souvent lors des discussions visant à réduire l'incertitude sans espoir d'y parvenir – affre touchant toutes les « sciences » sociales - , se niche dans le sens qu'on donne aux mots. Le « buzz » représente ici quasiment un cas d'école, et j'espère avoir réussi à détricoter ce mot qui fait une entrée fracassante dans le vocabulaire français depuis quelques années. A redonner du sens, en fait, ce qui n'est certes pas un humble objectif, même si celui-ci se sera restreint à un domaine extrêmement réduit. Pour ce qui est du « buzz » au sens où Narvic l'entend – le second dans ce billet – et de son jugement négatif sur celui-ci, m'est avis que le débat restera flamboyant pendant longtemps encore... et André Gunthert n'est alors pas moins qualifié pour exprimer une opinion opposée.





Notes

[1] Et je parle bien de polémique à l'inverse d'André Gunthert, celle-ci me semblant caractérisée à partir du moment où des avis contraires sont exprimés publiquement, que ces derniers soient téléguidés, provoqués par l'émotion, provoqués par la réflexion, etc...

[2]
Je dirais même : si je suis partagé, c'est parce que j'estime avoir, disons, une certaine connaissance en termes de psychologie des foules – que ce soit à tort ou à raison - , et que l' « opinion publique » dépend elle-même de tellement de facteurs aussi bien historiques, culturels, qu'émotionnels, informationnels, communicationnels, relatifs à l'éducation et à tant d'autres choses qu'il me semble impossible de lui attribuer un caractère systématiquement négatif ou positif. J'ai tendance à considérer qu' « elle est » sans considérations de morale plus avant, à la manière dont Authueil refuse le principe du tiers exclu dans sa vision des questions politiques. J'endosse par contre l'idée que la pureté intellectuelle n'existe pas, ni chez les foules, ni chez Finkielkraut, ni chez moi.

[3] André Gunthert précise sa position en commentaires de ce billet, position visiblement différente de celle que je lui attribue : « Tu critiques toi-même le principe du tiers exclu. Cela vaut aussi pour mon billet. Contredire la position de Narvic ne signifie pas automatiquement que je juge "saine" toute manifestation de l'opinion publique. Je ne l'ai pas écrit et c'est en fait un autre débat. »


Mercredi 28 octobre 2009
- Par Moktarama
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Je ne ferai pas un énième billet indigné à propos de la candidature officielle de Jean Sarkozy à la présidence du conseil d'administration de l'EPAD en remplacement d'un Patrick Devedjian atteint par la limite d'âge de 65 ans [1] . Ni à propos de l'évidente préparation faite depuis une année par l'Elysée afin de présenter un terrain apte à une victoire en rase campagne par un Jean Sarkozy qui occupera ici un poste certes largement honorifique, mais qui permet à son président de père de garder la haute main sur les innombrables affaires passées et à venir du département le plus riche de France – et dont l'élection à la présidence du Conseil Général dans deux ans sera la prochaine étape - , étant entendu qu'on n'est jamais mieux servi que par soi-même. Pour cela, il vous faudra payer les 1,20 € du Canard Enchaîné, dont le numéro de cette semaine contient en page quatre un article fort complet à ce sujet.

        Ce qui me semble particulier dans cette petite histoire politique est ici l'inefficacité totale de la communication élyséenne au niveau national, alors que celle-ci est fort bien rodée et habituellement classable dans les toutes premières au niveau mondial dans le domaine du virtualisme. Ce mot, lancé par l'auteur de la publication – maintenant payante à 90 % - Dedefensa [2] , vise à caractériser une propagande/communication qui, plutôt que de s'embarrasser de ce qui est considéré communément comme la réalité des faits [3] afin de modifier sa perception par les cibles – nous, en ce qui concerne la communication élyséenne - , la crée autour d'elle.

        Quelques exemples semblent ici nécessaire pour clarifier le terme : le virtualisme, c'est le ministre irakien de la propagande qui déclare alors que les troupes américaines sont dans Bagdad que « L'armée américaine va subir une terrible défaite menée par la glorieuse armée irakienne » , c'est le projet de chasseur américain JSF décrit comme à la fois le plus évolué et le moins cher tout en étant dans les temps alors que tant les plannings à ce sujet que la réalité des essais démentent mois après mois ces affirmations, c'est l'UMP se décrivant comme une force progressiste opposée à la réaction depuis deux ans maintenant [4] , c'est le G20 s'autocongratulant d'avoir éradiqué les paradis fiscaux et les bonus au sien des établissements financiers. Cette communication ne part pas d'une vision communément acceptée, qualifiable de réalité dans une certaine mesure, elle invente sa propre vision et l'impose à toute force jusqu'à ce que cette perception commune qualifiée de réalité soit modifiée.

        Le virtualisme a pour l'instant démontré une immense efficacité. Celle-ci ne se trouve mise en danger que lorsque la vision commune modifiée de la réalité se brise sur les rivages de faits que telle ou telle cible – les Français pour l'Elysée, les experts militaires pour le JSF, les experts économiques pour les G20 – voit comme absolument incompatible avec cette réalité. Il en est ainsi, pour reprendre les précédents exemples, lorsque n'importe quel Irakien pouvait constater l'échec de son armée. Il en est de plus en plus ainsi pour le JSF au fur et à mesure que rien ne vient appuyer les affirmations présentées comme Réalité depuis dix ans, la moindre d'entre elles étant que l'avion n'est toujours pas en production – et que son prix reste inconnu alors que la production en série est décrite comme imminente. Il n'en est pas de même pour le G20 : le virtualisme déployé à ces occasions conserve pour l'instant sa pleine efficacité, ainsi les paradis fiscaux ont totalement disparu du champ médiatique, et les bonus feront élégamment de même lorsque les diverses lois – en forme de bandages sur des jambes de bois – seront passées.


Nicolas Sarkozy, maître du virtualisme à la francaise

        Mais revenons à nos moutons, en l'occurence le virtualisme habilement déployé depuis l'accession à la présidence d'un Nicolas Sarkozy maître de la communication politique. Nous avons ainsi assimilé que nos chercheurs étaient à la traîne et le CNRS une institution néfaste [5] , que Nicolas Sarkozy ministre de l'Economie avait personnellement obtenu une baisse des prix généralisée de la part de la grande distribution – vous en souveniez-vous ? - , que le « confort » des installations sanitaires destinées aux populations illégalement migrantes était un facteur essentiel de leur venue dans notre pays, que le changement quel qu'il soit était systématiquement positif [6] ; et j'en passe et des meilleures, chacun dans son domaine pourra reconnaître telle ou telle intervention gouvernementale.

        Cette communication élyséenne est d'une immense efficacité, capturant à son bénéfice tant les biais des médias modernes [7] que les faiblesses politiques inhérentes aux partis ou groupes d'opposition [8] . A la différence d'une communication « classique » , le virtualisme ne permet aucun débat, puisqu'il décrit la Réalité. Ainsi, si le CNRS ne fonctionne pas, le seul débat possible portera sur sa suppression, ou sa « réforme » , et toute assertion visant à le conserver sera forcément « archaïque » , voire « réactionnaire » . De la même manière qu'aux Etats-Unis, le miraculeux JSF ne peut être mis en doute puisque le programme est déjà au-delà de toutes les espérances. Ainsi, on pourra considérer le virtualisme comme une communication absolue, poussée à un tel paroxysme – permis notamment par une profusion médiatique dont internet fait éminemment partie – qu'on serait amené à le considérer comme le versant ultra-médiatique de ce qu'on voyait comme basse propagande à l'époque ou les médias se comptaient sur les doigts des mains et des pieds [9] .

        Nicolas Sarkozy a réussi ce que personne dans le champ politique n'aurait cru possible il y a encore quelques années : créer une nouvelle politique présentée tout à la fois comme progressiste, morale, anti-capitaliste, faite de réussite au mérite et, last but not least, de ridiculisation permanente de toute opposition d'où qu'elle vienne. Le seul parti visible est maintenant l'UMP. Depuis quelques années, le seul message d'apparence crédible provenait de ce parti, avec des médias prétendument d'opposition qui se pâmaient pour la « transgression » d'une communication qu'ils ne comprenaient pas : comment peut-on se parer des atours de Jaurès et de Blum tout en étant fermement convaincu du naturel de la sélection sociale ? Comment peut-on remuer les remugles nationalistes les plus fermentés et se dire le sauveur de tout ce que le monde compte d'opprimés ? Comment peut-on affirmer la nécessité de sauvegarde des connaissances industrielles et techniques nationales tout en étant extrêmement proche de tout ce que la France compte de plus anti-étatiste ? Quelle audace ! Quel talent !

        La réalité – comme perception communément admise du moins - là-dedans ? Elle n'existe plus – le virtualisme est certes efficace, mais pas toutefois au point d'emporter l'intégralité de la cible visée, du moins pas de manière illimitée dans le temps [10] . On parle ainsi aujourd'hui, après plusieurs années d'un virtualisme qui faisait avec un grand succès feu de tout bois, de « perte des repères » , de « renversement des valeurs » , de « brouillage » , voire de « grand n'importe quoi » , bref d'un sarkozysme « insaisissable » au message « perturbant » sur toute l'étendue du spectre politique. On émet l'hypothèse que le sarkozysme se « fissure » . Ce n'est pas le sarkozysme, mélange hétéroclite de convictions à géométrie variable en fonction du vent dominant et présenté comme « pragmatique » et « audacieux » , qui se « fissure » . C'est l'intégralité d'une technique de communication qui ignore à dessein l'existence d'une perception commune appelée réalité, qui se « fissure » . C'est là qu'interviennent Monsieur Fils, mais aussi Monsieur Neveu, en tant que vecteurs destructurants d'une communication jusque-là rondement menée : pourquoi ces deux-là s'avèrent-ils destructurants voire destructeurs, et pas les innombrables mesures et nominations – rappelons-nous François Pérol – qui pouvaient être considérées comme dangereuses vis-à-vis du candidat puis président Sarkozy ?



Frédéric et Jean, éléments fissurants d'une réalité habilement réinventée

        Tout avait pourtant fort bien commencé. Le mini-remaniement du printemps dernier avait permis la récupération d'un élément supplémentaire en la personne de Frédéric Mitterrand, neveu le plus célèbre de France, écrivain reconnu comme talentueux, homme estimé dans son milieu, premier homosexuel assumé devenant ministre, de droite depuis toujours sauf quand Tonton était au pouvoir, mais perçu comme une prise à la gauche de par son nom et sa vie. Les politiques de droite grincèrent des dents, mais en silence, admiratifs de l'efficacité politique redoutable d'un Sarkozy qui avait compris qu'avec de tels coups, il dépeçait la gauche plus sûrement que n'importe quel scandale – il suffit d'observer la différence de traitement médiatique avec « l'affaire Dray » au sein du parti socialiste pour le comprendre. Personne n'osa soulever les aveux de pratique du tourisme sexuels faits par le maintenant ministre dans un livre largement autobiographique en 2005, les seules références se faisant sur ce « tout-à-l'égout » d'internet. Sans autre événement, un tel déballage aurait en effet directement favorisé un Sarkozy dans une France fort peu goûteuse des enquêtes liées à la vie privée, à la manière dont laquelle Jean Quatremer s'était fait confraternellement lapider lorsqu'il avait mis en garde DSK à propos de sa vigueur sexuelle un an avant l'affaire du même nom au FMI.


        L'arrestation de Roman Polanski en Suisse, puis sa défense par le ministre de la culture et le développement par Marine Le Pen – belle récupération de ce qui flottait dans le « tout-à-l'égout » - d'un passé peu glorieux, mirent un premier pieu dans un édifice jusque-là quasiment intouchable. La contre-attaque virtualiste fut pourtant tout ce qu'il y a de plus coordonnée : un message unanime fut opposé au « lynchage de Frédéric Mitterrand par le Front National » , contre des accusations « délirantes et fausses » , contre des « modifications du langage » de Marine Le Pen – à raison, c'est pourquoi cette affaire est d'autant plus intéressante en termes de communication. Il y avait bien un certain malaise à droite du spectre politique, pas exprimé ouvertement toutefois, tant Sarkozy avait convaincu son propre camp - non sans raison – que sa stratégie de communication était d'une efficacité systématique. C'était ignorer – ce malaise à droite en étant l'illustration – que le président était ici en train de jouer avec deux brasiers qu'il avait lui-même contribué par le passé à tenir vivaces chez les Français : la peur et la réprobation du tourisme sexuel et de la pédophilie d'une part, le populisme du peuple contre les élites d'autre part. Ce n'était pas la prise en main dans le même temps par l'Elysée du dernier fait divers de nature sexuelle qui allait arranger les choses, celle-ci atténuant certes le premier brasier, mais au détriment de l'inflation du second dont le candidat Sarkozy avait aussi fait un véritable axe de campagne en 2007.

        Le candidat puis président Sarkozy avait en effet habilement joué de ces deux brasiers du champ politique français, notamment en ce qui concerne les délits et crimes sexuels avec la stratégie du fait divers - constamment détricotée par Maîtres Eolas et sur le « tout-à-l'égout » - ; mais aussi avec des discours enflammés en ce qui concernait ses réformes pour ce qui est du peuple contre les élites – universitaires, administratives, judiciaires.

        C'est sur ce choc des virtualismes – populisme et victimisation contre le pôvre Frédéric Mitterrand injustement harcelé par l'extrême-droite – que débarque la candidature de Jean Sarkozy à l'EPAD, 23 ans et des dents à rayer les parquets de Neuilly. Celle-ci ne pouvait être présentée à un plus mauvais moment : l'intelligentsia française défend à tout crin Polanski, le gouvernement et la majorité parlementaire s'y font entraîner par défense du ministre de la culture, et voilà pas que le fils du Président, en pleine accusation d'une politique à deux vitesses [11, se déclare sans ambages candidat déjà presqu'élu d'un organisme administratif très puissant dans ce qui est considéré comme le fief du président le plus populiste que connaisse la France depuis des dizaines d'années. Le tout, bien sûr, en plein milieu d'une crise économique et financière qui touche nombre de jeunes diplômés...

        Le choc entre les virtualismes de court terme – Mitterrand « lynché » - , de long terme – criminels sexuels « inhumains » et élites « réactionnaires » - , et les faits, est d'une violence rare. Les médias tant nationaux qu'internationaux s'en emparent, allant de « gênés aux entournures » à « franchement moqueurs » . Les réponses de l'Elysée, cette fois-ci, ne peuvent toucher, toutes pleines de virtualisme qu'elles soient. On peut répéter autant de fois un message uniforme de « désamorçage » , il est impossible de parer un fait aussi évident que « Sans son père à l'Elysée, jamais Jean Sarkozy n'aurait eu la moindre chance d'accéder à ce type de poste. » .

        C'est impossible pour deux raisons : non seulement la réalité perçue est cette-fois ci suffisamment unanimement différente en France pour ne pas être modifiée – les « fils de » sont historiquement méprisés - mais il est d'autant plus impossible d'arriver à cet exploit qu'on développe depuis des années un virtualisme allant dans une direction non pas différente mais carrément en franche opposition – les élites sont des ânes opposés au changement sarkozyste salvateur - avec ce fait, de quelque manière qu'on présente ce dernier. Les parlementaires UMP en sont conscients, et l'on voit se fissurer la belle unité de l'UMP, notamment avec un Jean-François Copé en embuscade et qui devait se désespérer de ne pouvoir s'exprimer malgré le mépris avec lequel est tenu son groupe parlementaire par l'Elysée. Or, sans unité, pas de virtualisme possible dans la communication. Sarkozy le sait, et ça a dû valser dernièrement dans la majorité.

        Sans Mitterrand, il est probable que la nomination puis l'élection de Jean Sarkozy à l'EPAD auraient suscité des remous vite éteints - comme d'habitude - sous le flot unanime des louanges faits à ce garçon – au demeurant fort doué politiquement à ce qu'on peut en voir. La stratégie de Monsieur Père pour son fils était bonne, elle a malheureusement pour lui rencontré de plein fouet des symboles qu'il venait de raviver en tentant d'étouffer dans l'oeuf – voire de retourner à son avantage – une affaire qui touchait fortement les Français. Charges symboliques dont la puissance est, ironiquement, partiellement de son oeuvre, comme on put le constater lors de son surréaliste discours sur le mérite à propos de la réforme du lycée il y a quelques jours.



        La conclusion de tout ça ? Elle serait que le virtualisme, stratégie de communication redoutablement efficace, peut également s'avérer dévastateur en cas de contradiction mise en pleine lumière, ce qui arrive lorsque la charge symbolique est suffisamment forte – et qui, d'habitude, est plutôt rare compte tenu du faible nombre de ces symboles pour les cibles. C'est ce qui arriva ainsi brièvement lorsqu'au plus fort de la crise, on vit Alan Greenspan, grand ordonnateur de la Fed pendant des années« qu'il ne comprenait pas » « qu'il était désolé » que ce qu'il croyait bon ne fonctionne manifestement pas ou plus. Heureusement pour Wall Street, de telles manifestations restèrent suffisamment rares pour être avalées par des milliers d'autres interventions positives, dans un secteur très complexe. Pour son malheur, Sarkozy vient de faire de même avec des valeurs bien plus simples à aborder et alors que sa majorité connaît de vrais courants de résistances à sa politique. Et s'il est probable que d'autres évènements médiatiques chassent finalement cette double polémique, il est également probable que ces deux affaires ressortiront en force au plus mauvais moment pour lui, soit lors de la campagne présidentielle de 2012. En attendant, Jean Sarkozy sera une ombre permanente dans une communication en rupture avec les habitudes depuis 2007.





Mise à jour, 22 octobre 2009 :

        Jean Sarkozy a annoncé avec toute la pompe nécessaire qu'il retirait sa candidature à la présidence de l'EPAD, restant toutefois candidat à un poste d'administrateur. Nicolas Sarkozy a donc fini par se rendre compte du danger que cette élection à la direction représentait pour son propre avenir politique ainsi que pour les axes stratégiques adoptés depuis 2003 dans sa communication. N'en doutons pas, les choses vont désormais vite revenir à la normale, une "normalité" capable d'absorber l'immense majorité des attaques portés contre lui ou son gouvernement, et qui lui assure également une mainmise totale sur son propre secteur politique - ces deux choses étant finement intriquées.

        En toute sincérité, je ne le pensais pas capable de revenir sur cette désastreuse décision : c'est un excellent point pour lui et pour les élections présidentielles de 2012, et une très mauvaise nouvelle pour tous ses opposants politiques. Il va être dur de trouver un axe qui cogne aussi symboliquement au personnage, et on ne le voit pas faire d'autes erreurs du même acabit d'ici là - je mets mon billet que Jean ne deviendra président du Conseil Général des Hauts-de-Seine qu'après les présidentielles. L'homme est décidément un maître de la communication, et son "pragmatisme" une de ses grandes forces en ce domaine.




Notes

[1] Même si le susnommé avait audacieusement tenté de faire passer cette limite d'âge de 65 à 70 ans pour la direction d'institutions administratives publiques en janvier 2009, par l'intermédiaire du député UMP Philippe Leclerc et via un cavalier dans le projet de loi portant sur la relance de l'économie. Le Conseil Constitutionnel ne se priva d'ailleurs pas de faire sauter cet amendement, au motif évident de « Aucun rapport avec le projet de loi » . Devedjian, un temps jugé sarkozyste de choc, est quasiment devenu une force d'opposition au conseil général des Hauts-de-Seine.

[2] Que l'on pourrait qualifier de seule publication à la fois clairement opposée au systême économique et social actuel et particulièrement bien informée de l'espace francophone, ce qui est suffisamment rare pour être signalé tant ces deux choses sont habituellement antinomiques.

[3] Etant établi que dans les domaines des « sciences » sociales, la Réalité n'existe pas, mais qu'on peut toutefois atteindre un niveau d'incertitude suffisamment faible pour qualifier cette perception commune de réalité, comme par exemple : « Les pays de l'Union européenne ont un fonctionnement relativement démocratique » .

[4] Tout comme notre président dans sa dernière interview au Figaro.

[5] Malgré la position de la France, cinquième au niveau international en termes de dépôts de brevets ; et la pratique grandissante de l'interdisciplinarité dans les sciences vingt ans après la création du CNRS - entre autres pour remplir cet objectif.

[6] Le virtualisme transformant un mot aussi dénué de sens moral que « réforme » en un terme forcément « progressiste » et « moderne » .

[7] Faibles face à un message reconstructeur pour peu qu'il soit suffisamment unanime et répété.

[8] Partis ou groupes généralement incapables de produire un message uniforme. On notera ainsi que le Parti Socialiste a réussi à s'imposer pour la dernière fois, brièvement, lorsque Martine Aubry avait essayé de reprendre le parti en main, délivrant avec succès le plan de relance virtuel du PS à la mi-janvier 2009.

[9] La différence est-elle si grande entre une description largement différente de la réalité perçue par le plus grand nombre et répétée mille fois comme aujourd'hui, d'une description largement différente de la réalité mais qui est la seule disponible comme lorsque les « Actualités Françaises » existaient ?
 
[10] On retrouve là la célèbre sentence « On peut tromper tout le monde pendant un moment, on peut tromper quelques personnes tout le temps, mais on ne peut tromper tout le monde tout le temps » , qui fit florès sous Giscard et s'applique à toute forme de communication.

[11] Que cela soit vrai ou faux par ailleurs, la communication étant essentiellement affaire de perception.
Samedi 17 octobre 2009
- Par Moktarama
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        Lucky Strike France, filiale du groupe BAT - troisième industriel du tabac au monde - , a décidé depuis quelques mois de suivre le mouvement généralisé de l'éco-blanchiment ou greenwashing, avec une hypocrisie qui me semble quasiment inégalée dans le domaine. La preuve en image.



        L'éco-blanchiment connaît actuellement un vrai succès dans le domaine de la communication et du récit développés pour telle ou telle entreprise. Le but, évident et plutôt atteint : donner un lustre environnemental voire carrément écologique à des activités qui n'ont que peu à voir avec la première ou la seconde de ces notions, s'inscrivant ainsi dans le méta-récit de l'amélioration de l'environnement par les changements des comportements individuels [1] .

        Un des exemples les plus criants de l'utilisation de l'éco-blanchiment est l'automobile. Je vous invite à regarder la publicité ci-dessous, où l'on nous explique que la promotion du moment sur les voitures neuves chez Peugeot est en fait la marque d'une forte volonté d'économie des énergies fossiles , et ce en retirant du marché plus vite les vieilles automobiles - "responsables de 60 % des émissions" dixit la voix off. C'est un exemple des plus typiques de l'éco-blanchiment, facilement reconnaissable comme technique de communication à ce qu'elle n'implique aucun changement réel de la politique d'entreprise mais seulement une modification dans l'approche publicitaire de la chose. 



 
      
 
L'éco-blanchiment peut être plus ou moins hypocrite, certes. On reconnaît un axe de communication à succès lorsqu'il touche l'intégralité du spectre commercial : l'éco-blanchiment vient manifestement d'atteindre son peak oil. Lucky Strike France l'a ainsi adopté comme axe de communication, et ce avec une hypocrisie qu'on pourrait qualifier d'absolue.

        Les stratèges de BAT ont remplacé le petit papier recouvert de métal, situé entre cigarettes et carton du paquet, par du papier sans métal et donc théoriquement recyclable. Ils ne manquent d'ailleurs pas de le signaler à leurs consommateurs, sous la forme d'un petit papier glacé inséré dans certains paquets - je dirais un sur cinq - et contenant le texte suivant : 

 

Eco-engagement : la feuille d'aluminium à l'intérieur de votre paquet a été remplacée par du papier 100 % recyclable. La qualité de conservation reste inchangée. 


        C'était "l'éco-engagement" de Lucky Strike France. Remplacer, dans un paquet de cigarettes voué pour le moment à ne pas être recyclable [2] , un papier métallisé par un papier sans métal soi-disant recyclable, tout en le signalant au consommateur à l'aide d'un papier glacé de fort belle qualité. 

        Ce n'est pourtant pas comme si les industriels du tabac ne pouvaient rien faire de plus. En oubliant qu'elles sont la cause directe du plus grand nombre de morts évitables dans les pays développés, on notera que les filtres de cigarettes sont d'une toxicité environnementale avérée - notamment en ce qui concerne les ressources aquatiques, via les eaux de ruissellement - , que du métal est inséré dans chaque cigarette pour accélérer sa consumation [3] , ou que la culture du tabac n'est pas plus respectueuse des écosystêmes que les autres cultures intensives - bien que le groupe BAT se targue d'une démarche "responsable" .

        Lucky Strike France et BAT ont préféré adopter la solution la plus évidente : puisque l'éco-blanchiment ne coûte rien - ou alors sur un budget publicitaire massif chez les cigarettiers - en termes productifs, autant l'utiliser, ce sera toujours ça de gagné sur une image de marque qui peut de toute façon difficilement être plus désastreuse. Ceux qui doutent encore de l'hypocrisie de la démarche pourront constater d'ailleurs par eux-même que les paquets "collector" [4] sortis par Lucky Strike France contiennent toujours du papier métallisé.

        Si un prix existait pour désigner les campagnes de communication les plus audacieuses [5] en termes d'éco-blanchiment, nul doute que Lucky Strike France serait ici en bonne position pour l'obtenir. Les pétroliers et fabricants automobiles n'ont qu'à bien se tenir !




Notes

[1] Une individualité comportementale appliquée aux personnes tant morales que physiques.

[2] Pour plusieurs raisons : non seulement le paquet de cigarettes, contenant toujours plusieurs éléments - comme le plastique qui l'entoure - , ne peut être trié sur les chaînes de recyclage ; mais en plus sa petite taille le fait éliminer desdites chaînes - à l'instar des petits objets comme les pots de yaourt.

[3] Sachant que la plupart des gens ne vivent pas par des vents suffisamment violents pour mettre à chaque instant en péril le foyer desdites cigarettes, angle pourtant prôné par l'industrie du tabac pour se justifier de cette "amélioration" .

[4] Paquets "collector" car aux formes inhabituelles et produits par séries limitées.

[5] Ou indécentes, selon le côté duquel on se place...

 

Mercredi 23 septembre 2009
- Par Moktarama
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