Vie et destin, de Vassili Grossman

Publié le par Moktarama


Vie-et-destin---Editions-Julliard---1982


        Cet ouvrage a connu une destinée très particulière, à la mesure de sa force serait-on tenté d'écrire. Élaboré au tout début des années soixante en Russie soviétique par le romancier et héros de l'Union Soviétique Vassili Grossman, "Vie et destin" connût le triste privilège d'être non seulement censuré, mais aussi de disparaître de la surface de la Terre pendant une vingtaine d'années.

        Le manuscrit de ce roman n'apparut - en Suisse - qu'au début des années quatre-vingts, grâce au concours d'illustres dissidents soviétiques comme le physicien Sakharov, et fut publié à partir de deux versions - toutes deux incomplètes - du manuscrit [1] .

        Dès sa première publication, "Vie et destin" s'est détachée comme une oeuvre magistrale, véritable fresque de la société soviétique sous Staline ainsi que de son évolution depuis la Révolution Russe, le roman prenant comme cadre temporel les quelques mois de combats défensifs acharnés puis la contre-offensive soviétique autour du point de basculement européen que représenta dans le second conflit mondial la bataille de Stalingrad
.




Vassili Grossman, la destinée unique d'un auteur soviétique reconnu

        L'histoire personnelle de Vassili Grossman est tout à fait particulière, et mérite d'être racontée pour comprendre ce qui le motiva dans l'écriture de ce livre. Né en 1905 en Ukraine, l'auteur était jusqu'à "Vie et destin" considéré comme un écrivain soviétique réaliste reconnu, fort fidèle au parti communiste et à ses idéaux. Il fut repéré au début des années trente par Maxime Gorki, révolutionnaire de la première heure, membre de la nomenklatura et désigné par Staline comme porte-drapeau du réalisme soviétique. Vassili Grossmann devient alors l'un des nombreux écrivains officiels de l'Union Soviétique, passant sans dommages à travers les purges massives des années trente-six et trente-sept, même si, comme pour beaucoup de russes, certains de ses proches amis furent condamnés à "10 ans sans correspondance" [2] .


Vassily-Grossman-journaliste-de-guerre.jJournaliste sur le front de l'Est durant la seconde guerre mondiale


        Le changement de sa perception du systême soviétique commence à s'opérer pendant le second conflit mondial. Il deviendra alors journaliste de guerre [3] , et sera profondément secoué par les évènements qu'il couvrira à cette occasion - c'est pour ce travail qu'il deviendra Héros de l'Union Soviétique. Je pense en particulier à la bataille cruciale du théâtre européen, point de basculement de la guerre : Stalingrad - qui n'est pas choisie par hasard pour situer chronologiquement "Vie et destin". Vassili Grossman couvrit en tant que journaliste ce point de contact très particulier entre nazis et soviétiques, sa position lui permettant pour la première fois d'observer tous les maillons du systême social de masse alors en place en Russie : c'est un brutal désenchantement, qui amène de nombreuses questions pour le journaliste et romancier.

        En tant que descendant de parents de confession judaïque, et bien que complètement athée, la Shoah soulève chez Vassili Grossman d'autres questions, questions qui se combineront avec celles du précédent paragrahe. Il sera notamment un des premiers journalistes à pénétrer dans le camp de Treblinka, et apprendra la mort de sa mère avec le retour en Europe de l'Est des troupes soviétiques et la découverte de la "Shoah par balles" perpétrée par les nazis en 1941 et 1942. Vassili Grossman couvrira de très près ce génocide "artisanal" peu après la reconquète de l'Est, ayant été chargé par le pouvoir soviétique de rédiger un "Livre noir" sur ce sujet particulier [4] .

        Un troisième évènement va apporter de nombreuses réponses à toutes ces questions et remises en cause tant pratiques que philosophiques, achevant un surprenant retournement de perception, et ce quelques années après la fin de la seconde guerre mondiale. Cet évènement, c'est l'institutionnalisation progressive de l'antisémitisme par le régime soviétique stalinien.

        D'écrivain officiel du réalisme soviétique, fort convenu bien qu'au talent reconnu, Vassili Grossman se débarasse, à la fin de sa vie et comme d'un fardeau, des conventions et hypocrisies particulières à son époque et à la société dans laquelle il vivait. Il écrit alors son dernier roman [5] comme un testament intellectuel et littéraire, rentrant dans le groupe fort restreint des romanciers qui se firent les témoins lucides de leur temps [6] .

        Ce témoignage en forme de fiction, hallucinant de sincérité pour la Russie soviétique, Vassili Grossman le soumet en 1962 au rédacteur en chef de Znamia - l'une des revues littéraires officielles - en espérant follement que le "dégel" qui suivit la mort de Staline permettrait peut-être la publication en Russie de cette vision terriblement lucide du cheminement historique de la révolution de 1917.

        Si les temps avaient effectivement quelque peu changé avec la mort du Petit Père des Peuples, et si Vassili Grossman ne fut pas exécuté [7] dans les sous-sol tristement célèbres de la Loubianka - un bâtiment au fonctionnement d'ailleurs décrit dans "Vie et destin" - , tout ce qui avait pu servir à l'élaboration du roman connut ce funeste sort [8] .

        "Vie et Destin" fut d'ailleurs le premier roman - et le seul avec "L'archipel du goulag" - à connaître ce terrible sort de la disparition pure et simple effectuée par le KGB. L'habitude de l'époque consistait normalement à ne pas publier les romans et nouvelles ne correspondant pas à la ligne idéologique du moment, ceux-ci étant considérés comme d'une influence négligable lorsque leur diffusion se limitait au cercle familial élargi de l'écrivain. Cette "mansuétude" vis-à-vis des écrivains permit en Union Soviétique la mise en place du systême d'édition et de diffusion parallèles aux publications officielles, les samizdats. Le régime n'était donc pas aussi dément dans sa sévérité vis-à-vis des écrivains que ce qu'on peut imaginer en 2009 : ainsi, Pasternak n'eut pas de problèmes pour publier en Italie son célèbre "Dr Jivago" en 1957, et Alexander Bek fut interdit de publication vers la fin de sa vie mais ne vit aucun de ses romans confisqués par le KGB et put aussi les publier en Occident par l'intermédaire des samizdats.

        La version de "Vie et destin" dont je dispose est celle des éditions Julliard/L'âge d'homme, publiée en 1983 [9] . Celle-ci contient une intéressante introduction d'Efim Etkind - professeur et un des deux traducteurs de cette version - qui cite un propos tenu à Vassili Grossman et attribué à un haut responsable soviétique des années soixante : " [...] il ne saurait être question de publier son roman ni de lui rendre son manuscrit, et que le livre ne risque guère de voir le jour avant deux ou trois cents ans."




Un auteur jamais très loin de ses personnages

        "Vie et destin" est la seconde partie d'une épopée commencée avec "Pour une juste cause" . Ce dernier roman, qui prend logiquement comme cadre le début de la bataille de Stalingrad - "Vie et destin" débutant, lui, au plus fort de l'offensive nazie - , fut écrit avant le retournement complet de la perception de son propre pays qu'avait Vassili Grossman.

        L'ensemble des deux ouvrages nous raconte les histoires de nombreux personnages très différents, tous plus ou moins liés entre eux par amitié, famille proche ou éloignée, amour, appartenance au parti, ou bien sûr par la force des évènements qui ballottent tout ce petit monde dans le ressac de l'Histoire.

        "Vie et destin" , qui peut se lire isolément sans problème [10] , débute en octobre 1942, et va s'étaler sur plusieurs mois, suivant la contre-offensive soviétique commencée à Stalingrad jusqu'à l'arrivée de l'Armée Rouge en Ukraine au début de 1943.


        Si le pôle du roman est évidemment la bataille de Stalingrad, car c'est elle qui dicte la "marche des évènements" , Vassili Grossman nous expose la vie de personnages éparpillés en Russie et en Europe de l'Est. Ces protagonistes ont des activités toutes très différentes, tout comme le sont leurs états d'âme :

  • Krimov est un responsable du Parti Communiste en Ukraine tout juste réaffecté à un niveau qui lui semble inférieur. Il est pour autant fidèle au Parti dans tous les sens du terme, mais se retrouvera malgré tout à la Loubianka.
  • Strum, physicien de génie, croit en l'idéal communiste mais s'en détachera par son inflexible volonté d'indépendance scientifique, qui à un moment va rentrer en conflit direct avec ce que le Parti attend de lui. Le Petit Père des Peuples tranchera lui-même la question, le physicien travaillant expérimentalement sur la physique nucléaire et se révélant finalement nécessaire.
  • Novikov, officier de blindés à Stalingrad, combattant proche de ses hommes, pragmatique et pas idéologue pour un sou.
  • Mostovskoï, commissaire politique du Parti Communiste interné dans un camp de prisonniers de guerre nazi en Europe de l'Est.
  • Et tant d'autres encore, opposés ou fidèles au Parti ou à l'idéal soviétique de cette période, chacun avec sa vie, ses espérances et ses préjugés.


        L'auteur semble s'exprimer un peu à travers tous ses personnages, ce qui se ressent au travers de quelques réflexions qui semblent empruntées [11] . Toutefois, deux personnages sont particulièrement inspirés de Vassili Grossman lui-même :

  • En termes de pensée philosophique, il délivre une vision fort intéressante à travers les écrits du personnage d'Ikonnikov, religieux mystique interné avec Mostovskoï puis exécuté.

  • Il communique au lecteur son cheminement intérieur - notamment en ce qui concerne la perception du systême social de masse dans lequel il baigne - à travers le personnage, descendant de pratiquants juifs lui aussi, du physicien Strum, scientifique revêche qui réalise la patence de l'échec de l'idéal soviétique lorsque son destin personnel s'assombrit ; puis s'aperçoit brutalement de la puissance de l'autorenforcement psychologique crée par ce systême lorsque, honoré d'un appel téléphonique du "grand Staline" lui-même, il se renie totalement.




"Vie et destin" , chef d'oeuvre à tous les étages


        Ce qui rend "Vie et destin" particulier, c'est aussi sa pertinence à tous les niveaux de lecture, en racontant des histoires crédibles et humaines, en façonnant des personnages aussi divers que l'humanité, mais aussi en ancrant les histoires individuelles dans un cadre d'un réalisme saisissant ainsi qu'en contant avec une étonnante lucidité l'histoire de la Révolution Russe et des différents courants soviétiques à travers les personnages.



Le réalisme soviétique au service d'une incroyable humanité

        Si les personnages créés par Vassili Grossman se voient attribuer des comportements très réalistes, le regard porté sur eux est profondément humaniste. Dans "Vie et destin" ,  les femmes et les hommes s'aiment, se perdent, se trahissent, font preuve de courage ou de lâcheté, sont tour à tour lucides ou aveugles, agissent égoïstement, se remettent en question ou sont pétris de certitudes, sont généreux, pitoyables, indépendants ou soumis, s'illustrent ou restent anonymes, vivent ou meurent dans la grandeur et la bassesse mélangées.

        Toutefois, jamais l'auteur ne juge ses personnages, qu'ils puissent être considérés comme "bons" ou "mauvais" : il se contente de montrer toute la palette de la condition humaine. Vassili Grossman ne cherche pas à induire la supériorité des responsabilités individuelles, ni à "séparer le bon grain de l'ivraie" . Chacun des personnages recèle ainsi le plus souvent en lui le bon grain et l'ivraie en un dualisme qui semble indissociable.

        Dans ce roman plus que dans la plupart des fresques historiques et littéraires, on constate de manière très prégnante la position de particules qu'ont les hommes au sein des systêmes sociaux de masse et leur propension à se faire porte-parole de la conservation du systême s'ils y occupent une place confortable, en l'occurence au sein de celui qui régissait la Russie soviétique et stalinienne. Le reniement de Victor Strum suite aux compliments du Petit Père des Peuples et à la réintégration au sein d'un systême soviétique qu'il décriait il y a peu, et surtout la prise de conscience par le physicien de ce nouveau changement de perception - cette fois-ci en faveur du stalinisme - en est emblématique :
     « Bien sûr, au fond de son âme, Strum comprenait parfaitement que ces changements, en fait, ne changeaient rien. Il n'était ni stupide ni cynique, il savait réfléchir.

     Durant cette période, il se souvint d'un récit de Krymov [un de ses amis] concernant un de ses vieux amis, Bagrianov, premier juge d'instruction des tribunaux militaires. Bagrianov avait été arrêté en 1937, mais en 1939, Beria, dans un brusque accès de libéralisme, l'avait relâché et autorisé à rentrer à Moscou.

     Krymov racontait que Bagrianov était venu chez lui, directement de la gare, en pleine nuit, vêtu d'une chemise et d'un pantalon en lambeaux, avec, en poche, l'attestation du camp.

     Durant cette première nuit, il avait prononcé des discours séditieux, compati au sort des détenus des camps, raconté son intention de devenir apiculteur ou jardinier.

     Mais, peu à peu, au fur et à mesure qu'il retrouvait sa vie d'antan, ses discours s'étaient modifiés.

     Krymov racontait en riant les transformations progressives de l'idéologie de Bagrianov. On lui avait rendu son uniforme ; il avait conservé ses idées libérales, mais ne jouait plus à dénoncer le mal, façon Danton.

     Puis, en échange de son attestation de libération, on lui rendit son visa de séjour à Moscou. Dès lors, on le vit adopter des positions hégéliennes : « Le réel est raisonnable. » On lui rendit son appartement et il tint un langage tout à fait nouveau, disant qu'on trouvait, dans les camps, un grand nombre de détenus jugés pour crimes contre l'Etat Soviétique. On lui rendit ses décorations. Il fut réintégré dans le parti et on tint compte de ses années d'ancienneté.


[…]


     Son jugement sur les gens qui avaient péri en 37 n'avait pas changé. Il était toujours horrifié par la cruauté de Staline.

     La vie des gens ne se trouvait pas modifiée sous prétexte que Strum était devenu l'enfant chéri de la chance, après avoir été un paria. Les victimes de la collectivisation, les gens fusillés en 37 n'allaient pas ressusciter parce qu'on allait donner, ou refuser, à un dénommé Strum une médaille ou une décoration […]

     Victor Pavlovitch [Strum] le comprenait bien et ne l'oubliait pas. Et malgré tout, des changements se produisaient dans sa mémoire et sa compréhension des choses. »



La description saisissante d'une époque...

        Comme tout roman exceptionnel, on perçoit dans "Vie et destin" ce qu'aucun livre d'histoire ne pourrait faire ressentir : le roman nous offre un panorama absolument unique sur la Russie soviétique et stalinienne ainsi que sur la période historique charnière que fut la fin de l'année 1942 dans ce pays.

        L'Union Soviétique est vue par les personnages comme un véritable monstre bureaucratique aux règles sans cesse fluctuantes, qui d'un moment à l'autre peut vous récompenser ou vous punir, créant un sentiment diffus d'angoisse chez la population. Cette monstruosité bureaucratique, qui semble conçue dans tous ses rouages pour satisfaire l'objectif du renforcement structurel, apparaît crûment dans la peur permanente d'avoir à y faire face...la moindre convocation, la moindre rencontre avec les bureaucrates engendrant quasi-systématiquement des malheurs pour les protagonistes.

        Cette bureaucratisation formelle très étendue semble presque parfaitement complétée par son pendant sécuritaire, représenté dans l'imaginaire russe de l'époque par le NKGB ainsi que son siège moscovite tristement célèbre, la Loubianka. Si la bureaucratie angoisse le soviétique moyen, la Loubianka le terrifie profondément, tout comme le systême de dénonciation institutionnalisé qui aboutit à surveiller ses paroles autant qu'on le peut, au risque de se trouver déporté ou condamné à "dix ans sans correspondance" . Cette peur culmine en la personne de Staline, dirigeant pas moins absolu que le Fürher nazi, qui inspire dans la hiérarchie du Parti Communiste au moins autant d'effroi que le NKGB chez le simple citoyen russe ; et aboutit à des phénomènes similaires de dénonciation et de purge permanentes. On peut le percevoir dans "Vie et destin" , comme lorsqu'à la fin du premier jour de la contre-offensive de l'Armée Rouge sur Stalingrad, le général soviétique Guetmanov parle à l'officier de blindé Novikov, ce dernier ayant repoussé son attaque de quelques minutes pour préserver ses hommes :

 

     « Ce que je n'oublierai jamais, dit Guetmanov en baissant sa voix jusqu'au chuchotement, c'est comment tu as retardé le débouché de l'attaque de huit minutes. Le commandant de l'armée attend. Le commandant du groupe d'armées exige que tu lances tes chars immédiatement. On m'a dit que Staline a téléphoné à Eremenko [commandant du groupe d'armées] pour savoir pourquoi tes tanks n'attaquaient pas. Tu as fait attendre Staline. Mais, en effet, on a créé la percée sans perdre un seul char, un seul homme. Ca, je m'en souviendrai toute ma vie. »

     Et la nuit, quand Novikov partit sur son char pour Kalatch, Guetmanov passa chez le chef de l'état-major et lui dit :

     « J'ai rédigé une lettre , camarade général, sur le comportement du chef du corps de blindés qui a, de son propre chef, retardé de huit minutes le déclenchement d'une opération décisive, capitale, d'une opération qui devait déterminer le sort de la Grande Guerre Patriotique. Prenez connaissance, je vous prie, de ce document. »

 


        L'aspect de charnière pour Staline et l'Europe que représenta la victoire soviétique à Stalingrad est très bien racontée dans le roman de Vassili Grossman. En 1942, lors du déclenchement de l'opération Barberousse des nazis pour envahir l"Union Soviétique, Staline avait été jeté devant sa propre incompétence : les nazis avançaient comme dans du beurre à travers l'Est et des armées dont on avait décapité le commandement lors des grandes purges, quelques années auparavant ; et ce malgré les nombreux avertissements que l'état-major soviétique reçut préalablement à l'offensive. Jamais auparavant le régime n'avait autant été en danger, et l'exil des moscovites du Parti au fin fond de la Russie, c'est-à-dire l'éventualité de la chute de Moscou, résonnèrent fortement à tous niveaux de l'appareil soviétique. Aussi, la victoire à Stalingrad apparut comme le plus grand succès de Staline, qui trouvait là la meilleure légitimation possible tant de sa personne que du régime très particulier qu'il avait instauré en Union Soviétique. L'auteur, dans un des passages du roman les plus osés tant personne n'était autorisé à même le penser dans les années staliniennes de l'URSS, nous donne à imaginer les émotions du Petit Père des Peuples quelques minutes avant la contre-offensive soviétique sur Stalingrad :

     « Soudain, il revit les yeux perçants de Trotski, leur intelligence impitoyable, le plissement méprisant des paupières, et il regretta pour la première fois que Trotski fût mort : il aurait entendu parler de ce jour.

     Staline se sentait heureux, plein de force ; il n'avait plus ce goût de plomb dans la bouche, son coeur ne le faisait pas souffrir. Le sentiment de la vie, chez lui, se confondait avec le sentiment de sa force. Depuis les premiers jours de la guerre, une angoisse physique étreignait Staline. Elle ne le lâchait pas même quand les maréchaux, voyant sa colère, se figeaient de peur devant lui, ou quand les foules l'acclamaient, debout au Bolchoï. Il avait constamment l'impression que son entourage se moquait secrètement de lui en pensant à son désarroi au cours de l'été 1941. »



...et une synthèse au vitriol de l'avènement de la révolution communiste de 1917

        À travers la formidable galerie de personnage déployée dans "Vie et destin" , Vassili Grossman s'attache à nous faire découvrir les jugements des soviétiques de son époque sur l'histoire depuis l'avènement des bolchéviques, qu'ils soient persuadés du bien-fondé de leur régime ou bien qu'ils considèrent celui-ci comme défectueux de manière marginale ou systémique. Il en ressort ainsi une intéressante vision d'ensemble, assez balancée et bien informée grâce à la position idéale de l'auteur au sein du systême soviétique - journaliste, romancier officiel et Héros de l'URSS. On remarquera qu'il n'est finalement que peu question des détails, les épisodes de l'histoire soviétiques surgissant ou affleurant en permanence dans les pensées et paroles des personnages, dressant en fait un tableau par petites touches disparates.

        De par l'évocation des mencheviks, en désaccord avec les bolchéviques dès 1912, et qui se sont exilés voire ralliés - pour certains - à la noblesse russe, Vassili Grossman semble questionner l'utilisation violente et massive qui fut faite des soviets en 1917 pour prendre un pouvoir absolu sur les institutions russes, au détriment de la formation d'une constituante pour la Russie.

        De manière similaire, les évocations fréquentes de la dékoulakisation des années vingt ainsi que des purges massives de la fin des années trente dressent, à travers leur connotation négative évoquée à demi-mots par l'immense majorité des personnages - simples soviétioques ou membres du Parti - , le tableau contextuel de la victoire totale du courant bolchévique "dur" des staliniens sur le courant bolchévique "modéré" [12] composé aussi bien de Trotski que des artistes constructivistes. Cette victoire, absolue et totale, apparaît dans "Vie et destin" comme la victoire de l'absurde et de l'arbitraire sur l'humanité pourtant profonde de l'idéal communiste.

        Les critiques du systême social régissant les personnages sont toujours faites à demi-mots par ces derniers, même quand elles concernent des faits très récents par rapport à l'intrigue. Ainsi, les personnages russes ont bien évidemment remarqué le brutal virage nationaliste pris par Staline et le Parti Communiste lors du déclenchement de l'opération Barberousse par Hitler. Devant l'avancée extrêment rapide de la Wehrmacht en Europe de l'Est et face à des troupes soviétiques dont le commandement avait été décapité quelque années plus tôt lors des grandes purges, il ne fallut pas attendre longtemps pour que l'internationalisme communiste de bon aloi affiché par l'Union Soviétique jusqu'alors ne vole en éclats. On s'empressa de ressortir "notre Mère la Russie" ainsi que le "sol sacré de la patrie" et autre breloques émotionnelles, rapprochant d'autant le communisme maintenant national de Staline du national-socialisme d'Hitler. C'est ainsi que Grossman met dans la bouche du commandant de camp nazi Liss parlant au commissaire politique communiste et prisonnier Mostovskoï : « Aujourd'hui, on nous regarde avec horreur et on vous regarde avec amour et espoir. Mais, n'en doutez pas, ceux qui nous regardent avec horreur, vous regarderont, vous aussi, avec horreur. »

        Ce retournement du régime soviétique, de l'internationalisme vers le nationalisme, va avoir des conséquences très concrètes, décrites par un Vassili Grossman qui les aura vues à l'oeuvre dans les années cinquante [13] . En effet, l'ostracisme institutionnalisé qui touchait depuis de nombreuses années les classes jugées nocives - ainsi que leurs descendants - va se déplacer vers un racisme institutionnalisé touchant cette fois-ci les ethnies ou religions jugées nocives...comme les juifs, notamment [14] . Aux yeux de l'auteur, cela semble confirmer indéniablement la proximité des régimes hitlériens et staliniens, dans tout ce qu'ils ont d'implacable comme dans leur prétention au bien absolu pour les catégories d'hommes défendues - allemands purs ici, prolétaires purs là. Grossman exprime ces pensées à travers le personnage le plus personnel de son roman, Victor Strum le physicien, lorsque ce dernier répond à un questionnaire individuel du Parti Communiste ; notamment dans les cinquième et sixième questions, respectivement à propos de sa nationalité et de son origine sociale :

     Appuyant sur sa plume, Strum inscrivit, d'une écriture ferme : « Juif. » Il ne pouvait deviner ce qu'il en coûterait bientôt d'avoir répondu à la cinquième question : « Kalmouk, Balkarets, Tchétchène, Tatare de Crimée, Juif... »

     Il ne pouvait prévoir que, d'année en année, d'obscures passions allaient se déchaîner autour de ce cinquième point, que la peur, la haine, le désespoir, le sang, allaient passer, se déplacer du sixième point (« origine sociale ») au cinquième, que dans quelques années, de nombreuses personnes rempliraient le cinquième point avec le même sentiment de fatalité que lorsque réondaient à la question suivante les enfants d'officiers cosaques, de nobles, de propriétaires d'usines, de prêtres, au cours des précédentes décennies.


[...]


     « La Grande Révolution [de 1917] avait été une révolution sociale, celle des pauvres. Pour Strum, la sixième question était l'expression, parfaitement naturelle, d'une juste méfiance des pauvres, née de la tyrannie millénaire des riches.

    Il écrivit : « Petite-bourgeoisie. » Petite-bourgeoisie ! Comment cela ! Soudain, sans doute était-ce l'effet de la guerre, il se dit qu'au fond, la différence n'était peut-être pas si grande, entre la question soviétique légitime de l'origine sociale et le sanglant problème de la nationalité, tel qu'il se posait pour les Allemands. Il se rappela les discussions nocturnes de Kazan [Il critiquait alors sans détour le systême stalinien, qui lui-même était en fort mauvaise posture] , le discours de Madiarov sur l'attitude de Tchekhov à l'égard du genre humain. Il se dit : « La distinction sociale me semble juste, morale. Mais, pour les Allemands, les différences de nationalité sont tout aussi morales. Une chose me paraît évidente : il est horrible de tuer les Juifs sous prétexte qu'ils sont juifs. Ils sont des hommes comme les autres, ils peuvent être bons, mauvais, doués, stupides, bornés, gais, sensibles, généreux ou avares. Hitler, dit, lui : aucune importance ! Ils sont juifs, le reste ne compte pas. Naturellement, je proteste de tout mon être. Mais finalement, nous suivons le même principe : ce qui compte, c'est qu'on soit ou non d'origine noble, fils de koulak ou de marchand. Ils s'agit de leurs fils, ou de leurs petits-enfants. Que voulez-vous, ils ont la noblesse dans le sang, comme le judaïsme, à croire qu'on est marchand ou prêtre héréditairement ! C'est ridicule ! Sophie Perovskaïa [N.d.T. : militante révolutionnaire avant 1917] était fille de général, bien plus, de gouverneur ! Faut-il la jeter aux orties ? Et Komissarov, le larbin policier qui a capturé Karakozov, aurait répondu à la sixième question : « Petit-bourgeois. » Et on l'aurait pris à l'Université. Car Staline a dit : « Le fils n'a pas à répondre de son père. » Mais il a également dit : « La pomme ne tombe jamais loin du pommier. » Bref, puisque petit-bourgeois il y a... »





L'aboutissement philosophique surprenant d'un des hommes les plus lucides de son époque

        On peut lire vers le milieu de "Vie et destin" le développement d'une vision philosophique étonnante, à travers le personnage d'ermite mystique d'Ikonnikov, enfermé avec d'autres russes - prisonniers politiqus ou non - dans un camp de prisonniers nazi, exécuté mais serein. Un de ses codétenus, l'ancien commissaire politique du Parti Mostovskoï, nous fait découvrir après un entretien mouvementé avec l'officier nazi Liss, ce testament philosphique posthume dont on croit percevoir qu'il est également, dans une certaine mesure, celui de l'auteur. Il correspond à merveille avec ce que devait être Vassili Grossman dans les années soixante, un homme qui a beaucoup lu et vécu : désabusé, lucide sur la condition humaine, et pourtant voulant croire à l'existence d'une bonté humaine dont son époque était chiche.

        Cette vision philosophique pourra être considérée d'un pragmatisme humaniste et réaliste ou d'une naïveté et d'un abandon intellectuels incroyables ; selon que l'on sera misanthrope ou philanthrope [15] . Elle est, en un sens, à un point de contact entre philosophies occidentale et orientale ; rejetant violemment la possibilité d'un grand bien social universel comme sa prétention pour les systêmes sociaux de masse tant elle est tautologique ; tout en mettant en valeur la dualité de la condition humaine, qui voit systématiquement surgir le bien du mal et le mal du bien.

        Mais plutôt que de paraphraser un des extraits les plus forts de cet impressionnante fresque qu'est le roman de Vassili Grossman, je vous le propose en intégralité. La naïveté apparente de ce passage ne doit pas pousser à négliger que l'homme qui l'a écrit a été capable de remettre en question la totalité de son systême de pensée ainsi que les doxas de son époque alors même qu'il était en train d'accéder à la reconnaissance officielle...

    « La plupart des êtres qui vivent sur terre ne se fixent pas pour but de définir le « bien » . En quoi consiste le bien ? Le bien pour qui ? Le bien de qui ? Existe-t-il un bien en général, applicable à tous les êtres, à tous les peuples, à toutes les ciconstances ? Ou, peut-être, mon bien réside dans le mal d'autrui, le bien de mon peuple dans le mal de ton peuple ? Le bien est-il éternel et immuable, ou, peut-être, le bien d'hier est aujourd'hui un vice et le mal d'hier est aujourd'hui le bien ?

    Le jugement dernier approche, les philosophes et les théologiens ne sont plus les seuls à se poser le problème du bien et du mal, il se pose à tous les hommes, cultivés ou analphabètes.

    Les hommes ont-ils avancé dans l'image qu'ils se font du bien au cours des millénaires ? Est-ce une notion communce à tous les hommes, et « il n'ya pas de différence de Juif et de Grec » , comme disait l'apôtre. Ou peut-être est-ce une notion encore plus large, commune aussi aux animaux, aux arbres, aux lichens, cette largeur qu'ont mise dans la notion de bien Bouddha et ses disciples ? Bouddha qui, pour englober le monde dans l'amour et le bien, a fini par le nier.

    Je le vois : la succession, au cours des millénaires, des différents systêmes moraux et philosophiques des guides de l'humanité conduit au rétrécissement de la notion du bien.

    Les idées chrétiennes, que cinq siècles séparent du bouddhisme, rétrécissent le monde vivant auquel s'appliquent les notions de bien et de mal : ce n'est plus le monde vivant dans sa totalité mais seulement les hommes.

    Au bien des premiers chrétiens, le bien de tous les hommes, a succédé le bien pour les seuls chrétiens, et à côté existait le bien des musulmans.

    Des siècles s'écoulèrent et le bien des chrétiens se divisa et il y eut le bien des catholiques, celui des protestants et celui des orthodoxes. Puis, du bien orthodoxe naquit le bien de la nouvelle et de l'ancienne foi.

    Et vivaient côte-à-côte le bien des riches et le bien des pauvres, et le bien des Jaunes, des Noirs, des Blancs.

    Et, se fragmentant de plus en plus, apparut le bien pour une secte, une race, une classe ; tous ceux qui se trouvaient au-delà du cercle étroit n'étaient plus concernés.

    Et les hommes virent que beaucoup de sang était versé à cause de ce petit, de ce mauvais bien, au nom de la lutte que menait ce bien contre tout ce qu'il estimait, lui, le petit bien, être le mal.

    Et parfois, la notion même d'un tel bien devenait un fléau, devenait un mal plus grand que le mal.

    Un tel bien n'est que de la balle d'où est tombée la graine. Qui rendra la graine aux hommes ?

    Donc, qu'est-ce que le bien ? On disait : c'est un dessein, et, liée à ce dessein, une action qui mène au triomphe de l'humanité, d'une famille, d'une nation, d'un État, d'une classe, d'une croyance.

    Ceux qui luttent pour le bien d'un groupe s'efforcent de le faire passer pour le bien général. Ils proclament : mon bien coïncide avec le bien général ; mon bien n'est pas seulement indispensable pour moi, il est indispensable à tous. Cherchant mon propre bien, je sers le bien général.

    Ainsi, le bien ayant perdu son universalité, le bien d'une secte, d'une classe, d'une nation, d'un État, prétend à cette universalité pour justifier sa lutte contre tout ce qui lui apparaît comme étant le mal.

    Mais même Hérode ne versait pas le sang au nom du mal, il le versait pour son bien à lui, Hérode. Une nouvelle puissance était née qui le menaçait, menaçait sa famille, ses amis et ses favoris, son royaume, son armée.

    Or, ce qui était né n'était pas un mal mais le christianisme. Jamais encore l'humanité n'avait entendu ces paroles : « Ne jugez pas et vous ne serez pas jugés : car, du jugement dont vous jugerez, vous serez jugés ; et de la mesure dont vous mesurerez, il vous sera mesuré...Aimez vos ennemis ; faites du bien à ceux qui vous haïssent ; bénissez ceux qui vous maudissent ; priez pour ceux qui vous insultent...Toutes les choses que vous voulez que les hommes vous fassent, faites-les donc aussi pour eux ; car c'est cela, la loi et les prophètes. »

    Qu'apporta à l'humanité cette doctrine de paix et d'amour ?

    Les tortures de l'Inquisition, la lutte contre les hérésies en France, en Italie, en Flandre, en Allemagne, la guerre entre les protestants et les catholiques, la cruauté des ordres monastiques, la lutte entre Avvakoum et Nikon, des persécutions séculaires contre la science et la liberté, le génocide de peuples entiers, les criminels brûlant les villages de nègres en Afrique. Tout cela coûta plus de souffrance que les crimes des brigands et des criminels faisant le mal pour le mal...

    Telle est la destinée terrible, qui laisse l'esprit en cendres, de la doctrine la plus humaine de l'humanité ; le christianisme n'a pas échappé au sort commun et il s'est lui aussi divisé en une série de petits « biens » privés. La cruauté de la vie fait naître le bien dans les grands coeurs, ils portent ce bien dans la vie, brûlant de désir de transformer le monde à l'image du bien qui vit en eux. Mais ce ne sont pas les cercles de la vie qui se transforment à l'image du bien, c'est l'idée du bien qui, engluée dans le marécage de la vie, se fragmente, perd son universalité, se met au service du moment présent et ne modèle pas la vie à sa merveilleuse mais immatérielle image.

    L'homme perçoit toujours la vie comme une lutte entre le bien et le mal, mais il n'en est pas ainsi. Les hommes qui veulent le bien de l'humanité sont impuissants à réduire le mal sur terre.

    Les grandes idées sont nécessaires pour frayer de nouvelles voies, abattre les falaises ; les rêves d'un bien universel pour que les grandes eaux puissent couler en un seul flot. Si la mer pouvait penser, l'idée et l'espoir du bonheur naîtraient dans ses eaux à l'occasion de chaque tempête ; et la vague, en se brisant contre les rochers, penserait qu'elle périt pour le bien des eaux de la mer, il ne lui viendrait pas à l'idée qu'elle est soulevée par la force du vent, que le vent l'a soulevée comme il en a soulevé des milliers avant elle et comme il en soulèvera des milliers après elle.

    Des milliers de livres ont été écrits pour indiquer comment lutter contre le mal, pour définir ce que sont le bien et le mal.

    Mais le triste en tout cela est le fait suivant, et il est incontestable : là où se lève l'aube du bien, qui est éternel mais ne vaincra jamais le mal, qui est lui aussi éternel mais ne vaincra jamais le bien, là où se lève l'aube du bien, des enfants et des vieillards périssent, le sang coule. Non seulement les hommes mais même Dieu n'a pas le pouvoir de réduire le mal sur terre.

    « Une voie a été ouïe à Rama, des lamentations et des pleurs et de grands gémissements. Rachel pleure ses enfants ; et elle ne veut pas être consolée, parce qu'ils ne sont plus. » Et il lui importe peu, à la mère qui a perdu ses enfants, ce que les sages estiment être le bien et ce qu'ils estiment être le mal.

    Mais alors, peut-être que la vie, c'est la mal ?

    J'ai pu voir en action la force implacable de l'idée de bien social qui est née dans notre pays. Je l'ai vue au cours de la collectivisation totale ; je l'ai vue encore une fois en 1937. J'ai vu qu'au nom d'une idée du bien, aussi belle et humaine que celle du christianisme, on exterminait les gens. J'ai vu des villages entiers mourant de faim, j'ai vu, en Sibérie, des enfants de paysans déportés mourant dans la neige, j'ai vu les convois qui emmenaient en Sibérie des centaines et des milliers de gens de Moscou, de Leningrad, de toutes les villes de la Russie, des gens dont on avait dit qu'ils étaient les ennemis de la grande et lumineuse idée du bien social. Cette grande idée tuait sans pitié les uns, brisait la vie des autres, elle séparait les femmes et les maris, elle arrachait les pères à leurs enfants.

    Maintenant, l'horreur du fascisme allemand est suspendue au-dessus du monde. Les cris et les pleurs des mourants emplissent l'air. Le ciel est noir, la fumée des fours crématoires a éteint le soleil.

    Mais ces crimes inouïs, jamais vus encore dans l'nuivers entier, jamais vus même par l'homme sur terre, ces crimes sont commis au nom du bien.

    Il y a longtemps, alors que je vivais dans les forêts du Nord, je m'étais imaginé que le bien n'était pas dans l'homme, qu'il n'était pas dans le monde des animaux et des insectes, mais qu'il était dans le royaume silencieux des arbres. Mais non ! J'ai vu la vie de la forêt, la lutte cruelle que mènent les arbres contre les herbes et les taillis pour la conquête de la terre. Des milliards de semences, en poussant, étouffent l'herbe, font des coupes dans les taillis solidaires ; des milliards de pousses autosemencées entrent en lutte les unes contre les autres. Et seules celles qui sortent victorieuses de la compétition forment une frondaison où dominent les essences de lumière. Et seuls ces arbres forment une futaie, une alliance entre égaux. Les sapins et les hêtres végètent dans un bagne crépusculaire, dans l'ombre du dôme de verdure que forment les essences de lumière. Mais vient, pour eux, le temps de la sénescence et c'est au tour des sapins de monter vers la lumière en mettant à mort les bouleaux.

    Ainsi vit la forêt dans une lutte perpétuelle de tous contre tous. Seuls des aveugles peuvent croire que la forêt est le royaume du bien. Est-il vraiment possible que la vie soit le mal ?

    Le bien n'est pas dans la nature, il n'est pas non plus dans les prédications des prophètes, les grandes doctrines sociales, l'éthique des philosophes... Mais les simples gens portent en leur coeur l'amour pour tout ce qui est vivant, ils aiment naturellement la vie, ils protègent la vie ; après une journée de travail, ils se réjouissent de la chaleur du foyer et ils ne vont pas sur les places allumer des brasiers et des incendies.

    C'est ainsi qu'il existe, à côté de ce grand bien si terrible, la bonté humaine dans la vie de tous les jours. C'est la bonté d'une vieille, qui, sur le bord de la route, donne un morceau de pain à un bagnard qui passe, c'est la bonté d'un soldat qui tend sa gourde à un ennemi blessé, la bonté de la jeunesse qui a pitié de la vieillesse, la bonté d'un paysan qui cache dans sa grange un vieillard juif. C'est la bonté de ces gardiens de prison, qui, risquant leur propre liberté, transmettent des lettres de détenus adressées aux femmes et aux mères.

    Cette bonté privée d'un individu à l'égard d'un autre individu est une bonté sans témoins, une petite bonté sans idéologie. On pourrait la qualifier de bonté sans pensée. La bonté des hommes hors du bien religieux ou social.

    Mais, si nous y réfléchissons, nous voyons que cette bonté privée, occasionnelle, sans idéologie, est éternelle. Elle s'étend sur tout ce qui vit, même sur la souris, même sur la branche cassée que le passant, s'arrêtant un instant, remet dans une bonne position pour qu'elle puisse cicatriser et revivre.

    En ces temps terribles où la démence règne au nom de la gloire des Etats, des nations et du bien universel, en ce temps où les hommes ne ressemblent plus à des hommes, où ils ne font que s'agiter comme des branches d'arbre, rouler comme des pierres, qui, s'entraînant les unes les autres, comblent les ravins et les fossés, en ce temps de terreur et de démence, la pauvre bonté sans idée n'a pas disparu.

    Des Allemands, un détachement punitif, sont entrés dans le village. Deux soldats allemands avaient été tués la veille sur la route. Le soir, on réunit les femmes du village et on leur ordonna de creuser une fosse à la lisière de la forêt... Plusieurs soldats s'installèrent dans l'isba d'une vieille femme. Son mari fut emmené par un politsaï au bureau, où on avait déjà rassemblé une vingtaine de paysans. Elle resta éveillée toute la nuit : les Allemands avaient trouvé dans la cave un panier d'oeufs et un pot de miel, ils allumèrent eux-même le poêle, se firent frire une omelette et burent de la vodka. Puis, l'un d'entre eux, le plus âgé, joua de l'harmonica, les autres, tapant du pied, chantaient. Ils ne regardaient même pas la maîtresse de maison, comme si elle était un chat et non un être humain. Au lever du jour, ils vérifièrent leurs mitraillettes, l'un d'entre eux, le plus âgé, appuya par mégarde sur la détente et reçut une rafale dans le ventre. A ce moment-là, on les appela tous dehors. Ils ordonnèrent par signes de veiller sur le blessé. La femme voit qu'elle pourrait aisément l'étrangler : il bredouille des mots informes, ferme les yeux, pleure, claque des lèvres. Puis il ouvre soudain les yeux et demande d'une voie claire : « Mère, à boire. » « Maudit, dit la femme, je devrais t'étrangler. » Et elle lui donne à boire. Il la saisit par la main et lui montre qu'il veut s'asseoir, le sang l'empêche de respirer. Elle le soulève et lui se tient à son cou. A cet instant, on entendit la fusillade, la femme était secouée par des tremblements.

    Par la suite, elle raconta ce qui s'était passé, mais personne n'arrivait à la comprendre et elle ne pouvait pas expliquer ce qu'elle avait fait.

    C'était cette sorte de bonté que condamne pour son absurdité la fable sur l'ermite qui réchauffa le serpent en son sein. C'est la bonté qui éprgne la tarentule qui vient de piquer un enfant. Une bonté aveugle, insensée, nuisible !

    Les hommes aiment à représenter dans des fables ou des récits des exemples du mal que provoque cette bonté insensée. Il ne faut pas la craindre ! La craindre serait craindre un poisson d'eau douce accidentellement entraîné par la rivière dans les eaux salées de l'océan.

    Le mal que peut parfois apporter à une société, à une classe, une race, un État cette bonté insensée pâlit en comparaison de la lumière qu'irradient les hommes qui en sont doués.

    Elle est, cette bonté folle, ce qu'il y a d'humain en l'homme, elle est ce qui définit l'homme, elle est le point le plus haut qu'ait atteint l'esprit humain. La vie n'est pas le mal, nous dit-elle.

    Cette bonté n'a pas de discours et n'a pas de sens. Elle est instinctive et aveugle. Quand le christianisme lui donna une forme dans l'enseignement des Pères de l'Église elle se ternit, le grain se fit paille. Elle est forte tant qu'elle est muette et inconsciente, tant qu'elle vit dans l'obscurité du coeur humain, tant qu'elle n'est pas l'instrument et la marchandise des prédicateurs, tant que la pépite d'or ne sert pas à battre la monnaie de la sainteté. Elle est simple comme la vie. Même l'enseignement du Christ l'a privée de sa force : sa force réside dans le silence du coeur de l'homme.

    Mais ayant perdu la foi dans le bien, j'ai douté de la bonté. Je parle de son impuissance ! A quoi sert-elle alors, elle n'est pas contagieuse.

    Je me suis dit : elle est impuissante, elle est belle et impuissante comme l'est la rosée.

    Comment peut-on en faire une force sans la perdre, sans la dessécher comme le fit l'Église ? La bonté est forte tant qu'elle est sans forces ! Sitôt que l'homme veut en faire une force elle se perd, se ternit, disparaît.

    Maintenant, je vois ce qu'est la force réelle du mal. Les cieux sont vides. Sur terre, il n'y a que l'homme. A l'aide de quoi peut-on éteindre le mal ? A l'aide des gouttes de rosée ? De la bonté humaine ? Mais cet incendie ne peut être éteint par l'eau de toutes les mers et de tous les nuages, il ne peut être éteint par les quelques gouttes de rosée rassemblées depuis le temps des Évangiles jusqu'à notre époque de fer...

    Ainsi, ayant perdu l'espoir de trouver le bien en Dieu et dans la nature, j'ai commencé à perdre foi en la bonté.

    Mais plus les ténèbres du fascisme s'ouvrent devant moi et plus je vois clairement que l'humain continue invinciblement à vivre en l'homme, même au bord de la fosse sanglante, même à l'entrée de la chambre à gaz.

    J'ai trempé ma foi dans l'enfer. Ma foi est sortie du feu des fours crématoires, elle a franchi le béton des chambres à gaz. J'ai vu que ce n'était pas l'homme qui était impuissant dans sa lutte contre le mal, j'ai vu que c'était le mal qui était impuissant dans sa lutte contre l'homme. Le secret de l'immortalité de la bonté est dans son impuissance. Elle est invincible. Plus elle est insensée, plus elle est absurde et impuissante et plus elle est grande. Le mal ne peut rien contre elle ! L'amour aveugle et muet est le sens de l'homme.

    L'histoire des hommes n'est pas le combat du bien cherchant à vaincre le mal. L'histoire de l'homme c'est le combat du mal cherchant à écraser la minuscule graine d'humanité. Même si maintenant l'humain n'a pas été tué en l'homme, alors jamais le mal ne vaincra. »

 


        Voici le paragraphe qui suit cette profession philosophique, relatant la réaction du bon soviétique Moskovskoï à des écrits mettant frontalement en doute la possibilité d'un bien universel propagé par les systêmes sociaux de masse tant cette possibilité semble, elle, naïve, au regard de la condition humaine et de ses vicissitudes :

    « Ayant fini de lire, Mostovskoï resta quelques minutes les yeux fermés.

    Oui, c'est là le texte d'un homme profondément ébranlé. La catastrophe d'un esprit affaibli.

    La chiffe molle a proclamé que les cieux sont vides... Il voit dans la vie la guerre de tous contre tous. Et , à la fin, il a entamé une vieille rengaine sur la bonté des petites vieilles, et il compte étaindre l'incendie mondial avec une poire à lavement. Comme tout cela est minable !

    Mostovskoï regardait le mur de béton gris du cachot et se souvenait du fauteuil bleu, de sa discussion avec Liss [16] ; une sensation pesante s'empara de lui. Ce n'était pas une angoisse cérébrale, son coeur était angoissé et il ne pouvait plus respirer. Visiblement, il avait eu tort de soupçonner Ikonnikov [de l'avoir dénoncé aux nazis] . Il n'était pas le seul à regarder avec mépris le texte de l'innocent, son répugnant interlocuteur de cette nuit [l'officier nazi Liss] avait eu la même réaction. Il pensa de nouveau à son attitude à l'égard de Tchernetsov [un prisonnier du camp également, ancien communiste, menchevik émigré] et au mépris haineux avec lequel l'officier de la Gestapo parlait de ce genre d'hommes. L'angoisse bourbeuse qui le tenait était pire qu'une souffrance physique. »





Notes

[1] Le roman est disponible en français dans une traduction faite à partir d'une version russe, qui elle était complète - et fut publiée en 2005.

[2] "Dix ans sans correspondance" ; c'est ce qu'on annonçait aux familles des personnes concernées, les Russes sachant parfaitement ce que cette notion recouvrait : l'exécution sommaire ou la disparition dans les sous-sols du NKGB, à la Loubianka.

[3] Récemment furent publiés en français les carnets de guerre du journaliste Grossman, permettant de comprendre à quoi il fut confronté, et comment sa vision d'ensemble lui permit de mettre en doute de nombreux aspects du régime soviétique. Les curieux pourront aller lire trois articles sur ce sujet précis, respectivement du blog Stengazeta, des Cahiers du monde russe de l'EHESS et d'Histoire@Politique, revue électronique du Centre d'histoire de Sciences-Po.

[4] Il l'écrira conjointement avec un autre romancier et journaliste soviétique, Ilhya Ehrenbourg, et avec l'aide du comité juif anti-fasciste. Il ne sera toutefois pas publié avant des dizaines d'années, et est par ailleurs disponible en français.

[5] J'emploie ici dernier au sens d'oeuvre finale, achevant une vie de réflexion et d'observation.

[6] De manière non exhaustive, on pourra citer des auteurs comme Stendhal qui vit cinq régimes se succéder, Zola qui relata mieux que quiconque la misère particulière engendrée par l'industrialisation et le capitalisme de son époque, ou encore Orwell qui sût fustiger son propre camp politique pour son aveuglement, tous trois humanistes mais lucides sur la condition humaine - comme sur l'insignifiance individuelle au sein des systêmes sociaux de masse.

[7] Ni, d'ailleurs, qu'il ne disparut de l'historiographie officielle du régime soviétique, comme s'il n'avait jamais écrit "Vie et destin" .

[8] Le KGB alla ainsi, de façon unique dans les annales soviétiques, jusqu'à saisir les rubans encreurs utilisés par Vassili Grossman avec sa machine à écrire, en sus de l'intégralité des notes et des brouillons ayant pu servir à l'élaboration de ce testament littéraire.

[9] Cette première traduction est incomplète mais dans une mesure assez mineure, qui n'entrave nullement la compréhension de ce gros pavé de plus de 800 pages.

[10] Mis à part quelques difficultés au début, afin d'intégrer l'énorme galerie de personnages, leurs histoires individuelles ainsi que leur situation au sein des évènements cruciaux de la fin de 1942.

[11] On comprend alors que c'est Vassili Grossman et non plus son personnage qui s'exprime dans ces lignes.

[12] Courant "modéré" dont les acteurs seront aussi les promoteurs de la Nouvelle Politique Economique dans les années vingt, politique jugée comme "déviante" car trop favorable à un pragmatisme pratique vu comme une compromission idéologique par Staline et le courant "dur" .

[13] Le "Livre noir" à propos des Einsatzgruppen fut ainsi interdit de publication dès 1946 et le restera très longtemps.

[14] Cette institutionnalisation du racisme et donc de l'antisémitisme apparaît évidente aux yeux du monde avec le complot des blouses blanches, les procès de Prague ou la "nuit des poètes assassinés" .

[15] Ou, pour l'écrire autrement, selon que l'on aura une vision négative ou positive de la condition humaine.

[16] Cette conversation entre responsables politiques soviétique et nazi, dont on pourra lire un extrait ici, fut d'ailleurs très certainement reprise comme un hommage par Jonathan Littel dans "Les bienveillantes" , tant la proximité des propos tenus est forte, notamment dans l'observation des fortes similitudes entre nazis et communistes staliniens. Liss est le représentant de Himmler au sein du camp, persuadé que national-socialisme et communisme national sont les deux faces d'une même pièce, et veut en persuader Mostovskoï.




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Publié dans Dans le monde

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Olivier 04/06/2013 18:16


J'ai moi aussi consacré une page spéciale de mon blog à
Vie et Destin, avec la liste des personnages classés non pas par ordre d'apparition, mais regroupés en fonction de leurs liens et des contextes dans lesquels ils évoluent et
apparaissent (la famille Chapochnikov, l'entourage de Strum, le stalag, le goulag, l'escadrille de chasse, la maison 6bis, etc..)


Mon blog est consacré à la guerre dans la littérature du XXe siècle (et du XXIe sièlce aussi). Quant à votre article sur Vie et Destin,
il est remarquable.

marike 11/05/2011 21:38



Pour enrichir ou faciliter la lecture de ce très grand roman russe, j'ai fait à l'article 401 de mon site -www.marike.over-blog.com- une présentation des très nombreux  personnages par ordre
d'arrivée ; ce n'est pas parfait mais cela peut être pour certains une démarche utile.



iGor milhit 19/07/2009 22:30

c'est vrai que comme souvent chez les russes, il y a le nombre des personnages... mais il me semble que ça va encore... ce livre se lit avec bcp de plaisir, encore que ce ne soit pas très drôle, mais très vivant! (et il est très efficace pour m'éloigner de mon écran d'ordinateur, c'est précieux)c'est le cas à la lecture de ce livre, ça a été le cas à la lecture de victor klemperer: j'ai parfois le sentiment que certaines personnes sont capables d'être critiques partout, tout le temps.en effet il a été "incroyablement optimiste", c'est le moins... ou alors très concerné par l'idée de la liberté, n'écrit-il pas que c'est le désir de liberté humain qui est la faille qui finit par fissurer les totalitatrismes?bref, ce livre est un grand roman!

iGor milhit 19/07/2009 14:24

Bonjour,Dernièrement je me suis retrouvé devant le mur des "poches" de mon libraire préféré (qui est bien sûr un libraire, une coopérative pour être précis, et pas une grande surface vendant des machins imprimés ou des carottes en boîte, quelle différence...) et me sentait bien emprunté devant ce mur, en manque d'inspiration pour ma recherche de lecture...mais comme je passe de temps à autre sur votre blog (connu par le biais de celui de Paul Jorion), quand j'ai vu Vie et Destin de Grossman, je me suis dit, ah, voilà un livre qui a l'air bien! Merci...

Moktarama 19/07/2009 17:00


Que grâce soit rendue aux libraires indépendants...

J'espère que le livre vous plaira, le seul point qui me semble ardu est le début, avec tous ces noms russes différents que le lecteur est déjà censé connaître (m'enfin, vous lisez Jorion &
Leclerc, alors je ne m'inquiète pas) . Pour le reste, je m'y suis plongé avec beaucoup de plaisir ! Et quoi qu'il en soit, convaincre un lecteur de lire un ouvrage qu'on a aimé est la plus belle
des récompenses.

En pensant au contexte de publication, on comprend très vite que Vassili Grossman a été incroyablement optimiste en présentant cette vision écorchée de la révolution de  1917 à la
publication...