Deux facettes des protestations en Iran

Publié le par Moktarama


        On ne sait trop ce qui se passe précisément en Iran depuis les élections. On ne sait pas dans quelle mesure les élections ont été frauduleuses, bien que les chiffres semblent particulièrement étonnants au regard du nombre de suffrages dans les provinces respectives des candidats, systématiquement à l'avantage d'un Ahmadinejad qui serait extraordinairement populaire. On ne sait pas si il y a eu ou non des arrestations et des "nettoyages" chez les dignitaires islamiques du pays, à l'avantage supposé d'Ahmadinejad et des conservateurs. On ne sait pas si les dignitaires islamiques qui s'expriment à propos de l'élection en faveur de Moussavi le soutiennent individuellement ou si ils engagent - même partiellement - la structure du pouvoir iranienne.

        On sait qu'il y a eu une vraie ferveur politique à l'occasion de ces élections, et que celle-ci se prolonge indubitablement dans la rue. On sait que de nombreux sites internet sont inaccessibles et la téléphonie mobile largement désactivée. On sait également que les manifestants d'aujourd'hui - le défilé avait été interdit - se sont fait charger par la police à de nombreuses reprises, toutefois pour l'instant pas plus de violences du pouvoir qu'à une manifestation française qu'au G8 de Gènes vu l'ampleur et la détermination des manifestants - en dehors des rumeurs de razzias et d'enlèvements qui auraient eu lieu depuis l'élection. Il y a aussi eu des coups de feu en provenance de civils, notamment de milices paramilitaires, qui pourraient être responsables de la mort d'au moins un manifestant.


        J'ai voulu me faire une petite idée de l'ambiance là-bas, et comme tout bon neuneu 2.0, je suis allé regarder du côté du service de micromessagerie Twitter, qui a le privilège d'être toujours accessible aux iraniens capables de se créer des proxys. Avec toutefois une subtilité, car j'ai choisi de ne voir que les utilisateurs localisés à Téhéran : ces sources sont peu nombreuses - une dizaine pour l'anglais - mais il n'y a que peu de "bruit" , c'est-à-dire que l'on trouve un bon nombre de messages ayant directement trait de témoignages directs, ainsi que quelques photos - je serais le gouvernement iranien que je noierais ces rares commentateurs en détachant quelques fonctionnaires pour écrire des dizaines de messages insignifiants. On ne trouve aucun soutien d'Ahmadinejad, mais cela peut s'expliquer par la nouveauté que constituent les sites de micromessagerie. À lire les messages, on sent qu'il y a une réelle fracture dans la société iranienne, bien sûr pas telle que nous la concevons en Occident mais bien présente tout de même. Les iraniens semblent en tout cas très attachés à ce que leurs élections se passent de manière régulière - avec pour slogan "where is my vote" - , donnant une image encore une fois bien éloignée de l'idée que l'on s'en fait ici.







        La première image qui nous intéresse est une photographie prise durant l'après-midi, photographie qui montre la manifestation à Téhéran. Contrastant avec les "70 000 à 80 000 personnes ne supportant pas leur défaite, comme des supporters d'une équipe de football" désignés par Mahmoud Ahmadinejad, l'image nous donne à voir une foule compacte, sur un très large boulevard, et qui s'étend à l'horizon de l'objectif - selon le Washington Post, le défilé ferait même neuf kilomètres de long. On ne peut déterminer si un million de personnes sont présentes, mais ce n'est certainement pas 10 000, ce qui accréditerait l'idée que les manifestants sont venus progressivement malgré l'interdiction qui frappait le défilé.







Le blog du président Ahmadinejad inaccessible en ce 15 juin 2009...


        La seconde image, elle, est une capture d'écran du blog - quadrilingue - du président Ahmadinejad. Celui-ci est toujours inaccessible, soit depuis de nombreuses heures compte tenu de cet article du Monde, comme un grand nombre de sites officiels ou soutenant Ahmadinejad au moment où j'écris ces lignes, ce qui reflète la force de l'opposition sur le terrain - on a vu des photos de policiers chassés ou battus par les manifestants. Ce me semble  être une énième confirmation de l'extension au virtuel de toutes les luttes, qu'elles soient militaires ou politiques. Le gouvernement iranien ferme la plupart des sites internet "sensibles" , les opposants au président se débrouillent pour accéder à Twitter et attaquent la cible symbolique qu'est le média personnel d'Ahmadinejad comme de nombreux autres sites identifiés à ce dernier - en témoigne d'ailleurs cette page créée aujourd'hui et visible ci-dessous. Comme les autorités russes avaient massivement attaqué la Géorgie en surchargeant - avec bien sûr des moyens sans commune mesure - le réseau national simultanément à leur offensive terrestre en 2008.


Capture d'écran d'un site "grand public" dédié à l'attaque par connexions excessives de nombreux sites apparentés à Mahmoud Ahjmadinejad.


Publié dans Dans le monde

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Verel 19/06/2009 07:43

la photo ne prouve rien : il n'y a pas plus de 25/30 personnes de front (ce qui est déjà beaucoup) même en ayant 2 personnes au métre, 75 000 manfestants prennent alors environ 1,5 kmon ne peut déduire de la photo qu'il y a plus de 1,5 kmce qui ne m'empêche pas de penser qu'en réalité il y en a beaucoup plus

Moktarama 21/06/2009 01:09


Je suis assez d'accord avec votre remarque...je suis tombé avec ce billet dans de nombreux travers que je me plais d'habitude à dénoncer (notamment avec la photo, mais aussi en ce qui concerne la
répétition médiatique) . Le lien vers l'article du WaPost est là pour asseoir un peu plus solidement mon assertion.


Gnouros 16/06/2009 10:47

Intéressant ! Le Web 2.0 comme extension du domaine de la lutte... Je n'y avais pas pensé, mais il est vrai que Twitter peut fournir une très bonne première porte d'accès à la compréhension des événements, sachant qu'il y a toujours le biais d'observation qui a très bien été signalé dans cet article. Affaire à suivre...

Moktarama 16/06/2009 12:21


Le problème de Twitter, c'est qu'il faut le prendre avec tellement de pincettes qu'à part pour sentir le vent et quelques photos (qu'il faut authentifier) , c'est d'une utilité très relative en
termes de recherche d'information. Un journaliste sur place pourra trouver éventuellement des témoins grâce à la plateforme.

Deux remarques :

 Très vite, les journalistes ont débarqué pour choper les témoins iraniens disponibles...les usagers iraniens demandèrent alors aux médias de ne pas les citer personnellement, ayant peur
des autorités.

Dès la soirée d'hier, les rumeurs du gouvernement iranien traquant derrière leurs proxys les twitterers basés à Téhéran - plausibles vu le très faible nombre d'usagers à Téhéran - ont rendu
la méthode de la sélection topographique inutile, tout twitter se géolocalisant alors à Téhéran, faisant perdre instantanément l'intérêt de la méthode qui était son absence de bruit. Pour faire
un suivi plus long, il fallait donc d'abord repérer les interlocuteurs de valeur puis les suivre car leurs paroles se sont retrouvées noyées. M'enfin, maintenant on va commencer à avoir des
contenus fiables de journalistes sur place et Twitter va retourner dans les limbes 2.0 jusqu'au prochain "évènement médiatique" planétaire.


Pour ce qui est des biais d'observation de twitter en particulier et du web en général, j'ai traduit partiellement sur l'annexe du blog l'article passionnant d'un journaliste qui nous explique
comment faire individuellement le "même" travail qu'un analyste de la CIA, notamment en mettant en doute toutes les infos et en n'assumant rien de la situation : voici la citation traduite sur l'annexe et l'article original en anglais.