L'insurrection qui vient, du Comité Invisible [2/2]

Publié le par Moktarama


Article précédent, que je recommande de lire à ceux qui arrivent sur cette page par les moteurs de recherche : L'insurrection qui vient, du Comité Invisible [1/2] [12 mai 2009]


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        Dans le précédent article, nous avions regardé de près la première partie de "L'insurrection qui vient" , qui en sept cercles se voulait faire l'analyse de la "civilisation occidentale" : celle-ci, selon le ou les auteurs, est "cliniquement morte" . Dès lors, seuls deux choix subsistent [1] : être au sein d'un systême "zombie" ou sortir dudit système. Être mort ou vivant, en fait. À partir de là se développe une seconde partie, subdivisée en quatre sections et consacrée tant au processus d'accélération d'une chute civilisationnelle jugée inéluctable [2] qu'à la gestion des futures "communes" qui émergent et émergeront de notre lente désagrégation.

        De la même manière que pour l'analyse de la première partie de 'L'insurrection qui vient" , nous allons partir du point de vue du ou des auteurs, sans préjugés : adoptons nous aussi la "posture E" [3] , et actons la mort de notre civilisation. Préjugeons nous acteurs et sortons du systême social de masse qui nous régit actuellement - comme des systêmes sociaux de masse tout court - pour voir ce qui nous est proposé afin de ne pas refaire les erreurs du XXème siècle. Enfin, pour parachever le tout, supposons audacieusement que l'immense majorité des "citoyens en lutte" refuse elle aussi, et de manière quasiment consciente, les systêmes sociaux de masse, nous faisant ainsi passer de minorité à majorité encore silencieuse [4] .

        En termes de style, cette seconde partie est quelque peu différente de la partie analytique : elle est notamment débarassée de toute référence psychologisante, et possède un aspect aussi technique que théorique. De ce fait, sa lecture est extrêmement facile, bien plus accessible. Il semble que ce soit cette partie de "L'insurrection qui vient" qui fut retenue par beaucoup de journalistes pour leurs articles, car celle-ci s'apparente effectivement au manuel de groupe insurrectionnel, sous l'aspect de destruction comme sous l'aspect de construction. Cette brièveté et cette grande concision [5] , toutefois, desservent le propos tant celui-ci en devient parfois lapidaire, d'autant plus que le ou les auteurs sont ici dans la prospective et non plus dans l'analyse. On retrouve d'une manière généralisée la pratique de la prospective historicisée - justifier le futur en s'appuyant sur une sélection partielle de faits déjà avenus - entrevue dans la partie analytique, et l'empilement de micro-évènements montre plus qu'autre chose les faiblesses éventuelles du raisonnement.

        De la même manière que dans le précédent billet, quelques précisions : je fais ici une lecture commentée, aussi nous allons suivre ensemble le texte dans sa chronologie, du moins les - nombreux - extraits sélectionnés. Ces derniers sont ceux qui m'ont semblé les plus signifiants. Nous allons voir ce qu'elle vaut, leur insurrection [6] .





EN ROUTE ! 

 

 

        Cette brève section introductive de motivation des non-troupes est étonnante, car si elle disqualifie toutes les autres possibilités théoriques qui s'offrent à ceux qui partagent partiellement ou totalement le point de vue exprimé, elle reconnait pourtant explicitement les faiblesses du raisonnement tenu dans la première partie. Comme nous allons le voir dans la citation, d'ailleurs, ces faiblesses ne sont pas réellement justifiées, et l'inversion du discours [7] s'achève à mi-chemin. Il est vrai qu'après la première partie, nous avons déjà fait ce choix d'être vivant hors du systême, nul besoin donc de devoir "convaincre" les rétifs [8] .

Une insurrection, nous ne voyons même plus par où ça commence. Soixante ans de pacification, de suspension des bouleversements historiques, soixante ans d’anesthésie démocratique et de gestion des événements ont affaibli en nous une certaine perception abrupte du réel, le sens partisan de la guerre en cours. C’est cette perception qu’il faut recouvrer, pour commencer.

[...]

Nous partons d’un point d’extrême isolement, d’extrême impuissance. Tout est à bâtir d’un processus insurrectionnel. Rien ne paraît moins probable qu’une insurrection, mais rien n’est plus nécessaire.

 

 




SE TROUVER

 

 

        Dans cette section, le ou les auteurs vont expliquer comment faire pour "se trouver" , on peut supposer d'une façon similaire à Julien Coupat et ses amis à Tarnac. Dans la lignée de la réhabilitation d'une "doxa naturelle" , évidente pour l'être humain, il faut renoncer à vouloir suivre un train qui nous blesse pour faire éclater la Vérité. Le ou les auteurs élargissent alors le propos à l'amitié, qui serait indissociablement liée à la vision du monde, à la philosophie et à la politique - dans leur cas, à l'a-politique.

S’attacher à ce que l’on éprouve comme vrai.

Partir de là


En fait, tout engage à tout. Le sentiment de vivre dans le mensonge est encore une vérité. Il s’agit de ne pas le lâcher, de partir de là, même. Une vérité n’est pas une vue sur le monde mais ce qui nous tient liés à lui de façon irréductible.

[...]

L’être isolé qui s’y attache rencontre fatalement quelques-uns de ses semblables. En fait, tout processus insurrectionnel part d’une vérité sur laquelle on ne cède pas.



Ne pas reculer devant ce que toute amitié

amène de politique


On nous a fait à une idée neutre de l’amitié, comme pure affection sans conséquence. Mais toute affinité est affinité dans une commune vérité. Toute rencontre est rencontre dans une commune affirmation, fût-ce celle de la destruction.

[...]

Nous avons la totalité de l’espace social pour nous trouver. Nous avons les conduites quotidiennes d’insoumission pour nous compter et démasquer les jaunes. Nous avons l’hostilité à cette civilisation pour tracer des solidarités et des fronts à l’échelle mondiale.

 

 

        En suivant la même démarche de réfutation des possibles que dans la première partie de "L'insurrection qui vient", le ou les auteurs disqualifient la possiblité d'un débouché passant par des structures sociales de masse comme syndicats et organisations, au prétexte cohérent que ces systêmes ont tout d'abord en vue leur propre survie. Qu'en conséquence ils ne peuvent que réfréner l'énergie et la volonté de révolte de ceux qui y adhèrent. D'une manière plus glissante, le ou les auteurs disqualifient également la notion d'inclusion dans des milieux, car eux-aussi visent à cultiver leur entre-soi et leur petit confort.

Ne rien attendre des organisations.

Se défier de tous les milieux existants,

et d’abord d’en devenir un


Il n’est pas rare que l’on croise, dans le cours d’une désaffiliation conséquente, les organisations – politiques, syndicales, humanitaires, associatives, etc. Il arrive même que l’on y croise quelques êtres sincères mais désespérés, ou enthousiastes mais roublards. L’attrait des organisations tient dans leur consistance apparente – elles ont une histoire, un siège, un nom, des moyens, un chef, une stratégie et un discours. Elles n’en restent pas moins des architectures vides, que peine à peupler le respect dû à leurs origines héroïques. En toute chose comme en chacun de leurs échelons, c’est d’abord de leur survie en tant qu’organisations qu’elles s’occupent, et de rien d’autre.

[...]

Bien plus redoutables sont les milieux, avec leur texture souple, leurs ragots et leurs hiérarchies informelles. Tous les milieux sont à fuir. Chacun d’entre eux est comme préposé à la neutralisation d’une vérité.

[...]

Sont tout particulièrement à fuir les milieux culturels et les milieux militants. Ils sont les deux mouroirs où viennent traditionnellement s’échouer tous les désirs de révolution. La tâche des milieux culturels est de repérer les intensités naissantes et de vous soustraire, en l’exposant, le sens de ce que vous faites ; la tâche des milieux militants, de vous ôter l’énergie de le faire.

[...]

Tous les milieux sont contre-révolutionnaires, parce que leur unique affaire est de préserver leur mauvais confort.

 

 

        Le paragraphe suivant amène la question de l'organisation, celle de l'insurrection comme celle de la suite. On nous propose alors des communes [9] indépendantes, des communes de quartier, d'usine, des communes basées sur les idées et visant l'autosuffisance. Mais des communes qui ne seraient, donc, ni des associations, ni des syndicats, ni des milieux, ni des collectifs. Des communes mouvantes, intellectuelles et pratiques, qui se formeraient suite à la prise de conscience des individus de cette commune d'évidences les poussant à s'unir "fraternellement" , et qui se définiraient autrement, par "la densité des liens en leur sein" . Ce point d'argumentation semble conceptuellement extrêmement flou - pour le moins - ...nous y reviendront, car cela touche à un aspect pas du tout anodin.

Se constituer en communes


Ce qui est étrange n’est pas que des êtres qui s’accordent forment une commune, mais qu’ils restent séparés. Pourquoi les communes ne se multiplieraient pas à l’infini? Dans chaque usine, dans chaque rue, dans chaque village, dans chaque école. Enfin le règne des comités de base ! Mais des communes qui accepteraient d’être ce qu’elles sont là où elles sont. Et si possible, une multiplicité de communes qui se substitueraient aux institutions de la société: la famille, l’école, le syndicat, le club sportif, etc. Des communes qui ne craindraient pas, outre leurs activités proprement politiques, de s’organiser pour la survie matérielle et morale de chacun de leurs membres et de tous les paumés qui les entourent. Des communes qui ne se définiraient pas – comme le font généralement les collectifs – par un dedans et un dehors, mais par la densité des liens en leur sein. Non par les personnes qui les composent, mais par l’esprit qui les anime.

 

 


 


S’ORGANISER


        Cette section s'attarde donc sur l'organisation de l'insurrection...tout dépendant de ce qu'on entend par insurrection. Ici, l'insurrection n'a pas pour suite une révolution. Pas de Grand Soir à l'horizon, mais une multitude de petites après-midi passées a avancer parallèlement à un systême dont on ne fait finalement que se nourrir de sa lente désagrégation, en attendant le moment où l'on pourra déposer poliment les tenants locaux du systême social de masse. C'est d'un processus décentralisé, éclaté et assymétrique dont nous parlons ici : aucun besoin de coordination ou d'organisation collective, chaque commune pouvant s'occuper de sa propre viabilité [10] indépendamment des autres.

        Pour s'organiser, il faut avoir du temps. Ce temps peut être trouvé en adoptant une position parasitaire - tant qu'il y a du sang dans le cadavre - afin de trouver les forces nécessaire à une possible autarcie. Mais il faut aussi penser au moment ou cette manne se tarira, car nous parlons bien ici d'un cadarve. Il faut donc se former à des choses qui seront utiles dans le monde à venir. Donc cultiver des loisirs qui deviendront des nécessités : auto-défense, chasse, pêche, cultures, etc. Donc conserver des compétences acquises dans des secteurs utiles pour un avenir désindustrialisé : métallurgie, travail du bois, électricité, etc. [11] La mention de la violence est anecdotique, en ce sens qu'elle n'est mentionnée que le moyen de parvenir à une fin parmi beaucoup d'autres...on pourra évidemment trouver l'explication à cette violence quelque peu facile.

S’organiser pour ne plus devoir travailler


Il y a de l’argent à aller chercher pour la commune, aucunement à devoir gagner sa vie.

[...]

Ce qu’il est important de cultiver, de diffuser, c’est cette nécessaire disposition à la fraude, et d’en partager les innovations. Pour les communes, la question du travail ne se pose qu’en fonction des autres revenus existants. Il ne faut pas négliger tout ce qu’au passage certains métiers, formations ou postes bien placés procurent de connaissances utiles.



Piller, cultiver, fabriquer


Des anciens de Metaleurop se font braqueurs plutôt que matons. Des employés d’EDF font passer à leurs proches de quoi truquer les compteurs. Le matériel «tombé du camion» se revend à tout va. Un monde qui se proclame si ouvertement cynique ne pouvait s’attendre de la part des prolétaires à beaucoup de loyauté. D’un côté, une commune ne peut tabler sur l’éternité de l’« État providence », de l’autre elle ne peut compter vivre longtemps du vol à l’étalage, de la récup’ dans les poubelles des supermarchés ou nuitamment dans les entrepôts des zones industrielles, du détournement de subventions, des arnaques aux assurances et autres fraudes, bref : du pillage. Elle doit donc se soucier d’accroître en permanence le niveau et l’étendue de son auto-organisation. Que les tours, les fraiseuses, les photocopieuses vendus au rabais à la fermeture d’une usine servent en retour à appuyer quelque conspiration contre la société marchande, rien ne serait plus logique.

[...]

Comment communiquer et se mouvoir dans une interruption totale des flux ? Comment restaurer les cultures vivrières des zones rurales jusqu’à ce qu’elles puissent à nouveau supporter les densités de peuplement qu’elles avaient encore il y a soixante ans ? Comment transformer des espaces bétonnés en potagers urbains, comme Cuba l’a fait pour pouvoir soutenir l’embargo américain et la liquidation de l’URSS ?



Former et se former


Nous qui avons tant usé des loisirs autorisés par la démocratie marchande, que nous en est-il resté? Qu’est-ce qui a bien pu un jour nous pousser à aller jogger le dimanche matin? Qu’est-ce qui tient tous ces fanatiques de karaté, ces fondus de bricolage, de pêche ou de mycologie? Quoi, sinon la nécessité de remplir un complet désoeuvrement, de reconstituer sa force de travail ou son « capital santé»? La plupart des loisirs pourraient aisément se dépouiller de leur caractère d’absurdité, et devenir autre chose que des loisirs.

[...]

Il s’agit de savoir se battre, crocheter des serrures, soigner des fractures aussi bien que des angines, construire un émetteur radio pirate, monter des cantines de rue, viser juste, mais aussi rassembler les savoirs épars et constituer une agronomie de guerre, comprendre la biologie du plancton, la composition des sols, étudier les associations de plantes et ainsi retrouver les intuitions perdues, tous les usages, tous les liens possibles avec notre milieu immédiat et les limites au-delà desquelles nous l’épuisons ; cela dès aujourd’hui, et pour les jours où il nous faudra en obtenir plus qu’une part symbolique de notre nourriture et de nos soins.

 

 

        Maintenant que la commune est organisée et assure sa future survie dans un monde pré-apocalyptique, celle-ci doit intégrer des compétences nécessaires à l'accélération de la désagrégation civilisationnelle, à leur échelle bien évidemment : une échelle qui se place clairement sur un plan géographique - dans le rassemblement en communes comme dans la vision des déplacements - , ce qui est cohérent compte tenu de la volonté de briser les flux caractéristiques de la métropole globalisée.

Créer des territoires. Multiplier les zones d’opacité


De plus en plus de réformistes conviennent aujourd’hui qu’« à l’approche du peak oil », et « pour réduire les émissions de gaz à effet de serre », il va bien falloir « relocaliser l’économie », favoriser l’approvisionnement régional, les circuits courts de distribution, renoncer à la facilité des importations lointaines, etc. Ce qu’ils oublient, c’est que le propre de tout ce qui se fait localement en fait d’économie est de se faire au noir, de manière «informelle»; que cette simple mesure écologique de relocalisation de l’économie implique rien moins que de s’affranchir du contrôle étatique, ou de s’y soumettre sans réserve.



Voyager. Tracer nos propres voies de communication


Le principe des communes n’est pas d’opposer à la métropole et sa mobilité l’enracinement local et la lenteur. Le mouvement expansif de constitution de communes doit doubler souterrainement celui de la métropole. Nous n’avons pas à rejeter les possibilités de déplacement et de communication offertes par les infrastructures marchandes, juste à en connaître les limites. Il suffit d’y être assez prudents, assez anodins. Se rendre visite est autrement plus sûr, ne laisse pas de trace et forge des liens bien plus consistants que toute liste de contacts sur Internet.

 

 

        Le passage ci-dessous est ce qui permet le plus sûrement d'imputer à Julien Coupat, si on considère qu'il est l'auteur de "L'insurrection qui vient" , la volonté d'abattre l'état. Dans ce passage, on trouve en effet développées les actions auxquelles la commune devrait s'atteler après s'être formée et renforcée : le sabotage, action classique de la guerre assymétrique face à l' "ennemi" massivement supérieur militairement. Toutefois, on notera qu'à aucun moment la violence n'est prônée. C'est notamment permis par la disparition d'emplacements physiques du systême social de masse, celui-ci étant diffusé dans les flux et dans des données immatérielles. S'attaquer aux flux d'approvisionnement est classique en termes militaires, à la différence que la métropole est encore bien plus dépendante de ses flux qu'un corps d'armée.

 

        La seule violence envisagée l'est en termes d'autodéfense, que ce soit au sein de chaque commune ou lors des rassemblements de communes, en réponse aux incursions des agents du "systême" ...qui cherche effectivement à se prémunir des menaces pesant sur sa propre suvie, comme tout systême social humain. On notera l'inclusion dans l'autodéfense de fichiers vus comme autant de suppressions d'autonomie "actives" , à l'image des policiers en civils.

 

        La comparaison avec l'Occupation ne sert pas le propos [12] , notamment parce qu'elle n'était pas développée dans la première partie de "L'insurrection qui vient" , et par l'induction que les choses auraient changé à ce niveau, alors même que par définition, il est évident que choisir de sortir des contraintes d'un systême social de masse implique de se rendre compte que celui-ci est ontologiquement intrusif , qu'il occupe forcément l'espace des relations inter-individuelles. On ne voit pas ce Comité Invisible se satisfaire d'un état qui mettrait les formes, dès lors on ne comprend pas vraiment l'intérêt de ressasser des rengaines devenues des lieux communs à propos de Nicolas Sarkozy.

Renverser, de proche en proche, tous les obstacles


Il est troublant qu’au nombre des vertus militaires reconnues au partisan figure justement l’indiscipline. En fait, on n’aurait jamais dû délier rage et politique. Sans la première, la seconde se perd en discours ; et sans la seconde, la première s’épuise en hurlements. Ce n’est jamais sans coups de semonce que des mots comme « enragés » ou «exaltés » refont surface en politique.


Pour la méthode, retenons du sabotage le principe suivant : un minimum de risque dans l’action, un minimum de temps, un maximum de dommages. Pour la stratégie, on se souviendra qu’un obstacle renversé mais non submergé – un espace libéré mais non habité – est aisément remplacé par un autre obstacle, plus résistant et moins attaquable.

[...]

Saboter avec quelque conséquence la machine sociale implique aujourd’hui de reconquérir et réinventer les moyens d’interrompre ses réseaux. Comment rendre inutilisable une ligne de TGV, un réseau électrique ? Comment trouver les points faibles des réseaux informatiques, comment brouiller des ondes radios et rendre à la neige le petit écran ?



Fuir la visibilité. Tourner l’anonymat

en position offensive


Dans une manifestation, une syndicaliste arrache le masque d’un anonyme, qui vient de casser une vitrine : «Assume ce que tu fais, plutôt que de te cacher. » Être visible, c’est être à découvert, c’està- dire avant tout vulnérable. Quand les gauchistes de tous pays ne cessent de « visibiliser » leur cause – qui celle des clochards, qui celle des femmes, qui celle des sans-papiers – dans l’espoir qu’elle soit prise en charge, ils font l’exact contraire de ce qu’il faudrait faire. Non pas se rendre visible, mais tourner à notre avantage l’anonymat où nous avons été relégués et, par la conspiration, l’action nocturne ou cagoulée, en faire une inattaquable position d’attaque.



Organiser l’autodéfense


Nous vivons sous occupation, sous occupation policière. Les rafles de sans-papiers en pleine rue, les voitures banalisées sillonnant les boulevards, la pacification des quartiers de la métropole par des techniques forgées dans les colonies, les déclamations du ministre de l’Intérieur contre les « bandes » dignes de la guerre d’Algérie nous le rappellent quotidiennement. C’est assez de motifs pour ne plus se laisser écraser, pour s’engager dans l’autodéfense.

[...]

L’autodéfense doit être pour les communes une évidence collective, tant pratique que théorique. Parer à une arrestation, se réunir prestement en nombre contre des tentatives d’expulsion, mettre à l’abri l’un des nôtres, ne seront pas des réflexes superflus dans les temps qui viennent. Nous ne pouvons sans cesse reconstruire nos bases. Qu’on cesse de dénoncer la répression, qu’on s’y prépare.

[...]

L’affaire n’est pas simple, car à mesure que l’on attend de la population un surcroît de travail policier – de la délation à l’engagement occasionnel dans les milices citoyennes –, les forces de police se fondent dans la foule. Le modèle passepartout de l’intervention policière, même en situation émeutière, c’est désormais le flic en civil.

[...]

Étant admis qu’une manifestation n’est pas un moyen de se compter mais bien un moyen d’agir, nous avons à nous doter des moyens de démasquer les civils, les chasser et le cas échéant leur arracher ceux qu’ils tentent d’arrêter.

[...]

La Commune de Paris avait en partie réglé le problème du fichage: en brûlant l’Hôtel de Ville, les incendiaires détruisaient les registres de l’état civil. Reste à trouver les moyens de détruire à jamais des données informatisées.

 





INSURRECTION



        Cette dernière section, à l'image de la première partie de "L'insurrection qui vient" , est de loin la plus intéressante de ce bref "manuel des communes" . L'introduction confirme la place centrale de "communes" largement autonomes et dont les éléments seraient tellement profondément liés que l'argent [13] ne serait alors plus nécessaire. Nous allons voir que cette section est toute entière prise dans le paradoxe fondamental de cette seconde partie du livre.

La commune est l’unité élémentaire de la réalité partisane. Une montée insurrectionnelle n’est peut-être rien d’autre qu’une multiplication de communes, leur liaison et leur articulation. Selon le cours des événements, les communes se fondent dans des entités de plus grande envergure, ou bien encore se fractionnent.

[...]

Toute commune ne peut que tendre vers l’autosubsistance et éprouver en son sein l’argent comme une chose dérisoire et, pour tout dire, déplacée. La puissance de l’argent est de former un lien entre ceux qui sont sans lien, de lier des étrangers en tant qu’étrangers et par là, en mettant toute chose en équivalence, de tout mettre en circulation. La capacité de l’argent à tout lier se paye de la superficialité de ce lien, où le mensonge est la règle.

[...]

L’extension des communes doit pour chacune obéir au souci de ne pas dépasser une certaine taille au delà de quoi elle perd contact avec elle-même, et suscite presque immanquablement une caste dominante. La commune préférera alors se scinder et de la sorte s’étendre, en même temps qu’elle prévient une issue malheureuse.

 

 

        "Faire feu de toute crise" traite d'un moyen pacifique d'asseoir sa légitimité sans passer par un processus démocratique, utilisé par ailleurs par des milliers de groupes d'influence de par le monde, et nommé "clientélisme" quand il touche à la pratique politique. Nous sommes ici dans un cadre stratégique, et on se demande d'ailleurs comment ce type de stratégie peut être appliqué sans systême social de masse [14]

Faire feu de toute crise


L’interruption des flux de marchandises, la suspension de la normalité – il suffit de voir ce qui fait retour de vie sociale dans un immeuble soudainement privé d’électricité pour imaginer ce que pourrait devenir la vie dans une ville privée de tout – et du contrôle policier libèrent des potentialités d’auto-organisation impensables en d’autres circonstances.

[...]

Aujourd’hui, les partis islamiques ne sont jamais aussi forts que là où ils ont su intelligemment suppléer à la faiblesse de l’État, par exemple : lors de la mise en place des secours après le tremblement de terre de Boumerdès en Algérie, ou encore dans l’assistance quotidienne à la population du Liban-Sud détruit par l’armée israélienne.

 

 

          J'ai sélectionné largement des extraits du passage suivant, car ce dernier touche au noeud pratique de ce qui me semble être une erreur majeure, mais qui permet aux auteurs de développer pleinement leur vision apolitique. On y trouve une belle résurgence marxiste avec les "parlements bourgeois" que les organisations de gauche s'efforceraient d'imiter. Une résurgence d'ailleurs dommageable quand on vient de passer 90 pages à s'en distancier pour porter une critique de tous les systêmes sociaux de masse et mettre dos-à-dos les grandes idéologies occidentales du XXème siècle.

 

        Mais l'essentiel n'est pas là : il se situe dans l'idée que décider ne serait vital que dans les situations d'urgence. Ce me semble être en contradiction frontale avec les faibles connaissances [15] que nous avons de l'humain. On sait que la socialisation s'accompagne systématiquement de processus d'organisation du pouvoir, qu'ils soient conscients ou non. Surtout, on sait que le cortex préfrontal du cerveau est dédié à la "gestion des risques" [16] qu'impliquent les processus de décision - ou fonctions exécutives - , processus utilisés en permanence [17] .

Saboter toute instance de représentation.

Généraliser la palabre.

Abolir les assemblées générales


Tout mouvement social rencontre comme premier obstacle, bien avant la police proprement dite, les forces syndicales et toute cette microbureaucratie dont la vocation est d’encadrer les luttes. Les communes, les groupes de base, les bandes se défient spontanément d’elles. C’est pourquoi les parabureaucrates ont inventé depuis vingt ans les coordinations qui, dans leur absence d’étiquette, ont l’air plus innocentes, mais n’en demeurent pas moins le terrain idéal de leurs manoeuvres. Qu’un collectif égaré s’essaie à l’autonomie et ils n’ont alors de cesse de le vider de tout contenu en en écartant résolument les bonnes questions.

[...]

Un autre réflexe est, au moindre mouvement, de faire une assemblée générale et de voter. C’est une erreur. Le simple enjeu du vote, de la décision à remporter, suffit à changer l’assemblée en cauchemar, à en faire le théâtre où s’affrontent toutes les prétentions au pouvoir. Nous subissons là le mauvais exemple des parlements bourgeois. L’assemblée n’est pas faite pour la décision mais pour la palabre, pour la parole libre s’exerçant sans but.

[..]

Le besoin de se rassembler est aussi constant, chez les humains, qu’est rare la nécessité de décider. Se rassembler répond à la joie d’éprouver une puissance commune. Décider n’est vital que dans les situations d’urgence, où l’exercice de la démocratie est de toute façon compromis. Pour le reste du temps, le problème n’est celui du « caractère démocratique du processus de prise de décision» que pour les fanatiques de la procédure. Il n’y a pas à critiquer les assemblées ou à les déserter, mais à y libérer la parole, les gestes et les jeux entre les êtres. Il suffit de voir que chacun n’y vient pas seulement avec un point de vue, une motion, mais avec des désirs, des attachements, des capacités, des forces, des tristesses et une certaine disponibilité. Si l’on parvient ainsi à déchirer ce fantasme de l’Assemblée Générale au profit d’une telle assemblée des présences, si l’on parvient à déjouer la toujours renaissante tentation de l’hégémonie, si l’on cesse de se fixer la décision comme finalité, il y a quelques chances que se produise une de ces prises en masse, l’un de ces phénomènes de cristallisation collective où une décision prend les êtres, dans leur totalité ou seulement pour partie.

[...]

Pas de séparation. Il en va de même pour décider d’actions. Partir du principe que « l’action doit ordonner le déroulement d’une assemblée », c’est rendre impossible tant le bouillonnement du débat que l’action efficace.

[...]

Il n’y a pas à poser une forme idéale à l’action. L’essentiel est que l’action se donne une forme, qu’elle la suscite et ne la subisse pas. Cela suppose le partage d’une même position politique, géographique – comme les sections de la Commune de Paris pendant la Révolution française –, ainsi que le partage d’un même savoir circulant. Quant à décider d’actions, tel pourrait être le principe : que chacun aille en reconnaissance, qu’on recoupe les renseignements, et la décision viendra d’elle même, elle nous prendra plus que nous ne la prendrons. La circulation du savoir annule la hiérarchie, elle égalise par le haut. Communication horizontale, proliférante, c’est aussi la meilleure forme de coordination des différentes communes, pour en finir avec l’hégémonie.

 

 

          On retrouve des notions développées longuement en première partie, avec notamment le bloquage des flux par grève du zèle ou grève tout court, mais en leur donnant un aspect conscient. On supposera que la France, d'ici là, aura lu "L'insurrection qui vient" ...

Bloquer l’économie, mais mesurer notre puissance

de blocage à notre niveau d’auto-organisation


Tout bloquer, voilà désormais le premier réflexe de tout ce qui se dresse contre l’ordre présent. Dans une économie délocalisée, où les entreprises fonctionnent à flux tendu, où la valeur dérive de la connexion au réseau, où les autoroutes sont des maillons de la chaîne de production dématérialisée qui va de sous-traitant en sous-traitant et de là à l’usine de montage, bloquer la production, c’est aussi bien bloquer la circulation.

 

 

Les deux parties ci-dessous reflètent égalemnt des contradictions qui me semblent insolubles, notamment en nécessitant la validité de deux hypothèses :

 

  • On retrouve, comme dans la première partie du livre, cette idée de choix binaire appuyée par une analyse de la situation délibérément pessimiste. En l'occurence, cette binarité qui néglige l'inertie de tout systême social de masse se trouve mise en défaut de manière évidente quand elle est mise en pratique : c'est toujours la peur de l'anarchie qui l'emporte. Nous verrons d'ailleurs pourquoi la Commune de Paris est une référence qui me semble hautement sujette à caution compte tenu de l'idéal qui se dévoile tout au long de l'ouvrage.

 

  • Est présente également cette dimension "d'éveil des esprits" , qui permettrait aux hommes de s'émanciper des solutions "classiques" et des chemins suivis dans le développement des systêmes sociaux. En l'occurence, il faudrait imaginer que la promesse de non-grandeur [18] devienne plus attractive que celle d'une "élévation" , il faudrait que les révolutionnaires espagnols eussent choisi l'anarchie - c'est-à-dire l'absence de systême social de masse - plutôt que la république qui promettait tant.

 

Libérer le territoire de l’occupation policière.

Éviter autant que possible l’affrontement direct


L’important n’est pas tant d’être le mieux armé que d’avoir l’initiative. Le courage n’est rien, la confiance dans son propre courage est tout. Avoir l’initiative y contribue.

[...]

Qu’on ne puisse pas empêcher qu’une confrontation ait lieu n’interdit pas d’en faire une simple diversion. Plus encore qu’aux actions, il faut s’attacher à leur coordination. Harceler la police, c’est faire qu’étant partout, elle ne soit nulle part efficace.



Être en armes. Tout faire pour en rendre l’usage

superflu. Face à l’armée, la victoire est politique


L’une d’hostilité franche, l’autre plus sournoise, démocratique. La première appelant la destruction sans phrase, la seconde, une hostilité subtile mais implacable : elle n’attend que de nous enrôler. On peut être défait par la dictature comme par le fait d’être réduit à ne plus s’opposer qu’à la dictature. La défaite consiste autant à perdre une guerre qu’à perdre le choix de la guerre à mener. Les deux sont du reste possibles, comme le prouve l’Espagne de 1936 : par le fascisme, par la république, les révolutionnaires y furent doublement défaits.


Dès que les choses deviennent sérieuses, c’est l’armée qui occupe le terrain. Son entrée en action paraît moins évidente. Il faudrait pour cela un État décidé à faire un carnage, ce qui n’est d’actualité qu’à titre de menace, un peu comme l’emploi de l’arme nucléaire depuis un demi-siècle. Il reste que, blessée depuis longtemps, la bête étatique est dangereuse. Il faut le 18 mars 1871. L’armée dans les rues, c’est une situation insurrectionnelle. L’armée entrée en action, c’est l’issue qui se précipite. Chacun se voit sommé de prendre position, de choisir entre l’anarchie et la peur de l’anarchie. C’est comme force politique qu’une insurrection triomphe. Politiquement, il n’est pas impossible d’avoir raison d’une armée.

 

 

        Enfin, le ou les auteurs se détachent de l'idée révolutionnaire de manière tout à fait claire, en retrouvant au passage une certaine hauteur de vue, certes au détriment du côté très pratique de cette seconde partie. Le but est de "déposer" les autorités, mais sans processus de revanche, juste par la signification de leur inutilité - vu que les communes, en ces endroits, fonctionnent.  On pourra se montrer plus sceptique quand à la possibilité de vaincre "le goût de la propriété" au sein de populations qui l'ont depuis des milliers d'années et vivent dans des espaces réduits ; ou celle d'une onde de choc planétaire suffisante pour l'extension rapide des communes [19] .

Déposer localement les autorités


La question, pour une insurrection, est de se rendre irréversible. L’irréversibilité est atteinte lorsque l’on a vaincu, en même temps que les autorités le besoin d’autorité, en même temps que la propriété le goût de s’approprier, en même temps que toute hégémonie le désir d’hégémonie. C’est pourquoi le processus insurrectionnel contient en lui-même la forme de sa victoire, ou celle de son échec. En fait d’irréversibilité, la destruction n’a jamais suffi. Tout est dans la manière. Il y a des façons de détruire qui provoquent immanquablement le retour de ce que l’on a anéanti. Qui s’acharne sur le cadavre d’un ordre s’assure de susciter la vocation de le venger. Aussi, partout où l’économie est bloquée, où la police est neutralisée, il importe de mettre le moins de pathos possible dans le renversement des autorités. Elles sont à déposer avec une désinvolture et une dérision scrupuleuses.

[...]

Le pouvoir ne se concentre plus en un point du monde, il est ce monde même, ses flux et ses avenues, ses hommes et ses normes, ses codes et ses technologies. Le pouvoir est l’organisation même de la métropole. Il est la totalité impeccable du monde de la marchandise en chacun de ses points. Aussi, qui le défait localement produit au travers des réseaux une onde de choc planétaire.






Un échafaudage théorique séduisant mais qui néglige le caractère humain


        L'aspect premier de cette seconde partie, très pratique et amplement discuté précédemment, fait encore une fois progressivement place à une théorisation philosophique, même si celle-ci se fait nettement plus discrète, se contentant d'affleurer au détour de certaines phrases. Cette théorisation se révèle attractive sur le papier, toutefois elle semble exiger trop de conditions pour être éventuellement valide, notamment en mettant totalement de côté la nature humaine.

        Cette seconde partie possède un indéniable côté messianique - ou "d'avènement" pour éviter la notion d'individualisation - , de par la prédominance de la prospective et sa brièveté lapidaire, nettement plus que la première partie [20] . La forme de témoignage disparaît complètement au profit de ce qui ressemble parfois au Prince, mais dans sa variante en direction de groupes insurrectionnels [21] . La dialectique hegelienne est quelque peu prise en défaut par les abus de brièveté et de prospective, et encore nettement plus que dans la première partie de "L'insurrection qui vient" , nous allons constater des failles béantes touchant à une psychologie de groupe qui semble largement négligée.

        À de nombreuses reprises en effet, le ou les auteurs se permettent de faire des présupposés très loin pourtant d'être évidents. L'homme serait capable de ne pas tenter de constituer des groupes sociaux de plus en plus vastes et organisés [22] . L'homme, sommé de choisir entre anarchie et ordre, choisirait l'anarchie [23] . L'homme, amené aux possibilités de la violence et de la vengeance, serait capable de ne pas y tomber, contrairement à tout ce que l'histoire nous a montré dans ce domaine. L'homme, débarrassé des structures de pouvoir et de décision, serait capable de renoncer à l'idée de pouvoir et de décision [24] .

        De ces quatres écueils, il me semble indéniable que le plus prégnant soit celui qui voudrait que nous soyions capables de ne pas irrémédiablement former des entités sociales de plus en plus vastes dans des espaces urbains, par exemple. Par ailleurs, quand le ou les auteurs évoquent des  "communes de communes" de manière lointaine, on sent comme un vide conceptuel, peu étonnant : comment constituer des communes de communes, donc des échanges sociaux de plus en plus denses, sans se transformer presque par hasard en systême social de masse ? Cet appui sur une vision déformée des comportements de groupe, avec des petits groupes d'individus qui seraient capables de s'auto-réguler sans reconstituer des travers quasiment ontologiques de l'homme en tant qu'animal social, pose clairement un problème dans le cadre d'un idéal aussi ambitieux. On s'aperçoit ici que malgré la volonté affichée de s'extraire de la pensée occidentale, le ou les auteurs s'y inscrivent pourtant en montrant une vision prospective pétrie de certitudes sur l'humain [25] .

        Les exemples choisis, eux, ne sont pas forcément pertinents. Et en laissant place à l'imagination, c'est un monde en décrépitude mais en état de guerre civile permanente qui est envisagé à moyen-terme par le ou les auteurs d'une "Insurrection qui vient" finalement pas si lucide que cela.


Quand la Commune rencontre Ravage et Mad Max...

        La Commune de Paris, "Ravage" , et Mad Max me semblent chacun refléter un aspect du contenu de "L'insurrection qui vient" , y compris dans ses contradictions. La Commune est prégnante dans ses aspects pratiques, et elle inspire la dénomination des futures entités sociales restreintes. Le livre Ravage contient des réflexions à la proximité finalement étonnante dans son analyse d'un monde en perdition comme dans l'élaboration d'une viabilité de groupes humains dans cette situation. Le film Mad Max, quand à lui, représente, à l'image de Ravage, la réalité de ce que l'adhésion aux thèses contenues dans le livre implique, mais permet également de constater un parallèle formel très intéressant avec les libertariens libéraux en ce qui concerne le futur envisagé.

 

 

        La Commune de Paris, évènement précurseur s'il en fut, mais également idéal brisé et donc toujours mythifiable, est visiblement une forte source d'inspiration pour les auteurs, en particulier en ce qui concerne les gestions de la montée insurrectionnelle proprement dite ainsi que de l'autodéfense face au systême social de masse.

 

        Elle est également prise en exemple comme possibilité de réussite des idées développées dans "L'insurrection qui vient" , tant dans le succès de la montée en puissance insurrectionnelle que de la gestion de l'insurrection proprement dite. Cette mise en exergue me semble pourtant peu pertinente, notamment au niveau de trois points très précis ayant trait à l'histoire de cet évènement :

 

  • Elle rassemblait une population très particulière - le prolétariat du Nord-Est parisien dans un Paris déserté par la plupart des habitants, plus riches, qui le pouvaient - dans des circonstances encore plus particulières - la fin du troisième empire, le siège de Paris par la Prusse, les conditions de l'armistice, l'idée communiste florissante - ; qui toutes deux ne me semblent pas comparables à la situation actuelle, malgré l'affirmation qu'il suffise "d'une rencontre" pour commencer à constituer une commune.

  • De plus, celle-ci a immédiatement remis en place des structures décisionnelles et émis de nombreux avis ayant force de loi dans Paris, certes non calquées sur le schéma précédent. On est ici très loin des idées avancées dans le livre à ce sujet.

  • Enfin, malgré un succès populaire non démenti, la Commune de Paris représente bien un échec insurrectionnel. On voit difficilement en quoi le systême social de masse agirait différemment aujourd'hui, dans l'optique d'une montée en puissance progressive de "poches de résistances" .



        Nous avons vu dans le billet précédent en quoi "Ravage" , écrit en 1942 par René Barjavel, développait une analyse civilisationnelle assez similaire à celle du ou des auteurs de "L'insurrection qui vient" , ne s'en détachant qu'à propos de la cause de cette "mort clinique" , cette dernière étant pour Barjavel [26] dûe tout d'abord au progrès technique. Une remarque à ce propos : cette analyse faisait écho de manière forte dans une France qui connaissait effectivement une régression technique brutale à cause de l'occupation allemande. Il n'est pas certain que la crise systémique amplifie suffisamment la portée du message de "L'insurrection qui vient" .

        Si Barjavel développe un idéal bien différent de celui présent dans cette seconde partie, en particulier concernant les futures organisations sociales, on trouve tout de même des similitudes fortes concernant l'idée d'un certain "retour à la terre" et à l'artisanat généralisé [27] mais aussi en ce qui concerne le rétrécissement géographique des flux  de personnes et des structures sociales. Sur ces points, "L'insurrection qui vient" se montre bien plus proche des "réactionnaires" comme Barjavel que ce dernier ne l'est des "néo-réactionnaires" - qui sont le plus souvent contre les évolutions sociales mais pour les évolutions scientifiques.


        Enfin, Mad Max, chronique d'une vengeance sur fond de désagrégation progressive d'un systême social de masse, me semble refléter partiellement ce qui attendrait l'homme dans un monde où les structures sociales de masse seraient progressivement dépassées et laissées "sur le bord de la route" : une sorte de Moyen-Âge organisationnel, entre féodalité et zones franches, avec un niveau de violence relativement élevé. Disons que c'est la face "réaliste" de ce qui est envisagé dans l'insurrection, réaction du systême social de masse et inclusion d'autres "communes d'idées" comprises, en cas d'effondrement effectif de nos systêmes sociaux de masse.

        On réalise alors que la réalité d'un libertarisme appliqué politiquement [28] non seulement ne s'en trouverait pas très différente, mais en plus pourrait bien remporter les luttes entre "communes d'idées" opposées et qui ne manqueraient pas de s'engager. On retrouve d'ailleurs cette proximité de la pratique dans de nombreux exemples cités dans le livre, comme le fonctionnement des favelas ou des "quartiers" . En effet, ces derniers ne sont que le reflet d'une politique qui désengage massivement l'état de pans entiers du territoire - même si celui-ci prétend encore être maître de ces lieux et que le libéralisme politique ne produit pas inéluctablement ce désengagement - , et ces "communes" citées en exemple trouvent leurs reflets dans les gated communities ou les forêts de Sologne. Ces "communes d'idées" sont déjà proches de ce qu'envisagent le ou les auteurs de "L'insurrection qui vient" , et pour les plus avancées créent elles aussi leurs propres échelles géographiques, leurs propres flux, et laissent le plus possible l'état à la porte d'entrée.


        Comme il est pointé par le ou les auteurs du livre, nul besoin d'attendre la disparition de notre systême social pour s'organiser ou faire fonctionner des "communes d'idées" . Ces communes, ou plutôt proto-communes, existent déjà dans la partie la plus riche [29] de la population , comme elles existent en certains lieux comme le plateau de Tarnac de manière atypique, ou dans les secteurs les plus pauvres de la population, à chaque fois selon les modalités énoncées dans "L'insurrection qui vient" . Il est loin d'être certain que leur extension se révèle bénéfique, même si on concède qu'en cas de désagrégation effective et globale du systême, ce peut être une des voies envisageables - surtout en comparaison du retour de régimes autoritaires centralisés. Toutefois, les "retirés volontaires" de Tarnac qui ont trente ans aujourd'hui pourraient bien mourir avant de voir ce genre de prédictions se réaliser...quand on promet que la fin est proche, il vaut mieux ne pas se tromper dans la chronologie, car le temps joue alors contre vos affirmations.






Notes

[1] Nous avons vu dans le précédent billet que c'est un constat qui repose sur des bases très fragiles, même en considérant que notre civilisation - ou du moins sa version anglo-saxonne - est effectivement sur son erre. En effet, réduire les possibilités à deux uniques choix opposés revient à ignorer l'inertie de tout systême social de masse. Mais j'en ai déjà parlé dans le précédent billet...

[2] On remarquera d'ailleurs que c'est la différence majeure avec les "réactionnaires" et "néo-réactionnaires" dans la vision du monde, ces derniers se plaçant toujours dans une perspective où nous pouvons toujours nous sauver - malgré des descriptions pré-apocalyptiques de leur point de vue - à condition de revenir à "ce qui marchait" .

[3] Posture que nous avons décrite dans le précédent billet : ici puis ici.

[4] On pourra objecter que ce simple énoncé disqualifie forcément les propos tenus. Je répondrais que bien des théories politiques ou philosophiques furent bâties sur des fondations moins solides que celles-là.

[5] Cette seconde partie représente d'ailleurs un seul tiers de "L'insurrection qui  vient", soit une quarantaine de pages.

[6] Il serait d'ailleurs une erreur de qualifier cela de révolution, tant ce dernier mot inclut la notion de remplacement d'un systême social de masse par un autre : c'est bien l'insurrection qui est prônée ici, avec certes la mise à bas du systême social de masse actuel, mais sans remplacement, sans prise de pouvoir centralisée et administrative, sans la notion de retour induite par le mot révolution.

[7] L'inversion du discours est aussi nommé en cour d'école le "miroir" ou encore "c'est celui qui dit qui l'est" : dans la situation présente, une inversion dialectique complète aurait été : "Si rien ne paraît moins probable qu'une insurrection, c'est que rien n'est plus probable qu'une insurrection."

[8] Rétifs déjà pas vraiment engagés à lire une analyse qui ne visait la persuasion que de manière marginale.

[9] En référence à la Commune de Paris de 1871, dont l'attrait, à raison, reste prégnant à l'extrême-gauche.

[10] Si désagrégation inéluctable il y a, c'est bien de survie dont le ou les auteurs parlent, en sus de la résistance aux attaques éventuelles du "systême" .

[11] On remarquera avec intérêt que cette vision post-apocalyptique rejoint celle des "pro-situationnistes" , successeurs et exégètes autoproclamés de Debord et qu'on retrouve par exemple avec les Éditions de l'Encyclopédie des Nuisances, à propos d'un certain "retour à la terre" . Même si "L'insurrection qui vient" s'en détache dans la partie analytique, notamment dans le poids donné à la technologie en tant que cause intrinsèque de la mort de notre civilisation, poids très élevé chez les "pro-situationnistes" et assez faible chez les "néo-situationnistes" .

[12] L'analogie avec cette période de l'histoire française se retrouve à plusieurs reprises dans cette seconde partie, et est notamment utilisée pour renverser le sens de certaines notions.

[13] Ce terme est d'ailleurs bien décrit ici, car l'argent est effectivement un moyen d'échange entre individus sans liens entre eux.

[14] À moins, bien sûr, d'un "éveil des consciences" aussi hypothétique qu'inenvisageable simultanément de la désagrégation de notre civilisation.

[15] Si on compare celles-ci, par exemple, à celles que nous avons en mathématiques ou en physique.

[16] Le fonctionnement du cortex préfrontal est d'ailleurs l'objet de nombreuses études dans des domaines variés, par exemple pour comprendre comment émotion, perception et réflexion infléchissent nos choix.

[17] Les lésions du cortex préfrontal s'accompagnent d'ailleurs de nombreux troubles - en gros : leur vie sociale explose - liés à l'incapacité à achever ces processus décisionnels.

[18] En opposition à la plupart des autres idéaux philosophiques ou politiques qui s'inscrivent tous dans un méta-récit de légitimation. Cela serait particulièrement paradoxal, en ce que cette philosophie correspond tout à fait à notre époque qualifiée de "postmoderne" , qui a pour caractéristique principale cette disparition progressive des méta-récits. En effet, si le ou les auteurs de "L'insurrection qui vient" affirment la supériorité évidente de leur théorie, la mise en pratique de celle-ci se traduirait par un communautarisme exacerbé, et un relativisme absolu des valeurs.

[19] La révolution de 1917, qui fut un choc planétaire, échoua quand même à rendre ce choc de perception décisif pour une internationalisation à court-terme...

[20] Avec une vraie singularité, en ce sens que nous ne sommes pas en présence d'un méta-récit, mais plus d'un non-récit très postmoderne. En effet, si est évoqué un futur individuel possiblement positif, le cadre général est totalement dévasté, ne laissant aucun espoir global, ou en tout cas extrêment vague et lointain, contrairement aux méta-récits philosophiques, politiques ou religieux classiques.

[21] L'état d'insurrection étant quasiment permanent vu que personne ne doit prendre la place laissée vacante par un pouvoir de masse déposé en chantant, à supposer que celle-ci ne s'éteigne pas.

[22] Compte tenu du fait que nos populations sont très denses, c'est à dire que nous n'avons pas réellement la possibilité de constituer de petits groupes autonomes les uns des autres sans rencontrer la tentation d'un regroupement vu comme bénéfique.

[23] En effet, comme le pointe fort justement l'auteur du blog radical chic dans l'article "À propos de "L'insurrection qui vient" " :

"Ah, les émeutes, tellement radicales, qu'on en oublierait qu'elles ont fini par se ramollir et

pas forcément sous le coup du couvre-feu. Au fond le délire de destruction fait penser à ces rituels de la fin du monde décrit par Eliade, sauf que ces rituels violents n'abolissent l'ordre social que pour mieux le reconstruire. Comme après juin 1848, la Commune ou mai 1968, c'est bien l'ordre qui fonde la société et le désir d'ordre qui jette les citoyens dans les bras d'un pouvoir qui les surveille."



[24] L'idée de décision étant ici en fait l'idée politique, c'est à dire de choix entre différentes solutions. Le ou les auteurs semblent croire en la possibilité pour un groupe social d'être apolitique, c'est à dire de ne pas mettre en place un processus de décision, les choix se faisant d'évidence, le groupe social étant censé s'être formé autour de communautés d'idées. François-Bernard Huyghes, dans un article intitulé "Verra-t-on des comités invisibles ? " , s'interroge également sur la viabilité de cette pureté apolitique :
"Problème de fond à être anti-politique au-delà de la politique, anti-économique et anti-travail au delà du principe de production, radical au-delà de la radicalité... où atterrit-on ? Et comment trouve-t-on une forme d'action assez pure, assez détachée des formes du vraie monde pour pouvoir y recourir sans perdre son âme ?
Si la réponse des auteur consiste à coller des morceaux de fer sur des lignes électriques pour le plaisir de faire des étincelles et quelques minutes au JT, on les plaint. S'ils sont innocents, on les plaint davantage.
Mais c'est la malédiction classique du refus de toute forme de rapport politique (donc de tout rapport de pouvoir) que d'osciller entre la contemplation pure et la parodie.
Dans les films de Fellini on choisit Rome pour attendre la fin du monde, d'autres préfèrent la Corrèze. Nous espérons sincèrement que le Comité invisible, s'il existe, se contentera d'y théoriser, d'ailleurs non sans talent."


[25] Qu'on retrouve aussi bien dans le capitalisme que dans le marxisme, par exemple. La certitude que la somme des intérêts personnels serait bénéfique au groupe pour le premier, la certitude qu'une classe serait capable de prendre le pouvoir et de l'exercer forcément mieux qu'une autre pour le second, la certitude que les "communes d'idées" ne verseraient ni dans les travers des systêms sociaux de masse - ce qui est fort posible au moins à faible échelle - ni dans les "travers" des comportements sociaux de groupe - qui se produisent à partir d'un nombre très faible d'individus. "Travers" qu'on peut aussi voir comme de simples caractéristiques sociales de l'homme, n'étant ni bonnes ni mauvaises mais se contentant d'être.

[26] Ce qui rapproche d'autant "Ravage" des "pro-situationnistes" à ce sujet...

[27] Ainsi, les réflexions sur la nécessité de posséder des savoirs différents de ceux encouragés actuellement, utiles pour la "survie en milieu hostile" et l'auto-perpétuation, sont quasiment identiques.

[28] Dans son sens le plus commun, à savoir le libertarisme libéral économiquement qu'on retrouve surtout aux États-Unis, prônant un état ultra-minimaliste et comptant sur l'auto-régulation individuelle et des "communautés" .

[29] Les top 0.1 % de la population mondiale.




À propos de "l'affaire de Tarnac"


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