Journalisme de liens : 2 - SmallBrother, objectif "Courriel-International"

Publié le par Moktarama




        Depuis quelques mois se sont lancés en France divers projets de groupe concernant le journalisme de liens, chacun ne manquant pas d'ambition et suivant la voie tracée par ceux qui effectuent cette moisson au niveau individuel.


Billet précédent :  Journalisme de liens : 1 - Aaaliens, le laboratoire 



        Après avoir introduit dans un précédent billet les projets français concernant le journalisme de liens, et proposé une analyse du fonctionnement d'aaaliens - clairement le site le plus expérimental - , je vais m'attacher ici à l'analyse de SmallBROTHER, projet lancé il y a quelques mois déjà et d'apparence plus "conventionnelle" . 



SmallBrother-logo.jpg


        Les fondateurs de SmallBROTHER, non-journalistes mais tous les trois rattachés de près ou de loin au monde des médias [1], ont de hautes ambitions affichées pour leur site de re-médiation : l'objectif est de devenir une(la) référence généraliste du journalisme de liens dans l'espace francophone. Pour y parvenir, les fondateurs ont choisi de développer un modèle basé sur une sélection dont le seul filtre sera la qualité des articles, ainsi que sur une éditorialisation "multi-spécialisée" obtenue grâce à l'équipe du projet - composée des trois fondateurs et d'une douzaine de contributeurs - mais aussi grâce à la fédération d'une communauté de lecteurs-membres.


        J'écrivais il y a quelques semaines que SmallBROTHER, à l'inverse d'aaaliens, semblait peu susceptible d'évoluer dans les grandes lignes, et possédait donc moins d'intérêt dans le cadre d'une analyse critique. Ce qui suit infirme partiellement cette remarque, et montre un projet finalement plus séduisant que prévu. Je rappelle avant toute chose que le site internet est encore dans une phase "beta" , à l'image d'aaaliens : cet article ne saurait être définitif sur le sujet même si SmallBROTHER est d'aspect plus figé à cause de son fonctionnement.

        Cet article contient également les réponses et précisions apportées par Tarek Daher et Stéphane Charbit, deux des trois fondateurs du projet SmallBROTHER. Ces derniers m'ont en effet proposé de leur poser mes questions de vive voix après les avoir reçues par courriel, ce que nous avons fait le 18 mars 2009. Cette discussion - plus qu'interview - figure ici sous une forme éclatée et complètement intégrée au billet.




Un modèle économique intéressant mais pour l'instant hypothétique


        Contrairement à aaaliens, qui pour le moment se veut clairement comme non-rémunérateur, et n'envisage pas de commercialisation de la récolte de liens, les fondateurs de SmallBROTHER comptent tirer un revenu du projet, ce qui soulève en conséquence des questions quand au modèle économique envisagé. Toutefois, cette commercialisation, contrairement à un Vendredi par  exemple [2] , ne s'appuiera pas sur le grand public pour ses revenus. Il y a sept mois, lors d'une interview par écrit avec narvic, Stéphane Charbit évoquait une commercialisation vers d'autres médias et entreprises, mais restait somme toute assez allusif [3] . Sept mois après, il lève le rideau, confirmant ce dont on se doutait un peu, à savoir que le modèle aura pour cibles des entités solvables :

"Je vais être clair, pour le moment nous n'avons pas de revenus. Pour nous trois, les fondateurs, mais aussi les contributeurs de l'équipe, ce projet représente notre passion. A terme, nous visons les mondes institutionnel et de l'entreprise, en ayant un côté rémunérateur de notre activité comparable à celui d'une agence de presse [NDLR : mais à l'autre bout de la chaîne de l'information] . Nous nous proposons de fournir des revues de lien plus ou moins spécialisées en fonction des demandes des clients. Nous savons que la place pour cette activité existe, c'est même ce que avons eu l'occasion d'effectuer [NDLR : en tant qu'étudiants à Sciences-Po] dans certains stages en entreprises, chargés de photocopier des revues de presse faites à la main. Nous y avons constaté l'incroyable pauvreté des sources, se résumant souvent à quelques titres de la grande presse, et donc la possibilité de financement d'un service grand public par ce biais. Cet objectif contient deux défis : tout d'abord, il faut du temps pour se construire une crédibilité suffisante, mais il faut aussi produire une veille globale et « multi-spécialisée » , ici grâce à l'équipe SmallBROTHER."


        L'objectif de ce modèle économique reste classique : faire financer un service grand public gratuit par des entreprises et institutions. Ce sont les modalités qui sont innovantes, car elles me semblent utiliser une possiblité nouvelle, dans un domaine où le journalisme de liens peut offrir une "plus-value" indiscutable par rapport à ce qui se fait actuellement : au lieu d'utiliser la publicité, le projet va jouer la crédibilité acquise et les multiples spécialisations de ses lecteurs pour fournir une revue de presse sur mesure à des entités publiques ou privées - et beaucoup d'entre elles sont prêtes à payer pour cela.

        Ce modèle économique n'est toutefois pas exempt de défauts : le temps nécessaire pour devenir une référence est non négligeable, pouvoir devenir une référence tout court est en soi un objectif loin d'être facile à atteindre, et par ailleurs, pour le moment leur modèle économique est innovant mais non encore expérimenté. Ah, j'oubliais : le rouleau-compresseur qu'est la Crise va rendre la réussite de n'importe quel modèle économique encore bien plus aléatoire. Les fondateurs semblent plutôt lucides et tiennent compte de ces faits, notamment en gardant leurs travaux respectifs pour le moment...




Une ergonomie en progrès, malgré des débuts de mauvais augure

        Le lancement d'une version publique du projet a eu lieu en septembre 2008, avant que ce dernier ne soit profondément remanié dans sa conception visuelle à la mi-janvier 2009. Le site avait débuté sur une explosion de démonstrations techniques, comme le glissé-déposé des articles dans diverses sections du compte individuel du lecteur-membre, une profusion d'icônes et de possibilités, ou encore la présence d'une page de résumé avant d'atteindre l'article lié par le site. C'était assez beau dans le fonctionnement, en faisant fi toutefois des leçons d'ergonomie dispensées par la réussite de Google [4] : si vous perturbez l'usage de l'utilisateur, vous courez le risque de le perdre. Cette "prime à l'habitude" , décourageante pour les adeptes de l'innovation graphique, est pourtant l'essence de l'ergonomie visuelle. Si l'utilisateur ne comprend pas le fonctionnement du site en quelques secondes, c'est que le boulot est mal fait, la conception visuelle ayant pour seul objectif - dans le cadre de la recherche d'informations - de mettre le contenu en valeur. Chaque seconde passée à chercher comment on fait ceci ou cela est une seconde perdue pour votre contenu.

        Les fondateurs du projet ont assimilé la leçon par l'expérience, et ont agi en conséquence. Sans modifier réellement l'aspect visuel global, ils se sont attachés à supprimer ce qui ne semblait pas nécessaire au lecteur. Comme on peut le voir dans la capture d'écran ci-dessous, la profusion visuelle reste relativement raisonnable :


SmallBrother-Une.jpgPage d'accueil de SmallBrother


        Les corrections apportées depuis le lancement du projet ont nettement amélioré les choses : il suffit d'un unique clic de souris pour accéder directement aux articles recommandées, tout un tas de petits onglets aux icônes incompréhensibles ont disparu, et le perturbant glissé-déposé a été supprimé au profit d'un systême plus classique de favoris.

        Voici les explications des fondateurs concernant les possibilités d'évolutions techniques dans un proche avenir, ils reviennent également sur la première version du site du projet et l'évolution vers la seconde version :

Stéphane Charbit : "En ce qui concerne l'aspect technique du site, nous avions trois développeurs à plein temps de mars 2008 à la mi-janvier 2009 et le lancement de la seconde version [après un premier lancement en juillet 2008] , depuis nous n'avons plus qu'un développeur unique, qui pourra faire des modifications légères, mais rien de trop complexe pour le moment. Nous sommes limités ici par les coûts."


Tarek Daher : "Nous allons maintenir un moment la seconde version « beta » , afin de continuer à rôder le site avant d'apporter éventuellement des modifications importantes.


Stéphane Charbit : "En ce qui concerne l'aspect technique du site, nous avions une équipe de développement, qui a été significativement réduite après la fin de la deuxième version, pour des raisons évidentes de coûts. Depuis, une recherche d'investisseurs est à l'ordre du jour."


Tarek Daher : "Nous sommes assez satisfaits de la version n°2 au niveau de la forme."


Stéphane Charbit : "Si dans la première version [NDLR : lancée en septembre 2008] , nous avions tenté d'innover fortement au niveau de l'ergonomie après en avoir débattu, pour la seconde version nous nous sommes attachés avant tout à recueillir les différentes critiques qui nous furent adressées depuis le lancement et à répondre à ces demandes."


Tarek Daher : "D'ailleurs, depuis le lancement de la seconde version, les retours que nous avons sont plutôt positifs, et nous constatons que les visiteurs du site reviennent plus."


        Toutefois, le ressenti visuel est que la liste de sélection apparaît un peu en retrait. Cette liste, qui constitue logiquement le meilleur argument du projet, mériterait d'être plus longue que sept liens par page, et devrait occuper une place sinon plus éclatante, du moins mieux mise en valeur. Je pense notamment au fil d'information de la plateforme Yahoo ! , qui ne me semble pas vraiment nécessaire et pourrait être exploité au profit d'une sélection qui me semble représenter "l'essence" du site.

SmallBrother-zoom-articles.jpgZoom sur la liste chronologique de sélection des articles.


        L'observation de la mise en oeuvre de la liste chronologique de proposition de liens est nettement plus positive, notamment à propos du respect des auteurs sélectionnés - ce qui n'est jamais une évidence. Le logo du support est conservé, le titre de l'article mène à sa version intégrale et le nom du média mène à la page d'accueil du média lié, tandis que seule une brève citation est récupérée à l'usage du lecteur [5] .

        Pour être captif du site, il faut soit sélectionner la rubrique - en jaune - ou la page de présentation/notation/commentaires spécifique à chaque article - le petit + à droite. Cette page individuelle d'article intègre un systême de tags, sur lequel repose visiblement un objectif de constitution d'une base de données d'articles de qualité associé à un moteur de recherche, dont nous verrons plus loin dans ce billet que c'est effectivement un objectif de fond pour les fondateurs du projet...

        Je regrette deux absences : celle du nom de l'auteur comme celle du sélectionneur de l'article. J'y reviendrai plus bas à propos d'un autre aspect que la stricte ergonomie - qui voudrait que ces deux ajouts soient faits discrètement. A cela, j'ajouterai un détail : l'absence d'informations temporelles comme le jour et l'heure de sélection. Si j'avais une recommandation en matière d'ergonomie, ce serait de s'inspirer des fondateurs d'aaaliens, qui ont réussi le petit tour de force d'afficher un grand nombre d'informations pour chaque article sans aucune surcharge visuelle [6] .

Stéphane Charbit : "On pourrait donner un aspect un peu plus, comment dire, ludique, plus attrayant, notamment au niveau des commentaires, extraits et auteurs, avec une mise en relation plus rapide [NDLR : dès la page d'accueil et pas juste sur la fiche individuelle] . De manière plus personnelle, je trouve notre site très sobre, et j'aime beaucoup cet aspect qui est assez différent de la plupart des autres sites de médias, qui ont par exemple tendance à vous mettre cinq ou six pages de contenu en page d'accueil. [NDLR : comme LePost ou 20 Minutes]."


Tarek Daher : "Oui, les sites actuels sont en général très chargés, nous ne voulons pas être dans cette optique."


        En bas de l'interface du site, on trouve également une Foire aux Questions soigneusement rédigée et assez complète, redondante dans certaines parties avec l' "A propos". Les autres liens de bas de page mènent vers : la liste des sources de SmallBROTHER, la page explicative des flux RSS thématiques, la "couverture médias" du projet,  la page de contact, ainsi que malheureusement une page de démonstration vidéo vide, tout comme la page de newsletter est hypothétique. Réponses de Tarek Daher :

"Nous avions fait une vidéo didactique pour la première version du site, car il avait à l'époque une ergonomie peu habituelle (avec notamment du drag-and-drop) , et encore plus déroutante pour les générations supérieures. Ca ne parlait pas à nos parents, pour ainsi dire. Une nouvelle vidéo n'est pas une priorité pour la seconde version du site compte tenu de sa simplicité, nous n'en ferons même probablement pas.


La newsletter, elle, est une grosse priorité actuellement, hors les différents moyens de consulter ses mails ont souvent des problèmes de compatibilité aux normes techniques [NDLR : ce qui rend la mise en page très aléatoire], c'est prêt en ce qui concerne les sites de webmail classiques , et seuls deux supports nous posent encore problème (Blackberry et Lotus) mais on bosse dessus. Nous jugeons la newsletter indispensable, en particulier (encore une fois) avec les générations supérieures [NDLR : sachant qu'ils ont moins de 30 ans] , mais également car nous constatons une utilisation plutôt faible des flux RSS. La newsletter contiendra les articles sélectionnés chaque jour, ainsi que l'article à la une, le face-à-face et le dossier du jour."




Une certaine conception de l'éditorialisation des liens...


        La forme que prend l'éditorialisation sur SmallBROTHER est assez classique : à la couche de base qu'est la sélection chronologique de contenus, vient s'ajouter une couche "supérieure" - et considérée comme telle au sein du site - constituée de la hiérarchisation puis de la mise en forme de cette sélection au travers d'un article par jour placé en "une" , ou de regroupement de contenus dans des "face-à-face" et des "dossiers" . C'est une approche qui a été récemment introduite par le site américain de journalisme de liens NewsTrust [7] , ce dont Tarek Daher se réjouit tout en signalant une différence majeure entre ces deux projets :

"Newstrust est un projet dont les aspects de sélection, de contextualisation et de communauté sont en accord avec notre propre projet, toutefois nous nous démarquons radicalement de la partie « amélioration du journalisme/de la déontologie » qui sous-tend la démarche des fondateurs de ce projet. Depuis quelques mois, ils font d'ailleurs la même chose que nous avec des gros dossiers thématiques regroupant une sélection des meilleurs articles sur un gros thême d'actualité. Cela nous a confortés dans notre idée."



SmallBrother--ditorial-second-niveau.jpgSection de la page d'accueil réservée à l'éditorialisation de second niveau, dossiers et face-à-face


        C'est sur le fond que SmallBROTHER se démarque radicalement de l'exercice du pouvoir d'édition tel qu'il est habituellement effectué dans les médias. L'usage veut que l'éditorialisation, de la sélection des rédacteurs au choix des sujets, passe forcément par l'expression d'une ligne idéologique ou politique - que cette expression soit assumée ou pas. La politique éditoriale de SmallBROTHER se place à un tout autre niveau : loin de toute "ligne" éditoriale, ou même de "sphère" d'appartenance, le projet ambitionne de fournir au lecteur ce qui s'apparente le plus à une vision panoramique de l'information.

SmallBrother-slogan.jpg        La difficulté de ce genre d'exercices au sein d'une structure éditoriale nécessite des règles déontologiques de tout premier ordre, et leur respect par les contributeurs [8] . Le crible revendiqué est la qualité des articles sélectionnés, toutes autres considérations mises à part, afin "de vous offrir tous les points de vue pour que vous construisiez mieux le vôtre." . Ce crible de qualité est composé de plusieurs facteurs qui, ma foi, sont assez en accord avec l'idée que je m'en fais : "l'exhaustivité, l'originalité, le caractère, la nouveauté, la pédagogie, la richesse, la précision, la surprise, le style, l'illustration... ". Et puis c'est tout, rideau, fermez le ban.

        Ce manque de développement des critères et de leur signification concrète est plutôt abrupt, des explications un peu plus exhaustives et précises ont le mérite de clarifier concrètement les choses, notamment lorsqu'on envisage de permettre aux utilisateurs de générer également du contenu - j'y reviendrai. Les critères cités formant un tableau assez exigeant, il faut alors orienter la critique vers ce qu'il en advient en pratique, et compte tenu du niveau élevé de pertinence que l'on est en droit d'attendre.




...toutefois pas toujours respectée


        Une des rares réminiscences de l'ergonomie originelle du site est la possibilité pour le sélectionneur de commenter chaque article, ses réflexions apparaissant en passant la souris sur le titre de l'article lié. C'est une excellente idée, qui permet à la fois d'afficher un court extrait de l'article et les raisons de sa sélection. Commenter chaque sélection, même brièvement, est un puissant incitateur auprès du lecteur et relève à mon sens de l'évidence sur un média collectif. Malheureusement, cette possibilité n'est que très peu exploitée par les sélectionneurs du projet, proposant sporadiquement ce que l'on pourrait nommer des tweets [9] . Tarek Daher en parle :
"Nous voulons développer encore plus l'éditorialisation et la contextualisation. Nous avons commencé avec les dossiers et les face-à-face, et nous les avons par la suite contextualisés via un petit paragraphe qui en explique le sujet. De la même manière, les commentaires que font les sélectionneurs pour chaque article (assez aléatoirement pour le moment) devraient avec le temps et le développement de l'équipe SmallBROTHER devenir systématiques. On essaye de proposer de l'éditorialisation et de la contextualisation car c'est une vraie valeur ajoutée : nous voulons fournir plus que des liens bruts." 


        Le site de SmallBROTHER permet au lecteur de consulter une liste des sources - nombreuses - déjà liées par les sélectionneurs, et rate au passage une marche sur le chemin de ses ambitieux objectifs. Cette marche n'a encore été franchie par aucun projet de re-médiation pure player [10] , alors qu'elle est indispensable [11] : c'est la contextualisation systématique des sources proposées. Quel est le/les domaine traité par ce média ? Possède-t-il une ligne éditoriale définissable ? Exprime-t-il un point de vue plutôt conventionnel ou plutôt décalé ? Ce média tend-il vers l'analyse ou la pure réflexion ? Ce site est-il un média, un cercle de réflexions, une excroissance officielle/officieuse d'un organisme national/international, une revue ou je ne sais quoi d'autre ? Quel est le niveau d'indépendance de cette source par rapport aux différentes structures sociales ?


        Les fondateurs ont judicieusement choisi de différencier média et auteur de chaque article dans leur page internet spécifique - qui permet aux membre de commenter ou de noter l'article - , ce qui est lumineux vu que beaucoup d'auteurs écrivent pour différents médias mais en conservant leurs caractéristiques individuelles. Comme pour la mise en valeur des médias sélectionnés, ils s'arrêtent après la première étape, car il n'y a pas de liste, on ne peut accéder à la sélection d'articles d'un auteur - ni d'un média - en particulier, et subséquemment aucune information de contextualisation n'est disponible.

SmallBrother-r-sum--article.jpg
Fiche d'article : on remarquera la récupération du logo, la mise en valeur du titre, mais aussi dans une moindre mesure du média source, de l'auteur et du sélectionneur, le systême de tags, ainsi qu'une partie participative à droite rassemblant votes, nombre de lectures et commentaires éventuels.


        Sélectionner des articles de qualité n'est pas synonyme de médias ou même d'auteurs de qualités/de biais intellectuels strictement identiques, ces caratéristiques ne pouvant être uniformes. C'est pourquoi constituer une revue de presse et "mettre en perspective l'information" passe nécessairement par la constitution d'un bottin [12] . L'aspect positif de ce travail est pourtant très important : cela assoit considérablement la crédibilité du projet, offre un service concret et rare aux lecteurs, sans oublier que c'est une réalisation qui me semble indispensable dans l'objectif de tirer un revenu de revues de presse spécialisées. La difficulté étant bien sûr la lourdeur de ce travail, en particulier pour bien le faire : synthétiser de la manière la plus objective possible et en quelques lignes une personne ou une source, sans tomber dans la lourdeur de l'énumération de dictionnaire, nécessite un certain talent, pour ne pas dire un talent certain, sans même compter le temps nécessaire. Cet aspect très chronophage est d'ailleurs - pour la description des sources - l'explication donnée par les fondateurs pour justifier cette absence, qui fait cruellement défaut :

Stéphane Charbit : "La liste des sources est alimentée et gérée en continu, nous sommes partis d'une base d'environ cinq cents et nous sommes au millier maintenant. Nous alimentons cette base dans les deux sens, la plupart sont intégrés mais il arrive que certaines sources en sortent."


Tarek Daher : "Cette question a été soulevée dès janvier 2008, mais devant l'impressionnante liste du début (et compte tenu des contraintes de temps) nous avons jugé la tâche trop vaste pour le moment, nous y avons donc totalement renoncé pour le moment. Nous avions pensé présenter une « source de la semaine » , afin de permettre un étalement de ce difficile travail dans le temps, mais pour l'instant rien n'a été encore décidé, même si nous sommes conscients des bénéfices possibles. Encore une fois, le temps manque."


        L'objectif de diversité des sources, quand à lui, me semble parfaitement rempli : on découvre régulièrement de nouvelles sources sur SmallBROTHER, et il règne un certain équilibre entre visions du monde au sein de la sélection. Cette volonté d'équilibre se reflète au second niveau éditorial par la section "face à face" où sont sélectionnés deux articles de qualité sur un sujet donné, sujet à propos duquel les deux auteurs ont des points de vue différents. Cela n'en rend d'ailleurs la contextualisation des sources et auteurs que plus importante, car si l'on invite le lecteur à réfléchir et à se faire ses propres idées sur les sujets d'actualité, il faut pour cela lui donner un maximum de clés.

        L'analyse du respect des critères de qualité se révèle plus nuancée : si de nombreux articles sélectionnés sont bien d'une qualité suffisante, on trouve une proportion variable d'articles peu satisfaisants à propos des nombreux critères que se sont donnés les fondateurs ; proportion qui sans être inacceptable relève du disqualifiant pour un positionnement en tant que "référence qualitative". Ce jugement quelque peu sévère est tempéré par la réponse que m'a faite Stéphane Charbit à propos des critères de qualité, mais surtout à propos de leur ferme intention de les faire respecter et de les pousser vers le haut au sein de "l'équipe SmallBROTHER" , constituée des trois fondateurs et d'une douzaine de contributeurs actifs pour l'instant :
"Pour ce qui est de l'équipe SmallBROTHER, les veilles des contributeurs doivent être différentes. Nous essayons de nous tenir à des critères stricts, voulant notamment éviter les auteurs douteux, les argumentations bancales, une taille d'article trop réduite (pas de brèves) , le plagiat. Nous voulons sortir de la répétition, omniprésente spécialement sur internet. Certains contributeurs de l'équipe SmallBrother ont d'ailleurs décidé d'arrêter devant le niveau d'exigence éditoriale."

        La qualité se niche aussi dans les détails, et l'obsession du détail manque encore à SmallBROTHER : il leur arrive de se tromper d'émetteur en liant un autre site de re-médiation comme Bêtapolitique plutôt que le vrai média source [13] , ou de placer un article dans la mauvaise catégorie, la description de rubriques est parfois maladroite - comme "les sujets chauds" pour le nuage de tags - etc...





Une volonté d'aller vers l'utilisateur...

        Les fondateurs de SmallBROTHER expérimentent un modèle qu'on pourrait qualifier de "semi-ouvert" à propos de la relation à l'utilisateur. Il est assez proche dans l'esprit de celui adopté par le journal Rue89, avec la constitution d'une communauté fortement impliquée dans la vie du site, tout en conservant la possibilité pour le lecteur de rester en dehors de l'espace communautaire. L'utilisateur lambda a ainsi le choix d'être intégré à la communauté ou pas du tout, il ne peut en effet avoir aucune interaction avec le site sans une inscription préalable certes simple et rapide.


SmallBrother-pr-sentation.jpgPrésentation qui s'insère en haut de la page pour les nouveaux arrivants sur SmallBrother
[on remarquera sa suppressibilité en haut à droite]


        Mais avant de parler de communauté, j'aimerais pointer un détail qui concerne de près l'utilisateur novice d'internet ou le nouveau lecteur : lors de la première visite sur le site de SmallBROTHER, en haut de la page s'affiche un bandeau - supprimable - en forme de présentation succinte du projet et de ses objectifs. On y trouve l'essentiel, ce qui permet au lecteur de se faire une idée et de comprendre les grands traits du projet en quelques secondes - la seule chose qui manque étant à mon avis une plus grande insistance à propos du caractère particulier de la sélection éditoriale. Ce me semble être une vraie innovation : on assume ici l'absence de "marque média" , la possible arrivée du lecteur par les moteurs de recherche, cela revient à faire oeuvre de transparence auprès dudit lecteur. De surcroît, cela compense assez bien la faible visibilité des informations à propos du projet, situées tout en bas de l'interface de SmallBROTHER.

        Le rapport au lecteur/collaborateur des fondateurs du projet possède une ligne directrice : la modularité, qui est ici mise en avant - à l'instar de nombreux médias/sites plus ou moins collaboratifs. Cette modularité est relativement réduite pour le lecteur non-membre, et nettement plus étendue pour les membres, celle-ci bénéficiant par ailleurs de l'assez bonne ergonomie du site internet du projet SmallBROTHER.

        Le "simple lecteur" a ainsi la possiblité de s'abonner à des flux RSS thématiques, de consulter sur la page d'accueil les listes généralistes des articles les plus lus, commentés ou les mieux notés, ainsi que la présentation en bas de page des articles les plus lus dans les quatre thêmes les plus importants. On ajoutera à cette présence le maintenant fort classique nuage de tags, permettant une évaluation instantanée du "poids médiatique" des différentes actualités.

        La majeure partie de cet article est par ailleurs rédigée du point de vue du "simple lecteur" , ignorant à dessein la section communautaire et ce qui s'y rattache dans un objectif de simplicité du propos. Notons toutefois que je déconseille pour le moment la sélection des membres de la communauté SmallBROTHER - accessible aussi sur la page d'accueil - , celle-ci étant peu mise à jour et de qualité très nettement inférieure à la sélection de "l'équipe SmallBROTHER".

        Le lecteur membre de la communauté SmallBROTHER, lui, se voit offrir nettement plus de possibilités. Tout d'abord, il peut désormais noter, commenter ou mettre en "favoris" les articles sélectionnés par "l'équipe SmallBROTHER" ou les membres de la communauté du site. Il peut également sélectionner et commenter lui-même des articles, consultables via la sélection globale des membres, une éventuelle chaîne - j'y viens - ou directement par sa page personnelle accessible uniquement aux autres membres de la communauté. Cette page personnelle permet de donner une rapide description personnelle ainsi qu'un lien vers son site/blog/Netvibes/etc... , mais aussi de consulter ses favoris/chaînes/articles sélectionnés et de discuter via un "mur".

        Le membre peut du coup consulter les pages personnelles des autres sélectionneurs, consulter leurs dernières sélections ou écrire sur leur "mur" ...et même au prix d'un peu de déduction, accéder aux pages individuelles des membres du niveau supérieur, ceux de "l'équipe SmallBROTHER" finalement différenciés dans l'espace communautaire [14] . Toutefois, cette page individuelle souffre d'un vrai défaut, en ne permettant la consultation que des cinq derniers articles sélectionnés par le membre et réduisant fatalement l'intérêt pour le lecteur curieux de savoir à qui il a affaire.

        Venons-en aux chaînes, décrites dans la FAQ comme étant "un lieu d'échanges thématiques crée par les membres et pour les membres de SmallBROTHER.info". Ces chaînes peuvent ainsi traiter d'un journaliste/auteur, d'un média ou plus largement de n'importe quel thême d'actualité. Elles ont deux objectifs : le premier est évident, c'est de permettre pour les membres une repersonnalisation du suivi de l'actualité, notamment sur des thêmes ultra-spécialisés. Le second, plus discret, est tout aussi important. Il s'agit à la fois de faire découvrir à "l'équipe SmallBROTHER" de nouvelles sources et d'étoffer les possibilités concernant les revues de presses proposées aux futurs clients payants.




...mais dont l'intendance ne suit pas


        Le lecteur non-inscrit se voit totalement coupé de la communauté de SmallBROTHER, en dehors du fil général de la sélection des lecteurs-membres. Il ne peut en effet pas consulter les chaînes créées par les membres [15] , ni la page personnelle du sélectionneur d'un article dans le fil réservé à la sélection des lecteurs-membres. Mais il ne peut pas non plus effectuer des interactions plus basiques avec le site, comme noter ou commenter les articles. Le seul modèle qui me rappelle cette complète dichotomie entre lecteurs-membres et lecteurs non-inscrits est la gestion de la communauté de Rue89. Stéphane Charbit apporte des précisions quand à cette stratégie :

“En fermant les éventuels points d'accès [NDLR : commes les chaînes ou les commentaires] , nous voulions pousser les lecteurs à l'inscription, à la manière dont Rue89 a réussi à le faire. C'est clairement un échec, tout comme l'adhésion communautaire représente jusqu'à présent notre plus grande déception. Nous sommes en train de réfléchir sur le sujet.”


        Le lecteur-membre, lui, si il se voit accorder ces possibilités, n'en est pas particulièrement choyé pour autant, tant en termes de simplicité d'utilisation qu'en termes de modularité :


  • Tout d'abord, les modalités de sélection d'un article sont moins simples que sur le site leader dans le domaine de la sélection de liens, Delicious, ainsi l'absence de module complémentaire “facilitateur” pour les navigateurs – Firefox, IE, Opera – ne pousse pas le lecteur-membre à utiliser cette possibilité ; il est en effet obligé de repasser systématiquement par le site de SmallBROTHER pour entrer les informations nécessaires [16] .

  • Ensuite, la modularité dans le suivi de l'information est moyenne dans l'absolu, en particulier quand on pense aux possibilités offertes par les flux RSS – ou la newsletter. Tout est possible en ce domaine, comme une création par chaque membre de son flux RSS personnalisé, ne recevant la sélection de SmallBROTHER que sur tel ou tel auteur, des sources ou des tags prédéfinis, certaines chaînes ou un mélange de tout ce qui précède, géré automatiquement et visible pour chaque page de membre. En effet, la chaîne seule, bien qu'ouvrant d'intéressantes perspectives, ne me semble pas forcément répondre à tous les besoins dans le domaine du suivi de l'information.

  • Enfin, la modularité visuelle pourrait également être plus large, permettant ainsi aux lecteurs-membres de réellement se composer une page d'accueil individualisée, ne contenant que les modules ayant été jugés comme strictement nécessaires par chacun – ce qui permet au passage de gagner en ergonomie, chacun pouvant placer les modules aux emplacements qui lui semblent les plus instinctifs.


        Un autre point de la gestion de la communauté SmallBROTHER provoquait mon scepticisme, à propos de la qualité de la sélection des lecteurs-membres : la brièveté de la decription des critères de qualité attendus. Il se trouve que les fondateurs de SmallBROTHER ont ici fait un vrai choix concernant la production de la communauté du site, un peu surprenant mais qui pourrait se révéler payant compte tenu de la double structure de sélection de SmallBROTHER, l'une exemplaire par “l'équipe SmallBROTHER et l'autre libre par les membres de la communauté :

Tarek Daher : "La partie communautaire du projet dépend presqu'entièrement des membres. Nous ne comptons pas pour le moment réguler les sélections des membres, à vrai dire nous voudrions réussir à une contrainte de fait de la communauté grâce à l'exemple donné par la sélection éditoriale de l'équipe (une incitation par l'exemple)."


Stéphane Charbit : "Nous voulons créer un réel espace communautaire, étape indispensable pour proposer aux internautes une veille de qualité sur des micro-sujets [NDLR : les fondateurs font beaucoup référence à Rue89]."


        Tout lecteur du site – membre ou pas – est également amené à se poser des questions quand à l'identité du projet, questions qui ne trouvent aucune réponse pour le moment sur SmallBROTHER : pourquoi chaque membre de l'équipe ne voit pas sa sélection – dans la page de chaque article - identifiée plus précisément que par “l'équipe SmallBROTHER , comme pour les sélections des membres ? Surtout, qui sont les moissonneurs de “l'équipe SmallBROTHER ?


        Stéphane Charbit apporte la réponse concernant le pourquoi de l'apparence rédactionnelle, “en bloc” , voulue pour la sélection de l'équipe du projet :

“On a eu de grands débats là-dessus lors de la création du projet, avec des désaccords entre nous. Nous avons fait ça dans l'optique d'asseoir une image, de jouer le jeu institutionnel en présentant une impression de bloc rédactionnel, à contre-courant de la repersonnalisation qui a lieu en général sur internet. Nous ne voulons pas perdre de vue notre objectif, qui passera financièrement par d'autres entités que nos lecteurs « grand public » , et nous avons décidé de présenter une façade unique en ce qui concerne la partie non-communautaire du site [NDLR : les membres peuvent consulter les sélections individuelles des fondateurs, les articles restant marqués comme sélectionnés par “l'équipe SmallBROTHER” ].”


        Si l'argument développé par Stéphane Charbit est tout à fait valide, il me semblerait nécessaire d'en informer le lecteur, qui comme internaute n'a pas les même critères de confiance que les cibles institutionnelles visées en ce qui concerne les futurs revenus de SmallBROTHER. Quand à l'identité des moissonneurs de “l'équipe SmallBROTHER et la nécessité absolue à mes yeux de présentations individuelles un peu détaillées, Tarek Daher m'informe que je ne suis pas le seul à y voir un motif d'insatisfaction dans le domaine de la relation au lecteur, et répond au passage à la surprenante impossibilité formelle de choisir un pseudonyme pour s'inscrire :

“Plusieurs critiques nous ont été adressées quand à l'aspect anonyme de l'équipe SmallBROTHER, et nous envisageons de nous présenter individuellement dans une page consacrée à “l'équipe SmallBROTHER” . Nous admettons que c'est [NDLR : la non-possibilité d'user d'un pseudonyme pour les membres] paradoxal, et c'est un point à changer.”


        J'ai relevé un dernier point, qui, s'il ne touche pas directement à la relation à l'utilisateur, est assez symbolique des hésitations de l'équipe du projet sur ces sujets : bien que les trois fondateurs ne soient pas eux-mêmes journalistes, et se refusent à toute prétention quand à cette profession [17] , leur appel au recrutement de moissonneurs de “l'équipe SmallBROTHER fait explicitement référence à la nécessité d'être journaliste ou étudiant-journaliste pour “postuler” . Ce n'est pas forcément le choix en lui-même qui pose question, mais plutôt le fait que comme aucune précision ou justification à celui-ci n'est donnée, l'impression d'opacité pour ce qui touche à l'équipe du projet en sort renforcée.


        C'est donc bien ici l'intendance qui n'accompagne pas suffisamment la volonté exprimée d'aller vers le lecteur. Au niveau technique d'abord, avec un manque de modularité et une complexité d'utilisation de la possibilité de sélection préjudiciables à la formation d'une communauté active.  Au niveau de certains choix effectués enfin, avec la fermeture des noeuds de communication possibles entre simples lecteurs et lecteurs-membres ; et surtout le manque total de communication "blanche" , dénoté par l'absence de détails concernant “l'équipe SmallBROTHER , le peu d'explications sur les choix effectués, ou de manière plus éclatante encore avec un blog du projet laissé pour mort depuis de nombreux mois.






SmallBrother peut devenir une référence du journalisme de liens...

        Stéphane Charbit et Tarek Daher ont eux-mêmes redéfini les deux objectifs principaux de SmallBROTHER lors de notre rencontre :

Stéphane Charbit : "Notre premier grand objectif est de constituer une véritable «bibliothèque » des meilleurs articles disponibles sur internet. Un grand nombre de sujets reviennent ainsi régulièrement dans la boucle médiatique, et ne sont pourtant que trop rarement traités de manière à la fois étendue et synthétique. L'objectif de SmallBROTHER est que sur ces sujets notamment, l'internaute puisse immédiatement trouver un nombre restreint d'articles de qualité donnant une vision globale du sujet. C'est une démarche d'ecrêmage vis-à-vis de l'excès d'information, dont un autre exemple pourrait être la crise financière et économique. A l'heure où GoogleNews propose des milliers d'articles sur les grands sujets, ce qui est rare est de ne proposer qu'un nombre restreint d'articles, qui plus est rassemblés en dossiers, ces derniers pouvant être actualisés en cas de nouvelles évolutions."


Tarek Daher : "Je vais donner un exemple. Sur un sujet comme le Liban, qui revient régulièrement sur le devant de la scène médiatique internationale, une recherche sur la base de données naissante qu'est SmallBROTHER vous donne accès à deux dossiers pour quinze articles au total. Cela permet de comprendre un sujet sous ses différentes facettes : l'essentiel, mais pas trop d'informations. Je suis d'ailleurs assez étonné du peu d'usage de la fonction recherche, et me dis que les lecteurs doivent être conscients de cette possibilité qui leur est offerte [NDLR : on en revient aux contraintes techniques et à la relation au lecteur, si l'on veut inciter à l'utilisation comme base de données, on l'écrit à l'adresse du lecteur, et on lui propose des modules de recherche pour son navigateur] . SmallBROTHER constitue après moins d'un an une base d'environ quatre mille « articles de référence »."


Stéphane Charbit : "Notre second grand objectif se situe dans la personnalisation. Sur la forme, c'est représenté notamment par la sélection facilitée des rubriques que l'on veut suivre. Sur le fond, c'est un projet d'envergure, je fais ce pari concernant le journalisme : on arrivera à un système interpersonnel, avec des cercles multiples mais restreints, se formant par affinités et spécialités. C'est précisément ce rôle que nous voulons donner à notre communauté et à la possibilité de créer des chaînes d'actualité, qui permettent à plusieurs utilisateurs de regrouper des articles concernant des sujets ultra-spécialisés. Ces chaînes peuvent se révéler également un outil supplémentaire de hiérarchisation de la base de données et de la sélection en continu."


        Les deux objectifs montrent une grande ambition, avec toujours cette double structure dans l'éditorialisation des liens. Le premier objectif est particulièrement intéressant, en prônant une vision exigeante et qui me semble avoir le mérite de la cohérence, ce qui n'est pas rien pour un média. C'est là que SmallBROTHER prend le pas sur un projet comme aaaliens, dont les objectifs initiaux étaient également la qualité et la diversité, mais qui a vu 'l'intelligence collective" du projet le mener vers des cieux excluant en grande partie le "grand public" - ne serait-ce que par la quantité d'articles sélectionnés par les moissonneurs.

        Parler de vive voix avec les fondateurs du projet m'a également permis de dissiper tout doute quand à la réalité de leurs ambitions, et je ne pense pas que ce soit un discours, ce que leur modèle économique confirme par ailleurs, ce dernier ne pouvant fonctionner qu'à la condition que la qualité de la sélection et du travail éditorial soit très élevée. Dans le même ordre d'idées, leur réactivité à propos des problèmes d'ergonomie du début, et la manière dont ils ont su écouter puis intégrer les remarques ; me laissent à penser que la sévérité de la sélection pourra encore s'améliorer, notamment si le caractère restreint - pas plus de trente par jour pour le moment - de la sélection le reste.

        Enfin, prendre NewsTrust et Rue89 comme sources d'inspiration n'est pas le plus mauvais choix possible, mais cela pousse dans le même temps à se pencher sur les moyens mis en oeuvre par ces projets pour atteindre un haut niveau de qualité de sélection et de contextualisation pour l'un, et une gestion réussie de la communauté du site pour l'autre.





...mais est encore très loin d'atteindre cet objectif ambitieux


        La première limitation est d'ordre temporelle. Franchir encore une marche qualitative dans la sélection, mais aussi - et surtout - assurer la contextualisation - les fameux "bottins" - , tout en s'appliquant dans le travail de relation avec le lecteur, est suffisamment chronophage pour occuper plusieurs postes à plein temps. Imaginez la même chose avec un "vrai" travail - c'est à dire payé - en parallèle, et vous avez une idée des journées que passent les trois fondateurs de SmallBROTHER...malheureusement pour eux, les journées n'ont que vingt-quatre heures !

        La seconde limitation est d'ordre économique, et elle se conjugue forcément avec la première, que ce soit pour le développement du site ou concernant leur vrai travail , indispensable pourtant vu le temps nécessaire avant de pouvoir capter des revenus suffisants. Atteindre un objectif élevé de qualité soulève donc de vrais dilemmes dans le cadre d'un revenu très différé par rapport au lancement du projet et avec un investissement de départ faible, ce qui va probablement être le cas pour un certain nombre de nouveaux médias pure player.

        Les fondateurs semblent conscients de ces écueils, ce qui est déjà très positif pour un projet de longue haleine comme celui-là :

Tarek Daher : "Notre objectif se situe à long-terme, pour le moment le grand public n'est pas éduqué, il faudra du temps pour que ça se diffuse, le marché est très jeune et les modèles se cherchent [NDLR : même, on en cherche !] . La période de développement du site fut en particulier très chronophage, ça va maintenant un peu mieux." 


Stéphane Charbit  : "C'est très frustrant, on aimerait avoir un site totalement éditorialisé dès maintenant, mais on progresse à petits pas."


        Le dilemme n'est peut-être pas solvable, toutefois on ne peut nier que le projet soit sur la bonne voie, reste à espérer que l'équipe du projet arrive à dégager suffisamment de temps - et/ou d'argent via des investisseurs éventuels - pour changer ou créer tout ce qui fait défaut pour pouvoir envisager d'être une référence, un "Courriel-International" pour reprendre le titre. C'est de l'inertie plus que d'une mauvaise orientation dont les fondateurs doivent se méfier, car si le travail de sélection proprement dit est la base indispensable, tout le reste - contextualisation, éditorialisation, transparence, explications, modularité, simplicité - ne l'est pas moins, contrairement à ce qu'on pourrait se dire au premier abord. Même si pour le moment, SmallBROTHER reste le projet le plus avancé, notamment concernant la base que représente la sélection effectuée au quotidien.





Conclusion

        Dans le précédent billet, j'en arrivais à la conclusion qu'aaaliens était engagé sur une voie extrêmement étroite pour atteindre un objectif de média de re-médiation de référence. Il semble d'ailleurs que la voie choisie par "l'intelligence collective" des contributeurs du site soit différente, et s'oriente vers une hyper-spécialisation médiatique matinée d'articles plus généralistes. Le succès de cette orientation de niche va presque certainement être au rendez-vous, ce qui est déjà très bien pour un projet lancé il y a quelques mois "sur un coin de table".

        Le projet SmallBROTHER, quand à lui, me semble être engagé sur une voie bien plus large, notamment de par sa structure réduite qui limite radicalement toute "pression" pour une direction plutôt que l'autre. Les fondateurs ne pouvant se laisser "déborder" , l'orientation du projet reste de couvrir l'actualité avec comme filtre unique la qualité, ce qui amène la diversité - qui est bien présente. Le problème ici se pose de manière très différente : l'objectif reste toujours atteignable, mais pour autant, seuls le temps et un investissement permanent permettront d'espérer l'atteindre, ce but "idéal" . Les fondateurs ont montré qu'ils en sont conscients, ce qui est une bonne chose. Tant reste à faire...

        De manière plus prosaÏque, est-ce que je recommande SmallBROTHER aux éventuels lecteurs intéressés ? La réponse est oui, sans aucun doute. Certes, le site ne peut pour le moment prétendre être une "référence" , il a de nombreux manques et des petits défauts de jeunesse. Toutefois, comme écrit plus haut, il est un des plus avancés dans le domaine en France, la sélection quotidienne n'est pas trop abondante, le site propose une vraie diversité de sources - le spectre politique est presque couvert, on y trouve la grande presse comme des revues presques confidentielles, etc... - , et surtout cette sélection est d'une qualité très raisonnable et même très bonne comparativement aux concurrents. Si vous acceptez de faire vous-même le travail de contextualisation des sources et auteurs - lorsqu'ils vous sont inconnus - , et que vous aimez vous confronter à/découvrir des orientations variées, n'hésitez pas à aller faire un tour, SmallBROTHER est une bonne porte d'entrée pour découvrir un projet de journalisme de liens, et vous ne serez pas déçus. J'y ai moi-même découvert ces derniers mois de nouvelles sources, et continue de venir régulièrement. Mais je ne recommande pas pour le moment la section communautaire du site, pas assez travaillée et très - très - loin d'atteindre une éventuelle "masse critique" de membres.


        L'analyse de SmallBROTHER est maintenant terminée, je continuerai dans les prochaines semaines de décortiquer les mécanismes des différents projets français de journalisme de liens, le prochain site qui passera à la moulinette sera le Netreader - ou liste de sélection - du magazine "papier" Vendredi. Cela me donnera également l'occasion d'acheter et de passer en revue le contenu "web" et "papier" de ce magazine au contenu plébiscité sans réserves - ou presque - par la blogosphère politique.



PS : Par souci d'honnêteté, je signale que ce blog a été lié un certain nombre de fois par SmallBROTHER.


Notes

[1] Grégoire Chalopin dirige une agence de webdesign, Tarek Daher est consultant médias, et Stéphane Charbit est banquier d'affaires dans le secteur des médias et télécommunications. Voici une citation de ce dernier, à propos de sa connaissance d'internet et des médias : "J'ai eu par mon métier l'occasion d'accompagner un certain nombre de sites internet - y compris de médias - du début à la fin. " .

[2] Qui commercialise sa récolte de liens éditorialisée auprès du lectorat grand public, dans sa version papier du moins.

[3] Extrait de l'interview du 28 août 2008 donnée par Stéphane Charbit à narvic sur novövision : "Concernant notre modèle économique, sans en dire plus que nous ne le pouvons, nous nous orientons vers une formule entièrement gratuite pour l’utilisateur, sans recours à la publicité pour le moment, financée par des services complémentaires, la presse et les entreprises étant des clients naturels.

Ce que nous souhaitons vendre, au-delà des impératifs que nous avons pour faire fonctionner notre plate-forme, c’est un savoir-faire. Pensons que le Reader’s Digest, créé en 1922, emploie 220 personnes en France et est lu chaque mois par plus de 3 millions de Français !"


[4] J'écrivais le 30 décembre 2008 dans le billet "Google : le long-terme comme stratégie" : "Tout est à sa place dans 90 % des cas, et surtout tout est idéalement regroupé, on comprend en quelques secondes comment la page du service est structurée. Le dépouillement graphique est loin d'y être étranger, pas de distractions, Google affiche sans le dire : « je ne suis pas là pour faire briller vos yeux et rendre votre vie meilleure – cf. le site de la SNCF – mais pour vous permettre d'être plus efficace en utilisant mes services » "


[5]  Précisions à ce sujet, dans l'interview de narvic : "Nous respectons strictement les critères du droit de courte citation, aussi bien sur un plan législatif que jurisprudentiel. En effet, l’insertion du texte sur SmallBROTHER.info est partielle (il s’agit du titre de l’article et de 100 mots au maximum extraits de son contenu), clairement attribuée à son auteur (indication du nom et du logo de la source, mention de l’auteur de l’article), et dans un but que tou

t le monde peut comprendre. Néanmoins, nous sommes très attentifs aux évolutions législatives sur ce point, et, dans un souci de bonne entente, nous retirerons une source de notre champ de recherche si la demande nous en est faite."


[6] "Journalisme de liens : 1 - Aaaliens, le laboratoire" , 3 janvier 2009 : "Nous avons affaire ici à la catégorie du meilleur de ce qui se fait en termes de clarté et de simplicité. [...] Un fond lisible, des titres, liens, et contributeurs identifiables en quelques secondes, onglets bien visibles, et accès aux articles sélectionnés en un clic de souris."


[7] Ce site est d'ailleurs cité en référence par Stéphane Charbit dans l'interview faite par narvic : "Nous avons repéré une démarche proche de la nôtre, aux Etats-Unis : NewsTrust, fondé par des journalistes et anciens journalistes. Il s’agit également d’une sélection d’articles réalisée par des contributeurs, mais davantage dans l’optique d’une évaluation des journalistes et de leurs travaux."


[8] On le voit d'ailleurs avec aaaliens, dont le respect de la charte déontologique par les contributeurs n'est pour le moment que tout à fait relatif, ce qui aboutit à une sélection très intéressante, mais qui est un panorama de l'actualité des médias et des technologies de l'information - mâtiné de politique grâce à quelques contributeurs - de qualité assez inégale bien plus qu'une future référence généraliste ou multi-spécialisée. Pas vraiment ce qu'on(que je) pouvait en attendre au vu des exigences affichées au départ, en fait.


[9] En référence au service de messagerie - de microblogging pour les amoureux du 2.0 - Twitter, qui ne permet d'envoyer que des messages dont la longueur est inférieure à 140 caractères. On aura compris que je trouve ça ridiculement bref.


[10] C'est à dire lancé et présent uniquement sur internet.


[11] Et c'était déjà le cas pour les revues de presse - qui n'est qu'un synonyme du pompeux re-médiation - présentes sur les anciens canaux de diffusion : la description - même brève - des médias et auteurs cités était ainsi un vrai gage de sérieux pour un journal comme Courrier-International.


[12] Dans le cas présent, c'est de deux bottins dont nous parlons : l'un pour les sources, l'autre pour les différents auteurs ; le travail étant évidemment simplifié pour les sources confondues avec un unique auteur, et plus difficile dans le cadre de la grande presse.


[13] À propos de Bêtapolitique, voici le commentaire de Stéphane Charbit, qui reconnaît au passage l'existence de ces problèmes mineurs : "Oui, mais vous n'avez pas dû trouver beaucoup d'articles sourcés sur Bêtapolitique. Toutefois, effectivement nous sommes une équipe et tous nos contributeurs ne sont pas encore tout à fait au point, ce sont des problèmes de jeunesse sur lesquels nous travaillons."


[14] Si vous êtes curieux et pas effrayés par une inscription de plus, voici les trois pages individuelles des fondateurs de SmallBrother dans l'espace communautaire du site : Tarek Daher, Stéphane Charbit, Grégoire Chalopin.


[15] Contrairement par exemple à un réseau social comme Facebook, dont les groupes - qui ont des similarités avec les chaînes de SmallBrother -  créés par les membres peuvent devenir accessibles à tous les internautes, si le créateur du groupe le décide.


[16] "La création d'un plugin Firefox ou Internet Explorer pour simplifier le travail de sélection des contributeurs de l'équipe SmallBrother et des membres de la communauté du site constitue pour notre projet une difficulté technique."


[17] Tarek Daher : "Nous ne sommes pas des journalistes, et si les sites qui nous servent de référence sont NewsTrust ou Rue89, nous n'avons de notre côté aucune prétention à une quelconque « élévation » ou « amélioration du journalisme ». "



Publié dans En France

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narvic 25/03/2009 22:42

Bonsoir Moktarama,Excellente analyse, détaillée et approfondie. Je relève une évolution de l'équipe de Smallbrother sur la question de la personnalisation, et je les encourage dans cette voie, car elle me semble une clé de la question de la recommandation, qui passe par celle de la réputation (nous avons choisi en ce domaine un chemin assez différent sur aaaliens).J'en profite pour une commentaire incident sur aaaliens : il me semble que tu témoignes dans ce billet d'un certain malentendu sur la nature de ce projet. En gros, tu regrettes de ne pas y trouver ce que nous n'avons jamais cherché à y mettre.Je le redis, il n'y a aucun projet et il n'y a eu aucune réflexion sur le résultat que doit ou devrait donner cette opération : il y avait des veilles individuelles de blogueurs, nous les agrégeons et nous les croisons. C'est tout.Le contrat de lecture initial était pourtant clair : vous savez ce que nous écrivons, voyez aussi ce que nous lisons. Et l'engagement principal des participants est précisément qu'il n'y  en a pas : on reprend votre flux RSS tiré de votre compte delicious et on l'injecte dans aaaliens, qui se chargera de l'agrégation. C'est absolument tout.Ensuite nous regardons ce que ça donne et chacun peut le voir également. Il s'agit donc bien d'une expérience, basée sur une économie de moyens maximum et un engagement personnel minimum. Tu nous attribues donc un projet qui n'existe pas.Nous allons probablement arriver à un point d'étape prochainement, qui nous conduira à analyser le fonctionnement de cette opération et à en tirer un bilan.L'une des perspectives est en effet d'étendre en la diversifiant la base de participants. Nous avons démarrés "entre nous", c'est à dire entre blogueurs intéressés principalement par internet et les médias, avec une plus petite base vers la musique, et une extension très modeste vers la politique (avec des blogueurs/euses engagé(e)s mais en tâchant d'avoir une certaine variété dans les contributeurs : d'Agnès Maillard à Koztoujours)Des procédures de concertation/régulation seront probablement à réfléchir pour engager cette phase de "recrutement", mais c'est sur la base de l'expérience de cette première phase que nous le ferons.Cette dimension "non projective" de la manière de mener cette expérience semble te rebuter depuis le début, je le vois bien... ;-) Mais c'est parce que l'opération en elle-même n'a pas de visée commerciale directe (et ne nous demande à chacun aucun engagement particulier) que nous pouvons nous le permettre. :-)) De l'observation expérimentale du fonctionnement de cet outil, nous verrons bien les perspectives qui se dégagent...

Moktarama 26/03/2009 13:04


Bonjour narvic,

Je reconnais sans mal ma mauvaise compréhension originelle (les commentaires la dernière fois étaient assez éclairants) du but et des objectifs d'aaaliens. Toutefois, je ne pense pas être le seul.
Même chez vous, par exemple, Agnès écrivait la dernière fois qu'elle faisait effectivement une sélection spécifique à aaaliens.

Disons que ce qui transparaissait à vous lire semaine après semaine, vous et les autres, semblait nettement plus "projectif" que "nous les agrégeons et nous les croisons. C'est tout." A partir de
là, j'ai effectivement plaqué une partie de ces attentes pour jauger le projet. Je les ai depuis revues et corrigées, désolé si ça transparaît encore, et effectivement : je regrette de ne pas y
trouver ce que vous n'aviez pas cherché à y mettre, mais qui ressortait en filigrane des centaines de pages écrites sur vos blogs (les affres de l'identité numérique de narvic) ;-)

A ce propos, les fondateurs de SmallBROTHER ont eu un petit coup de chaud en apprenant ce que vous projetiez de faire, vu votre "force de frappe" ...il s'avère que les deux projets se
révèlent suffisamment différents pour ne pas se faire de l'ombre.

J'ai pas mal de difficultés avec la dimension "non-projective" ...c'est aussi parce qu'il est très dur d'analyser quoi que ce soit si on n'a pas de référent (même virtuel) pour comparer !

Intéressant, sinon, que vous fassiez une deuxième (troisième avec medialinks) phase...je serai là pour en dire ce que j'en pense. aaaliens est un vrai laboratoire ;-)


PS : j'ai lu vos deux premiers articles sur Slate, et je voulais vous tirer mon chapeau. C'est de loin la meilleure prestation de médiateur que j'ai eu l'occasion de voir, votre caractère
avenant semblant vous protéger du ton professoral du dr Schneidermann. L'interpellation de votre nouveau collègue Attali en particulier, était à la fois franche sans être dure, du beau boulot. Je
ne lis pas Slate, mais j'attends pourtant avec impatience votre prochain papier.