Caricatures de la semaine

Publié le par Moktarama


        Un seul thème sera abordé cette semaine : le débordement de l'illusion et du virtualisme de la communication moderne par la réalité d'une Crise qui submerge inexorablement tous les artifices, qu'ils soient d'ordres politique ou économique. En effet, on a beau nous répéter sur tous les tons que le G20 fut un immense succès, que dis-je, une refondation profonde du capitalisme - "embellie" des marchés à l'appui - , ça ne prend pas. Ou plutôt : ça ne prend plus.

        Quel rapport avec cette rubrique ? Nous allons voir que les caricaturistes internationaux, et les américains en tête, reflètent parfaitement avec leur production actuelle cet état d'esprit, en forme de sensation d'émerger d'un long brouillard pour se rendre compte que nous marchons dans le vide...et de s'apercevoir que pour s'en sortir, on nous propose de jeter de la terre dans ce vide insondable, le problème, à ce qu'on nous en dit, n'étant pas ce vide mais notre manque de confiance en notre capacité à voler - toute ressemblance avec le dilemne crise de liquidité-crise de solvabilité n'est pas fortuite.

        Les américains ont profondément cru en la validité éternelle du capitalisme comme doctrine économique, notamment avec l'oubli des causes de la Grande Dépression, qui est pourtant profondément ancrée dans la psychologie américaine comme le seul moment - jusqu'à aujourd'hui - où l'Amérique ne croyait plus en son fameux american dream. Ils sont aujourd'hui les premiers - parmi les pays du G20 - à en ressentir les conséquences, en particulier les conséquences psychologiques : le retournement de la population est assez spectaculaire. Rien de tel que de se faire expulser, de perdre son travail ou de voir ses économies volatilisées pour discréditer l'idée que le capitalisme fonctionne intrinsèquement et dans toutes les situations. Les américains ont cru que leur manière d'appliquer le capitalisme était ce qui protégeait un niveau de vie si élevé, il s'avère que cette perception de la situation est en train d'être balayée...encore une fois, la perception d'une chute plus violente que jamais s'avère nettement plus convaincante que tous les artifices de la communication. Mais je vais arrêter de me répéter, et plutôt montrer concrètement ce que j'exprime ici.




La Crise du capitalisme, tentaculaire, devient un prisme absolu


Les pirates, la Somalie et Wall Street



Wall Street : "Pourquoi nous n'avons pas pensé à prendre des otages ?"
[Source : Ben Sargent - Austin American-Statesman]



Wall Street : "Ces somaliens nous font à tous une mauvaise réputation" [Source : Stuart Carlson]


        La situation au large de la Somalie, bien connue maintenant en France, vient de faire son coming-out dans la médiasphère américaine, après un assaut de l' U.S. Navy sur des pirates somaliens. Dans un premier temps, les réactions furent unanimes : les somaliens n'ont aucune excuse, il faut les traquer sans pitié. Il semble que les caricaturistes n'ont pu s'empêcher de faire le lien avec le traitement et la perception de l'attitude de Wall Street.

        De la même manière que les "Wall Street guys" se sont vus comparer dans leur ensemble, y compris au niveau de leurs actions, au maintenant célèbre Bernie Madoff et à son schéma de Ponzi, le secteur financier se voit aujourd'hui comparer avec la piraterie...on peut s'attendre à ce que ces comparaisons entre banquiers et escrocs du moment s'étendent et se reproduisent de plus en plus, reflétant en cela l'extension d'une Crise qui devient prédominante dans tous les esprits.

        Les dessinateurs ci-dessus sont des démocrates, certes, même si les attaques de ces derniers contre le capitalisme n'ont jamais atteint une telle ampleur. Mais le dessin ci-dessous est d'un dessinateur républicain, et lui aussi rapporte une analogie - et il n'est pas le seul de ce côté politique - , cette fois-ci avec le Congrès U.S. en pirates mettant en danger une politique économique libérale - "de libre marché" pour ceux qui y adhèrent - américaine vue comme indestructible. Les tensions politiques sont de plus en plus fortes Outre-Atlantique, l'écart de plus en plus large entre ces deux visions, et en tout cas on observe nettement la prédominance de l'économie - de sa chute à grande vitesse plutôt - sur toute autre information.




Le chien de la Maison Blanche


Obama : "Celui-ci n'est pas réparé..." [Source : Gary Markstein - Milwaukee Journal Sentinel]


        La famille Obama a choisi la semaine dernière le nouveau chien de la Maison-Blanche. Un gentil petit chien, qui aura mobilisé les médias pendant deux bonnes journées complètes. Il était trop dur pour les caricaturistes de ne pas tenter une analogie de la même eau que celle des pirates...celle-ci me semble figurer parmi les plus amusantes - dans le dessin notamment.





La communication incapable d'endiguer la réalité, ou l'échec du virtualisme


Signes encourageants de reprise !
  • L'indice de confiance des consommateurs est fort dans des secteurs-clés (alcools) ...
  • Certains biens non périssables se vendent mieux (tentes) ...
  • Les banques relâchent le crédit ("...nous voulons seulement votre second enfant !") ...
  • Croissance dans l'immobilier (vente aux enchères de maisons : "Vendu ! Pour un dollar !!!") ...
[Source : Jack Ohman - The Oregonian]



"Nous avons touché le fond." - Economistes de la Maison Blanche
Question : N'avons-nous rien appris des dessins animés de Bip-bip et le Coyote ??
[Source : Steve Sack - Minneapolis Star Tribune]


        Notre époque est définitivement celle de la communication, son avatar le plus puissant étant le virtualisme - qui tend à non plus modifier mais carrément renverser une perception donnée de la réalité. Seulement, la communication est une arme pouvant produire de brusques retours de flamme, et elle est à utiliser avec précaution, en particulier quand le message est très différent de la perception par les "cibles" de la réalité. Et quel que soit le message, son utilisation permanente et outrancière finit, après un certain temps, par anesthésier les hommes qui y sont soumis ; et in fine par rendre le message inopérant - voire à le retourner contre l'émetteur.

En ce moment, le contexte est extrêmement défavorable à la communication des élites mondiales [1] :

  • Celles-ci, au niveau national, ne font plus de distinction dans l'utilisation de la communication depuis des années, l'utilisant à pleine puissance pour les sujets et polémiques les plus futiles aussi bien que pour les enjeux internationaux. Le résultat était prévisible : si cette arme permet encore de se tirer d'enjeux faibles, elle n'a plus assez de puissance pour appuyer les enjeux forts. La communication d'Etat est une guerre assymétrique menée contre les citoyens, et l'utilisation déraisonnable de la force psychologique ne peut que mener à réduire sa puissance intrinsèque en endurcissant les receveurs du message.

  • Mais surtout, la communication, si elle peut vous faire passer des vessies pour des lanternes, doit tout de même être suffisamment proche - ou pas trop éloignée - de la perception de la réalité qu'en ont les "cibles" visées, or cette perception est actuellement bien plus proche de la réalité effective du systême dans lequel nous vivons - attention, point de vue totalement subjectif, je conçois que d'autres estiment que c'est l'inverse et que c'est le pessimisme vis-à-vis du Joli Marché qui cause cette perception éloignée d'une réalité qui fonctionne en fait très bien - qu'il y a encore quelques mois ou années. Qui aurait cru en 2002 que Jean-Marie Messier écrirait un livre pour dénoncer les abus du systême économique mondial actuel ? Que Jacques Attali, magré ou grâce à son indécrottable optimisme, publierait Paul Jorion puis passerait des mois à faire amende honorable dans les médias ?


        Pour le (re)dire en quatre mots : ça-ne-marche-plus. Et les armées de communicants ne comprennent pas. Ils continuent d'utiliser l'artillerie lourde, pleine puissance, parce que ça doit marcher, le message doit pénétrer nos têtes de mal-comprenants, on connaît notre métier bordel : "Le-G20-s'est-très-bien-passé-on-a-refondé-le-capitalisme-qui-est-le-seul-systême-économique-possible-d'ailleurs-la-confirmation-c'est-que-le-marché-remonte-c'est-donc-la-reprise-on-repart-comme-avant-arrêtez-de-vous-méfier". Se sont-ils même aperçus que la Crise engendrait un doute si terrible et des changements de perception si grands que les doxas [2] et figures d'autorité établies reposent sur des pieds d'argile ?

        On le voit dans les dessins ci-dessus, cette situation passagère d'inefficacité de la communication [3] des élites politiques et économiques semble flagrante, à la fois brisée dans son message par éloignement de la perception des cibles et dans les armes utilisées les plus fréquemment aujourd'hui, comme l'appel à des figures d'autorité reconnues ou aux doxas en vigueur. On le voit ici, avec des dessins de presse plus ironiques et durs que jamais - et on remarque le même phénomène chez les humoristes politiques.


Le G8 G20 [aux 172 autres pays] : "Eh ! Nous pouvons vous aider à surmonter vos tourments"
[Source : Gado - traduction espagnole Cartoon Web]


        Le dessinateur kenyan Gado nous montre, lui, comment cette inefficacité passagère de la communication des élites concerne également le message international des pays "forts" aux pays "faibles" . Les populations de ces pays "faibles" se sont - de leur point de vue bien sûr - fait rouler dans la fine farine de la communication entre états, en particulier en ce qui concerne la réussite permanente et inarrêtable d'un capitalisme qui devait les amener à la richesse. Cinquante ans et la Crise plus tard, il n'est plus possible de le leur faire croire malgré tous nos efforts. De la même manière que sur la scène intérieure des pays riches, l'utilisation de la communication par les "élites" a été outrancière depuis trop longtemps, et est en ce moment trop déconnectée de la perception majoritaire. Les prochaines années vont être celles du flou des doxas dans beaucoup de domaines, et les communicants font une lourde erreur en prenant comme point d'appui majeur de leurs prestations des doxas pas encore disparues mais qui sont en train de dangereusement vaciller sur leurs bases.





Un pessimisme devenu réalisme, et confirmé dans sa justesse semaine après semaine


Obama : "Nous ne devrions pas bâtir cette économie sur un tas de sable" [cette parabole du sable, reprise d'après des paroles tenues par Obama, est moquée dans ce dessin, le sable représentant la dette publique]
[Source : Michael Ramirez - Investor's Business Daily]

Oncle Sam à la Statue de la Liberté : "As-tu conservé le reçu du moment où nous avons vendu notre âme à Wall Street ?"
[Source : Joel Pett - via Cartoon Web]


  • Vignette 1 : "J'espère avoir un niveau de vie correct quand je serai grande." "Réfléchis encore. Ma génération vous a affecté d'une énorme dette."
  • Vignette 2 : "Donc je ferai mieux de faire des études supérieures pour avoir un bon travail." "Réfléchis encore. Ma génération a fait exploser le prix de l'éducation supérieure."
  • Vignette 3 : "Alors je trouverai un travail industriel bien payé" "Réfléchis encore. Ma génération a délocalisé ces emplois."
  • Vignette 4 : "Alors je créerai mon entreprise." "Réfléchis encore. Ma génération vous a rendu dépendant de créditeurs étrangers."
  • Vignette 5 : "Mais trouve du travail, comme ça vous pourrez payer les avantages sociaux de ma génération quand nous partirons à la retraite."
  • Vignette 6 : "Réfléchis encore."


        Nous sommes donc dans l'air du flou : la seule chose qui semble certaine, bien que beaucoup ne le voient pas encore, c'est que la doxa économique actuelle est hors-jeu - et donc, mais je me répète, toute communication s'appuyant dessus. Ces dessins, en dehors du premier - Michael Ramirez est mon dessinateur républicain préféré, je le confesse - , reflètent cette situation. Le désarroi est total, et si on peut en retenir une chose, c'est que les américains sont perdus.

 
        Le dernier dessin reflète cela à la perfection : on reste dans une logique de systême économique actuel, et il apparaît que rester dans cette logique revient à courir vers le mur. Une autre voie est encore loin de se dégager - en dehors d'un communisme qui en profite pour se faire bien voir de ceux qui ne l'ont pas connu - ; mais la certitude que le capitalisme n'est plus un systême viable est assez avancée maintenant pour que la psychologie des populations ne réagisse plus positivement aux vieilles recettes de communication d'une élite mondiale qui a probablement cru à la fable de la "la fin de l'Histoire" sous la férule du systême qu'elle promouvait - de la même manière que rien n'a fait plus mal à la communication des partis communistes internationaux que la chute du systême soviétique.





Quelques précisions de langage


[1] Elites mondiales, élites internationales, etc.

        Ces mots ne relèvent en rien d'une éventuelle théorie du complot. Ils reflètent la simple mise en oeuvre de la nature humaine, qui pousse justement à ce qu'un corps "d'élite" se constitue dans toute société humaine. Les intérêts communs et les ententes tacites expliquent mieux ce fait que n'importe quel complot.

        En France, un Cercle Interallié, par exemple, aboutit dans une démocratie à former des "groupes d'élites" et donc des doxas au sein de ces groupes, qui iront - presque toujours - dans l'intérêt même de ceux-ci. De la même manière que les doxas syndicales sont presque toujours favorables à la structure même qui régit ces syndicats.

        On peut en déduire que nos systêmes politiques fondés sur la démocratie sont imparfaits car pas assez - voire très insuffisamment - "intégratifs" de la nature humaine, pas que les "élites mondiales" fomentent forcément un complot permanent. Si l'aveuglement, la bêtise et le déni étaient le seul apanage de ceux qui ne sont pas en position de pouvoir, ça se saurait...


[2] Doxa

        Dans chaque domaine, dans chaque spécialisation, elle facilite la communication - au sens de transmission d'informations - entre êtres humains, en partant de présupposés théoriquement admis par tout le monde plutôt que de "refaire le monde" à chaque fois - les fameuses doxas.

        La communication - au sens de propagande - comme la dialectique - au sens de pur instrument d'argumentation - s'appuient en permanence sur ces doxas diverses et variées, plus ou moins en fonction des interlocuteurs, toujours plus quand le nombre de spectateurs - dans un débat - ou de cibles - dans une campagne de com' - augmente.

        Hors, pour la résolution de problèmes qui n'ont pas de solution absolue, l'utilisation des doxas perturbe le jugement plus qu'elle ne l'éclaire dès qu'il n'y a pas une égalité relative d'intelligence et de savoir entre les interlocuteurs - et donc que l'utilisation de ces doxas est reconnue comme telle et non dissimulée sous le "bon sens près de chez nous" ou "l'évidence" . C'est bien pourquoi on les utilise abondamment dans la propagande.


[3] Communication

        Le sens premier de communication, c'est la transmission d'informations entre individus. Je ne l'utilise pas ici, sauf dans la précédente précision de langage. J'écris communication dans ce billet - et la plupart des autres - comme il y a soixante-dix ans j'aurais écrit propagande, ce dernier mot n'étant alors au sein de la doxa ;-) européenne du moment pas encore entaché par les péripéties du nazisme.

        On remarquera avec un grand intérêt, d'ailleurs, que le mot "communication" ou "com'" est en train d'être définitivement connoté négativement. L'utilisation du mot propagande comme avatar négatif de la com' fait de moins en moins sens, la perception de ces deux mots par les hommes étant maintenant quasiment similaire.

        Ceci tendrait à confirmer l'impossibilité de pérenniser durablement une oeuvre de communication quand celle-ci transmet un message trop éloigné de la perception qu'en ont les "cibles" à ce moment-là - comme les clandestins en voie d'expusion nommés "retenus" - , ou quand cette perception se modifie profondément comme quand la com' apparaît pour ce qu'elle est à cause de l'utilisation maladroite et déséquilibrée - assymétrique pourrait-on dire - qu'en font nos sociétés.



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