Journaliste sur le front de l'Est durant la seconde guerre mondiale« Bien sûr, au fond de son âme, Strum comprenait parfaitement que ces changements, en fait, ne changeaient rien. Il n'était ni stupide ni cynique, il savait réfléchir.Durant cette période, il se souvint d'un récit de Krymov [un de ses amis] concernant un de ses vieux amis, Bagrianov, premier juge d'instruction des tribunaux militaires. Bagrianov avait été arrêté en 1937, mais en 1939, Beria, dans un brusque accès de libéralisme, l'avait relâché et autorisé à rentrer à Moscou.
Krymov racontait que Bagrianov était venu chez lui, directement de la gare, en pleine nuit, vêtu d'une chemise et d'un pantalon en lambeaux, avec, en poche, l'attestation du camp.
Durant cette première nuit, il avait prononcé des discours séditieux, compati au sort des détenus des camps, raconté son intention de devenir apiculteur ou jardinier.
Mais, peu à peu, au fur et à mesure qu'il retrouvait sa vie d'antan, ses discours s'étaient modifiés.
Krymov racontait en riant les transformations progressives de l'idéologie de Bagrianov. On lui avait rendu son uniforme ; il avait conservé ses idées libérales, mais ne jouait plus à dénoncer le mal, façon Danton.
Puis, en échange de son attestation de libération, on lui rendit son visa de séjour à Moscou. Dès lors, on le vit adopter des positions hégéliennes : « Le réel est raisonnable. » On lui rendit son appartement et il tint un langage tout à fait nouveau, disant qu'on trouvait, dans les camps, un grand nombre de détenus jugés pour crimes contre l'Etat Soviétique. On lui rendit ses décorations. Il fut réintégré dans le parti et on tint compte de ses années d'ancienneté.
[…]
Son jugement sur les gens qui avaient péri en 37 n'avait pas changé. Il était toujours horrifié par la cruauté de Staline.
La vie des gens ne se trouvait pas modifiée sous prétexte que Strum était devenu l'enfant chéri de la chance, après avoir été un paria. Les victimes de la collectivisation, les gens fusillés en 37 n'allaient pas ressusciter parce qu'on allait donner, ou refuser, à un dénommé Strum une médaille ou une décoration […]
Victor Pavlovitch [Strum] le comprenait bien et ne l'oubliait pas. Et malgré tout, des changements se produisaient dans sa mémoire et sa compréhension des choses. »
« Ce que je n'oublierai jamais, dit Guetmanov en baissant sa voix jusqu'au chuchotement, c'est comment tu as retardé le débouché de l'attaque de huit minutes. Le commandant de l'armée attend. Le commandant du groupe d'armées exige que tu lances tes chars immédiatement. On m'a dit que Staline a téléphoné à Eremenko [commandant du groupe d'armées] pour savoir pourquoi tes tanks n'attaquaient pas. Tu as fait attendre Staline. Mais, en effet, on a créé la percée sans perdre un seul char, un seul homme. Ca, je m'en souviendrai toute ma vie. »
Et la nuit, quand Novikov partit sur son char pour Kalatch, Guetmanov passa chez le chef de l'état-major et lui dit :
« J'ai rédigé une lettre , camarade général, sur le comportement du chef du corps de blindés qui a, de son propre chef, retardé de huit minutes le déclenchement d'une opération décisive, capitale, d'une opération qui devait déterminer le sort de la Grande Guerre Patriotique. Prenez connaissance, je vous prie, de ce document. »
« Soudain, il revit les yeux perçants de Trotski, leur intelligence impitoyable, le plissement méprisant des paupières, et il regretta pour la première fois que Trotski fût mort : il aurait entendu parler de ce jour.
Staline se sentait heureux, plein de force ; il n'avait plus ce goût de plomb dans la bouche, son coeur ne le faisait pas souffrir. Le sentiment de la vie, chez lui, se confondait avec le sentiment de sa force. Depuis les premiers jours de la guerre, une angoisse physique étreignait Staline. Elle ne le lâchait pas même quand les maréchaux, voyant sa colère, se figeaient de peur devant lui, ou quand les foules l'acclamaient, debout au Bolchoï. Il avait constamment l'impression que son entourage se moquait secrètement de lui en pensant à son désarroi au cours de l'été 1941. »
Appuyant sur sa plume, Strum inscrivit, d'une écriture ferme : « Juif. » Il ne pouvait deviner ce qu'il en coûterait bientôt d'avoir répondu à la cinquième question : « Kalmouk, Balkarets, Tchétchène, Tatare de Crimée, Juif... »
Il ne pouvait prévoir que, d'année en année, d'obscures passions allaient se déchaîner autour de ce cinquième point, que la peur, la haine, le désespoir, le sang, allaient passer, se déplacer du sixième point (« origine sociale ») au cinquième, que dans quelques années, de nombreuses personnes rempliraient le cinquième point avec le même sentiment de fatalité que lorsque réondaient à la question suivante les enfants d'officiers cosaques, de nobles, de propriétaires d'usines, de prêtres, au cours des précédentes décennies.
[...]
« La Grande Révolution [de 1917] avait été une révolution sociale, celle des pauvres. Pour Strum, la sixième question était l'expression, parfaitement naturelle, d'une juste méfiance des pauvres, née de la tyrannie millénaire des riches.
Il écrivit : « Petite-bourgeoisie. » Petite-bourgeoisie ! Comment cela ! Soudain, sans doute était-ce l'effet de la guerre, il se dit qu'au fond, la différence n'était peut-être pas si grande, entre la question soviétique légitime de l'origine sociale et le sanglant problème de la nationalité, tel qu'il se posait pour les Allemands. Il se rappela les discussions nocturnes de Kazan [Il critiquait alors sans détour le systême stalinien, qui lui-même était en fort mauvaise posture] , le discours de Madiarov sur l'attitude de Tchekhov à l'égard du genre humain. Il se dit : « La distinction sociale me semble juste, morale. Mais, pour les Allemands, les différences de nationalité sont tout aussi morales. Une chose me paraît évidente : il est horrible de tuer les Juifs sous prétexte qu'ils sont juifs. Ils sont des hommes comme les autres, ils peuvent être bons, mauvais, doués, stupides, bornés, gais, sensibles, généreux ou avares. Hitler, dit, lui : aucune importance ! Ils sont juifs, le reste ne compte pas. Naturellement, je proteste de tout mon être. Mais finalement, nous suivons le même principe : ce qui compte, c'est qu'on soit ou non d'origine noble, fils de koulak ou de marchand. Ils s'agit de leurs fils, ou de leurs petits-enfants. Que voulez-vous, ils ont la noblesse dans le sang, comme le judaïsme, à croire qu'on est marchand ou prêtre héréditairement ! C'est ridicule ! Sophie Perovskaïa [N.d.T. : militante révolutionnaire avant 1917] était fille de général, bien plus, de gouverneur ! Faut-il la jeter aux orties ? Et Komissarov, le larbin policier qui a capturé Karakozov, aurait répondu à la sixième question : « Petit-bourgeois. » Et on l'aurait pris à l'Université. Car Staline a dit : « Le fils n'a pas à répondre de son père. » Mais il a également dit : « La pomme ne tombe jamais loin du pommier. » Bref, puisque petit-bourgeois il y a... »
« La plupart des êtres qui vivent sur terre ne se fixent pas pour but de définir le « bien » . En quoi consiste le bien ? Le bien pour qui ? Le bien de qui ? Existe-t-il un bien en général, applicable à tous les êtres, à tous les peuples, à toutes les ciconstances ? Ou, peut-être, mon bien réside dans le mal d'autrui, le bien de mon peuple dans le mal de ton peuple ? Le bien est-il éternel et immuable, ou, peut-être, le bien d'hier est aujourd'hui un vice et le mal d'hier est aujourd'hui le bien ?
Le jugement dernier approche, les philosophes et les théologiens ne sont plus les seuls à se poser le problème du bien et du mal, il se pose à tous les hommes, cultivés ou analphabètes.
Les hommes ont-ils avancé dans l'image qu'ils se font du bien au cours des millénaires ? Est-ce une notion communce à tous les hommes, et « il n'ya pas de différence de Juif et de Grec » , comme disait l'apôtre. Ou peut-être est-ce une notion encore plus large, commune aussi aux animaux, aux arbres, aux lichens, cette largeur qu'ont mise dans la notion de bien Bouddha et ses disciples ? Bouddha qui, pour englober le monde dans l'amour et le bien, a fini par le nier.
Je le vois : la succession, au cours des millénaires, des différents systêmes moraux et philosophiques des guides de l'humanité conduit au rétrécissement de la notion du bien.
Les idées chrétiennes, que cinq siècles séparent du bouddhisme, rétrécissent le monde vivant auquel s'appliquent les notions de bien et de mal : ce n'est plus le monde vivant dans sa totalité mais seulement les hommes.
Au bien des premiers chrétiens, le bien de tous les hommes, a succédé le bien pour les seuls chrétiens, et à côté existait le bien des musulmans.
Des siècles s'écoulèrent et le bien des chrétiens se divisa et il y eut le bien des catholiques, celui des protestants et celui des orthodoxes. Puis, du bien orthodoxe naquit le bien de la nouvelle et de l'ancienne foi.
Et vivaient côte-à-côte le bien des riches et le bien des pauvres, et le bien des Jaunes, des Noirs, des Blancs.
Et, se fragmentant de plus en plus, apparut le bien pour une secte, une race, une classe ; tous ceux qui se trouvaient au-delà du cercle étroit n'étaient plus concernés.
Et les hommes virent que beaucoup de sang était versé à cause de ce petit, de ce mauvais bien, au nom de la lutte que menait ce bien contre tout ce qu'il estimait, lui, le petit bien, être le mal.
Et parfois, la notion même d'un tel bien devenait un fléau, devenait un mal plus grand que le mal.
Un tel bien n'est que de la balle d'où est tombée la graine. Qui rendra la graine aux hommes ?
Donc, qu'est-ce que le bien ? On disait : c'est un dessein, et, liée à ce dessein, une action qui mène au triomphe de l'humanité, d'une famille, d'une nation, d'un État, d'une classe, d'une croyance.
Ceux qui luttent pour le bien d'un groupe s'efforcent de le faire passer pour le bien général. Ils proclament : mon bien coïncide avec le bien général ; mon bien n'est pas seulement indispensable pour moi, il est indispensable à tous. Cherchant mon propre bien, je sers le bien général.
Ainsi, le bien ayant perdu son universalité, le bien d'une secte, d'une classe, d'une nation, d'un État, prétend à cette universalité pour justifier sa lutte contre tout ce qui lui apparaît comme étant le mal.
Mais même Hérode ne versait pas le sang au nom du mal, il le versait pour son bien à lui, Hérode. Une nouvelle puissance était née qui le menaçait, menaçait sa famille, ses amis et ses favoris, son royaume, son armée.
Or, ce qui était né n'était pas un mal mais le christianisme. Jamais encore l'humanité n'avait entendu ces paroles : « Ne jugez pas et vous ne serez pas jugés : car, du jugement dont vous jugerez, vous serez jugés ; et de la mesure dont vous mesurerez, il vous sera mesuré...Aimez vos ennemis ; faites du bien à ceux qui vous haïssent ; bénissez ceux qui vous maudissent ; priez pour ceux qui vous insultent...Toutes les choses que vous voulez que les hommes vous fassent, faites-les donc aussi pour eux ; car c'est cela, la loi et les prophètes. »
Qu'apporta à l'humanité cette doctrine de paix et d'amour ?
Les tortures de l'Inquisition, la lutte contre les hérésies en France, en Italie, en Flandre, en Allemagne, la guerre entre les protestants et les catholiques, la cruauté des ordres monastiques, la lutte entre Avvakoum et Nikon, des persécutions séculaires contre la science et la liberté, le génocide de peuples entiers, les criminels brûlant les villages de nègres en Afrique. Tout cela coûta plus de souffrance que les crimes des brigands et des criminels faisant le mal pour le mal...
Telle est la destinée terrible, qui laisse l'esprit en cendres, de la doctrine la plus humaine de l'humanité ; le christianisme n'a pas échappé au sort commun et il s'est lui aussi divisé en une série de petits « biens » privés. La cruauté de la vie fait naître le bien dans les grands coeurs, ils portent ce bien dans la vie, brûlant de désir de transformer le monde à l'image du bien qui vit en eux. Mais ce ne sont pas les cercles de la vie qui se transforment à l'image du bien, c'est l'idée du bien qui, engluée dans le marécage de la vie, se fragmente, perd son universalité, se met au service du moment présent et ne modèle pas la vie à sa merveilleuse mais immatérielle image.
L'homme perçoit toujours la vie comme une lutte entre le bien et le mal, mais il n'en est pas ainsi. Les hommes qui veulent le bien de l'humanité sont impuissants à réduire le mal sur terre.
Les grandes idées sont nécessaires pour frayer de nouvelles voies, abattre les falaises ; les rêves d'un bien universel pour que les grandes eaux puissent couler en un seul flot. Si la mer pouvait penser, l'idée et l'espoir du bonheur naîtraient dans ses eaux à l'occasion de chaque tempête ; et la vague, en se brisant contre les rochers, penserait qu'elle périt pour le bien des eaux de la mer, il ne lui viendrait pas à l'idée qu'elle est soulevée par la force du vent, que le vent l'a soulevée comme il en a soulevé des milliers avant elle et comme il en soulèvera des milliers après elle.
Des milliers de livres ont été écrits pour indiquer comment lutter contre le mal, pour définir ce que sont le bien et le mal.
Mais le triste en tout cela est le fait suivant, et il est incontestable : là où se lève l'aube du bien, qui est éternel mais ne vaincra jamais le mal, qui est lui aussi éternel mais ne vaincra jamais le bien, là où se lève l'aube du bien, des enfants et des vieillards périssent, le sang coule. Non seulement les hommes mais même Dieu n'a pas le pouvoir de réduire le mal sur terre.
« Une voie a été ouïe à Rama, des lamentations et des pleurs et de grands gémissements. Rachel pleure ses enfants ; et elle ne veut pas être consolée, parce qu'ils ne sont plus. » Et il lui importe peu, à la mère qui a perdu ses enfants, ce que les sages estiment être le bien et ce qu'ils estiment être le mal.
Mais alors, peut-être que la vie, c'est la mal ?
J'ai pu voir en action la force implacable de l'idée de bien social qui est née dans notre pays. Je l'ai vue au cours de la collectivisation totale ; je l'ai vue encore une fois en 1937. J'ai vu qu'au nom d'une idée du bien, aussi belle et humaine que celle du christianisme, on exterminait les gens. J'ai vu des villages entiers mourant de faim, j'ai vu, en Sibérie, des enfants de paysans déportés mourant dans la neige, j'ai vu les convois qui emmenaient en Sibérie des centaines et des milliers de gens de Moscou, de Leningrad, de toutes les villes de la Russie, des gens dont on avait dit qu'ils étaient les ennemis de la grande et lumineuse idée du bien social. Cette grande idée tuait sans pitié les uns, brisait la vie des autres, elle séparait les femmes et les maris, elle arrachait les pères à leurs enfants.
Maintenant, l'horreur du fascisme allemand est suspendue au-dessus du monde. Les cris et les pleurs des mourants emplissent l'air. Le ciel est noir, la fumée des fours crématoires a éteint le soleil.
Mais ces crimes inouïs, jamais vus encore dans l'nuivers entier, jamais vus même par l'homme sur terre, ces crimes sont commis au nom du bien.
Il y a longtemps, alors que je vivais dans les forêts du Nord, je m'étais imaginé que le bien n'était pas dans l'homme, qu'il n'était pas dans le monde des animaux et des insectes, mais qu'il était dans le royaume silencieux des arbres. Mais non ! J'ai vu la vie de la forêt, la lutte cruelle que mènent les arbres contre les herbes et les taillis pour la conquête de la terre. Des milliards de semences, en poussant, étouffent l'herbe, font des coupes dans les taillis solidaires ; des milliards de pousses autosemencées entrent en lutte les unes contre les autres. Et seules celles qui sortent victorieuses de la compétition forment une frondaison où dominent les essences de lumière. Et seuls ces arbres forment une futaie, une alliance entre égaux. Les sapins et les hêtres végètent dans un bagne crépusculaire, dans l'ombre du dôme de verdure que forment les essences de lumière. Mais vient, pour eux, le temps de la sénescence et c'est au tour des sapins de monter vers la lumière en mettant à mort les bouleaux.
Ainsi vit la forêt dans une lutte perpétuelle de tous contre tous. Seuls des aveugles peuvent croire que la forêt est le royaume du bien. Est-il vraiment possible que la vie soit le mal ?
Le bien n'est pas dans la nature, il n'est pas non plus dans les prédications des prophètes, les grandes doctrines sociales, l'éthique des philosophes... Mais les simples gens portent en leur coeur l'amour pour tout ce qui est vivant, ils aiment naturellement la vie, ils protègent la vie ; après une journée de travail, ils se réjouissent de la chaleur du foyer et ils ne vont pas sur les places allumer des brasiers et des incendies.
C'est ainsi qu'il existe, à côté de ce grand bien si terrible, la bonté humaine dans la vie de tous les jours. C'est la bonté d'une vieille, qui, sur le bord de la route, donne un morceau de pain à un bagnard qui passe, c'est la bonté d'un soldat qui tend sa gourde à un ennemi blessé, la bonté de la jeunesse qui a pitié de la vieillesse, la bonté d'un paysan qui cache dans sa grange un vieillard juif. C'est la bonté de ces gardiens de prison, qui, risquant leur propre liberté, transmettent des lettres de détenus adressées aux femmes et aux mères.
Cette bonté privée d'un individu à l'égard d'un autre individu est une bonté sans témoins, une petite bonté sans idéologie. On pourrait la qualifier de bonté sans pensée. La bonté des hommes hors du bien religieux ou social.
Mais, si nous y réfléchissons, nous voyons que cette bonté privée, occasionnelle, sans idéologie, est éternelle. Elle s'étend sur tout ce qui vit, même sur la souris, même sur la branche cassée que le passant, s'arrêtant un instant, remet dans une bonne position pour qu'elle puisse cicatriser et revivre.
En ces temps terribles où la démence règne au nom de la gloire des Etats, des nations et du bien universel, en ce temps où les hommes ne ressemblent plus à des hommes, où ils ne font que s'agiter comme des branches d'arbre, rouler comme des pierres, qui, s'entraînant les unes les autres, comblent les ravins et les fossés, en ce temps de terreur et de démence, la pauvre bonté sans idée n'a pas disparu.
Des Allemands, un détachement punitif, sont entrés dans le village. Deux soldats allemands avaient été tués la veille sur la route. Le soir, on réunit les femmes du village et on leur ordonna de creuser une fosse à la lisière de la forêt... Plusieurs soldats s'installèrent dans l'isba d'une vieille femme. Son mari fut emmené par un politsaï au bureau, où on avait déjà rassemblé une vingtaine de paysans. Elle resta éveillée toute la nuit : les Allemands avaient trouvé dans la cave un panier d'oeufs et un pot de miel, ils allumèrent eux-même le poêle, se firent frire une omelette et burent de la vodka. Puis, l'un d'entre eux, le plus âgé, joua de l'harmonica, les autres, tapant du pied, chantaient. Ils ne regardaient même pas la maîtresse de maison, comme si elle était un chat et non un être humain. Au lever du jour, ils vérifièrent leurs mitraillettes, l'un d'entre eux, le plus âgé, appuya par mégarde sur la détente et reçut une rafale dans le ventre. A ce moment-là, on les appela tous dehors. Ils ordonnèrent par signes de veiller sur le blessé. La femme voit qu'elle pourrait aisément l'étrangler : il bredouille des mots informes, ferme les yeux, pleure, claque des lèvres. Puis il ouvre soudain les yeux et demande d'une voie claire : « Mère, à boire. » « Maudit, dit la femme, je devrais t'étrangler. » Et elle lui donne à boire. Il la saisit par la main et lui montre qu'il veut s'asseoir, le sang l'empêche de respirer. Elle le soulève et lui se tient à son cou. A cet instant, on entendit la fusillade, la femme était secouée par des tremblements.
Par la suite, elle raconta ce qui s'était passé, mais personne n'arrivait à la comprendre et elle ne pouvait pas expliquer ce qu'elle avait fait.
C'était cette sorte de bonté que condamne pour son absurdité la fable sur l'ermite qui réchauffa le serpent en son sein. C'est la bonté qui éprgne la tarentule qui vient de piquer un enfant. Une bonté aveugle, insensée, nuisible !
Les hommes aiment à représenter dans des fables ou des récits des exemples du mal que provoque cette bonté insensée. Il ne faut pas la craindre ! La craindre serait craindre un poisson d'eau douce accidentellement entraîné par la rivière dans les eaux salées de l'océan.
Le mal que peut parfois apporter à une société, à une classe, une race, un État cette bonté insensée pâlit en comparaison de la lumière qu'irradient les hommes qui en sont doués.
Elle est, cette bonté folle, ce qu'il y a d'humain en l'homme, elle est ce qui définit l'homme, elle est le point le plus haut qu'ait atteint l'esprit humain. La vie n'est pas le mal, nous dit-elle.
Cette bonté n'a pas de discours et n'a pas de sens. Elle est instinctive et aveugle. Quand le christianisme lui donna une forme dans l'enseignement des Pères de l'Église elle se ternit, le grain se fit paille. Elle est forte tant qu'elle est muette et inconsciente, tant qu'elle vit dans l'obscurité du coeur humain, tant qu'elle n'est pas l'instrument et la marchandise des prédicateurs, tant que la pépite d'or ne sert pas à battre la monnaie de la sainteté. Elle est simple comme la vie. Même l'enseignement du Christ l'a privée de sa force : sa force réside dans le silence du coeur de l'homme.
Mais ayant perdu la foi dans le bien, j'ai douté de la bonté. Je parle de son impuissance ! A quoi sert-elle alors, elle n'est pas contagieuse.
Je me suis dit : elle est impuissante, elle est belle et impuissante comme l'est la rosée.
Comment peut-on en faire une force sans la perdre, sans la dessécher comme le fit l'Église ? La bonté est forte tant qu'elle est sans forces ! Sitôt que l'homme veut en faire une force elle se perd, se ternit, disparaît.
Maintenant, je vois ce qu'est la force réelle du mal. Les cieux sont vides. Sur terre, il n'y a que l'homme. A l'aide de quoi peut-on éteindre le mal ? A l'aide des gouttes de rosée ? De la bonté humaine ? Mais cet incendie ne peut être éteint par l'eau de toutes les mers et de tous les nuages, il ne peut être éteint par les quelques gouttes de rosée rassemblées depuis le temps des Évangiles jusqu'à notre époque de fer...
Ainsi, ayant perdu l'espoir de trouver le bien en Dieu et dans la nature, j'ai commencé à perdre foi en la bonté.
Mais plus les ténèbres du fascisme s'ouvrent devant moi et plus je vois clairement que l'humain continue invinciblement à vivre en l'homme, même au bord de la fosse sanglante, même à l'entrée de la chambre à gaz.
J'ai trempé ma foi dans l'enfer. Ma foi est sortie du feu des fours crématoires, elle a franchi le béton des chambres à gaz. J'ai vu que ce n'était pas l'homme qui était impuissant dans sa lutte contre le mal, j'ai vu que c'était le mal qui était impuissant dans sa lutte contre l'homme. Le secret de l'immortalité de la bonté est dans son impuissance. Elle est invincible. Plus elle est insensée, plus elle est absurde et impuissante et plus elle est grande. Le mal ne peut rien contre elle ! L'amour aveugle et muet est le sens de l'homme.
L'histoire des hommes n'est pas le combat du bien cherchant à vaincre le mal. L'histoire de l'homme c'est le combat du mal cherchant à écraser la minuscule graine d'humanité. Même si maintenant l'humain n'a pas été tué en l'homme, alors jamais le mal ne vaincra. »
« Ayant fini de lire, Mostovskoï resta quelques minutes les yeux fermés.
Oui, c'est là le texte d'un homme profondément ébranlé. La catastrophe d'un esprit affaibli.
La chiffe molle a proclamé que les cieux sont vides... Il voit dans la vie la guerre de tous contre tous. Et , à la fin, il a entamé une vieille rengaine sur la bonté des petites vieilles, et il compte étaindre l'incendie mondial avec une poire à lavement. Comme tout cela est minable !
Mostovskoï regardait le mur de béton gris du cachot et se souvenait du fauteuil bleu, de sa discussion avec Liss [16] ; une sensation pesante s'empara de lui. Ce n'était pas une angoisse cérébrale, son coeur était angoissé et il ne pouvait plus respirer. Visiblement, il avait eu tort de soupçonner Ikonnikov [de l'avoir dénoncé aux nazis] . Il n'était pas le seul à regarder avec mépris le texte de l'innocent, son répugnant interlocuteur de cette nuit [l'officier nazi Liss] avait eu la même réaction. Il pensa de nouveau à son attitude à l'égard de Tchernetsov [un prisonnier du camp également, ancien communiste, menchevik émigré] et au mépris haineux avec lequel l'officier de la Gestapo parlait de ce genre d'hommes. L'angoisse bourbeuse qui le tenait était pire qu'une souffrance physique. »
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