Le plan Geithner, la FAS 157-e et le G20 sont dans un bateau...

Publié le par Moktarama


        Le jeudi 2 avril a été votée une nouvelle réglementation comptable par le Congrès américain, la FAS 157-e, qui permet aux banques d'inclure dans leur bilan un prix pour leurs actifs qui n'est pas forcément celui du marché "lorsque le marché en question ne reflète pas les bons prix" [8] . Pour faire "simple" , ce qui aurait pu être à n'importe quel autre moment une réflexion approfondie sur le fait que le prix du marché est souvent loin de refléter la réalité - et donc qu'une comptabilité de la valeur des actifs se doit d'en être quelque peu détaché - ; se transforme devant le sauvetage désespéré du systême par lui-même en la permission explicite donnée aux banques américaines de mentir en surrévaluant leurs actifs, notamment leurs actifs toxiques dont une bonne partie avait une valeur totalement délirante il y a quelques mois sans que cela ne choque personne, le marché n'étant dysfonctionnel que quand il chute à écouter les élites de la finance. Cela permet donc aux banques de faire face en améliorant virtuellement leur bilan en attendant que le plan Geithner - dont nous allons parler plus loin - entre en action, surtout compte tenu du fait que leurs actifs dits toxiques grossissent de jour en jour avec la dégradation de l'économie [1] .

        Comment cela s'intègre-t-il dans le plan Geithner, et en quoi consiste ce plan Geithner pour sauver une seconde fois les banques américaines ? Le plan Geithner consiste à faire ce qui avait été jugé trop dangereux et trop coûteux quelques mois auparavant, lors du premier plan de sauvetage sous l'administration Bush. Finalement, il avait été décidé de donner de l'argent aux banques, en les laissant éponger elles-mêmes leurs actifs douteux.
Plan Paulson ou TARP, tel qu'il est voté le 11 novembre 2008 [flux d'argent frais]


        Le plan Geithner, lui, récupère ce que Paulson avait proposé en septembre 2008 : créer une structure de défaisance sous l'égide de l'état - une bad bank - , qui rachète à un prix "raisonnable" - suffisamment pour sauver les banques, pas assez pour se faire dépouiller au passage - les actifs pourris des banques, puis les conserve avant de les revendre assortis d'une garantie de l'Etat et sans trop de pertes - mais à une valeur forcément inférieure - à d'autres investisseurs pour accélérer la revente et injecter de la confiance - dont le manque est pour les tenants du plan Geithner la principale cause du "dysfonctionnement" des marchés. Ca, c'est la théorie.

        La pratique, c'est qu'il faut que la structure de défaisance les achète suffisamment cher pour que les banques acceptent de s'en dessaisir - celles-ci continuant de jouer leur jeu habituel durant le sauvetage, ce dernier se déroulant sous une forme de négociation - , puis arrive à les revendre pour un prix inférieur mais qui ne mette pas excessivement à contribution le contribuable américain - souvent aux mêmes banques, qui ne les rachèteront à priori pas au prix où elles les ont vendus - compte tenu du fait que toute perte est garantie par l'Etat. Voici un schéma incluant ces deux temps séparés du rachat et de la revente avec garantie, l'épaisseur des flèches permet de comparer très grossièrement les flux d'argent - la FAS 157-e n'en produisant pas mais étant un jeu d'écritures comptables qui aboutit à évaluer les actifs toxiques à la hausse :



Schéma descriptif des deux temps du plan Geithner, incluant la nouvelle réglementation comptable FAS 157-e


        On observe ici assez bien quel va être l'effet de la nouvelle réglementation comptable : permettre aux banques de garder la tête hors de l'eau en évaluant elles-mêmes la valeur de leurs actifs [2] , c'est s'exposer à un coût de rachat des actifs toxiques bien plus élevé, les banques étant soit suffisamment malignes pour s'en servir comme instrument de négociation de la valeur de la revente de ces actifs à la bad bank [9] , soit suffisamment bêtes pour vouloir finalement conserver ces actifs [3] ...le contribuable américain va se retrouver avec un monceau d'actifs pourris, que non seulement il aura acheté excessivement cher - effet amplifié par la FAS 157-e - , mais dont il va en plus garantir la valeur aux banques et fonds de pension qui accepteront de lui racheter "à la découpe" et pour pas trop cher. En espérant que les marchés remontent et que de nouvelles bulles se créent pour que l'édifice ne fasse pas s'écrouler les finances de l'état...on comprend le désappointement des démocrates devant cette machinerie dont le citoyen moyen ne voit pas vraiment quel bénéfice il en tirera - si ce n'est un endettement public sur trois générations.

        Les marchés ont salué la nouvelle réglementation par une belle hausse [4] , ce qui a été relié par les médias non-américains comme étant surtout le résultat du G20 qui s'est aussi déroulé le même jour, reléguant le rôle du vote de la FAS 157-e à celui de booster tout au plus [5] . Mais entre quelques centaines de milliards débloqués pour le FMI et la possibilité pour les banques américaines d'améliorer du jour au lendemain leur bilan de 10 ou 20 % [6] , est-il logique de penser que c'est le premier fait qui prévaut dans la réaction des marchés ? Et peut-on alors aller jusqu'à titrer que la preuve de la réussite du G20 est la réaction du marché ? Dans le bateau du 2 avril, les médias ont visiblement choisi de conserver le G20 et le plan Geithner [7] , faisant passer la FAS 157-e et ses lourdes conséquences à la trappe ou presque.




Mise à jour, samedi 6 juin 2009

        Comme il était écrit dans ce billet, il arrive ce qui devait arriver. En effet, la structure créée pour tester à petite échelle la première phase du plan Geithner par la FDIC, le Legacy Program Loans - rappelons que les toxic assets ont été rebadgés en legacy assets - , vient d'y mettre fin, les banques refusant de se délester de leur actifs "toxiques" au prix convenu il y a quelques semaines. On serait tenté de dire : comme prévu. Voici ce que François Leclerc écrit ce 6 juin sur le blog de Paul Jorion, dans l'article "Les élégants dessous de la finance" :
"Que s’est-il passé ? Tout simplement que les banques n’ont pas voulu vendre ces actifs aux prix qu’étaient prêts à payer les investisseurs, afin de ne pas avoir à procéder à des dépréciations, même limitées. Deux importantes modifications de leur environnement ont contribué à ce refus, devant lequel la FDIC a du s’incliner. La modification des fameuses normes comptables, qui imposaient de valoriser au prix du marché les actifs en question, ainsi que le « bon pour le service » qu’elles ont obtenues, pour les principales d’entre elles, à l’issue des stress tests. Dans la foulée, elles ont pu améliorer leur bilan, faire en conséquence valoir d’appréciables résultats, puis facilement lever des fonds sur le marché, tout en faisant au final l’économie de toute dépréciation. Plus que jamais, les banques cherchent à être totalement exonérées de leurs pertes colossales et veulent croire à un retour à meilleur fortune. Une perspective toute aussi illusoire que la prétendue absence de risques dont elles se prévalaient précédemment."





Notes

[1] Dans l'article "L'actualité de la crise : au pays des miracles comptables" sur le blog de Paul Jorion, qui traite précisément de l'adoption de la FAS 157-e, François Leclerc écrit en guise de conclusion : "Le monde financier s’installe dans le déni et maquille ses comptes. Ne sachant pas quoi faire de ces actifs, le plan Geithner allant mettre du temps (six mois) à entrer en vigueur et à produire des effets, ses résultats étant incertains, l’adoption de la norme FAS157-e va avoir un résultat immédiatement tangible : desserrer l’étau sur les plus estimables établissements de la place financière de New York. Leur permettant de faire face à une nouvelle crise du crédit, celle des cartes de crédit dont le taux de défaut grimpe très vite, avec de fâcheuses conséquences pour les produits financiers qui ont ces prêts comme collatéral. Il était, de ce point de vue, urgent de faire vite."

[2] Même si les banques le nient farouchement, à l'image de CitiGroup qui déclare : "Les décisions du jour de la FASB sur le comptage de la valeur des actifs n'aura aucun impact sur nos finances ou sur nos pratiques pour l'évaluation des actifs."

[3] Pour citer cet article du Huffington Post sur ce sujet, paru avant le vote : "Selon le Wall Street Journal, si les banques peuvent évaluer plus discrètement [sic] leurs actifs toxiques, plus d'institutions pourraient vouloir les garder dans leurs livres [de compte] . Mais toute l'emphase du plan Geithner est de débarrasser les banques de leurs actifs toxiques."

[4] Ce qui intrigue Justin Fox, auteur du blog The Curious Capitalist, dans l'article "Banks told they can ignore the market. The market rejoices. Huh ?" : "Il y a bien sûr quelque chose de très bizarre à propos de ça. Les investisseurs semblent dire : "Les banques peuvent nous mentir plus, faisons monter leurs actions !" ." Après avoir expliqué pourquoi la valeur boursière n'a pas forcément de réalité dans un marché ne fonctionnant pas "sainement" , et donc pourquoi cette nouvelle réglementation fait sens selon lui, il en arrive au point qui fâche, qui comme d'habitude concerne le fait que les contribuables sont le dindon de la farce : "Quand un marché ne fonctionne pas, c'est un vrai argument pour l'ignorer. Mais alors, il semblerait logique de ne pas non plus prendre en compte les prix dans un marché complètement exubérant. Quand est-ce que le FASB fera une règle pour déterminer quand le marché est dysfonctionnel à la hausse ?"

[5] Car si pour Le Figaro, "Le G20 et Wall Street dopent la Bourse de Paris" , et que pour le Nouvel Observateur, c'est la "Satisfaction générale des marchés après le G20" , ce dernier daigne tout de même nous mettre au courant des faits tout en bas d'article, sans bien sûr en tirer la moindre conclusion : "L'association professionnelle chargée de la standardisation des normes comptables aux Etats-Unis, le FASB, a aussi assoupli les règles d'évaluation des actifs, qui ont conduit ces derniers mois les banques à effectuer d'importantes dépréciations."

[6] Toujours dans l'article de François Leclerc, on peut lire : "Robert Willens, un ancien directeur de Lehman Brothers Holdings Inc. considère que l’application de cette nouvelle norme va en effet améliorer de 20% en moyenne les résultats des banques."

[7] On peut regarder la Une du site internet du Financial Times pour s'en persuader :







Mise à jour - Mardi 7 avril 2009

[8] Si vous voulez allez plus loin et comprendre précisément ce que sont la côte-au-modèle, plus stable, et la côte-au-marché, qui semble indispensable dans le cadre d'un échange marchand, des actifs que la banque met en vente - les actifs indisponibles étant sous le "régime" de la côte-au-modèle - ; et le rôle de la révision des normes comptables sur les processus d'achat/vente entre institutions privées - l'effet sur les bilans des banques et le plan Geithner étant décrits dans ce billet - ; je vous suggère fortement d'aller lire cet article de Paul Jorion intitulé "Les mystêres du FASB 157-e enfin révélés" dont voici l'introduction :

"J’ai dit que j’y reviendrais, que je rentrerais un peu dans les détails des modifications intervenues le 2 avril visant à permettre aux entreprises américaines de mentionner dans leurs bilans, pour les instruments de dette uniquement, d’autres chiffres lorsque le marché est « inactif », que la « cote-au-marché », le fameux « marked-to-market », encore appelé plus simplement : prix marchand, celui que reflète la cote la plus récente. Les changements ont été proposés dans FASB 157-e, une directive du Financial Accounting Standards Board (FASB), le Conseil des Normes Comptables Financières américain, justifiant certains amendements à la norme 157 adoptée initialement en septembre 2006."
[9] En effet, tout est ici question de rapport de force, et celui-ci doit être favorable à l'administration - contre les banques - pour que le plan Geithner réussisse. Plus les banques sont "incitées" - de manière consciente ou pas par ailleurs - à garder leurs actifs pourris, plus cela coûtera cher et prendra du temps à la structure de défaisance pour les racheter - et les réinjecter dans les marchés par la suite. La nouvelle réglementation comptable vient de donner une incitation majeure aux banques à garder leurs actifs toxiques en permettant à ces dernière d'en "améliorer" la valeur - et donc les bilans financiers desdites banques. Aucun banquier ne va se refuser à tenter de tirer un peu plus d'argent du plan de sauvetage mis en place si on lui en donne la possibilité - ici en faisant reculer la sensation d'imminence de ses problèmes de solvabilité. Ce n'est que leur métier.





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