Petits scandales usuels de la République

Publié le par Moktarama


        Les Français sont largement habitués aux abus de pouvoir - petits ou grands - commis par nos élus, et le montrent à chaque élection par leur vote [1] . Quand aux médias, seuls quelques poils à gratter bénéficient du privilège de pouvoir dire les choses, permettant ainsi aux journalistes "sérieux" d'exercer pleinement leur métier, avec "neutralité et objectivité" [2] . C'est le cas de Yann Barthès, qui présente un interlude "comico-politique" au Grand Journal de Canal+, vers dix-neuf heures trente. Sa séquence est l'une des seules à mettre réellement en difficulté les hommes politiques présents sur le plateau, à l'instar des Guignols et autres "amuseurs publics" [3] .

        Mardi dernier, Yann Barthès et son équipe ont encore une fois appuyé là où ça faisait mal, et "sorti" deux informations pour le prix d'une. On a en effet pu constater de visu que le président Nicolas Sarkozy, lors de son voyage officiel à Charm el-Cheikh - en vue de la reconstruction de Gaza - , en Égypte, avait emmené à bord de l'avion de la présidence Xavier Bertrand, maintenant président de l'UMP, ainsi qu'Étienne Mougeotte, directeur du Figaro.


Extrait du Petit Journal de Yann Barthès - mardi 4 mars 2009

"C'est un agenda plutôt chargé qu'a le président en ce moment. Hier, il était à Charm el-Cheikh, en Egypte, pour la conférence sur la reconstruction de Gaza. Voici le convoi américain dans lequel il y a Hillary Clinton : normal. Voici le convoi des Emirats Arabes Unis, dans lequel il y a des officiels : normal. Et voici la délégation française dans laquelle il y a, un, un ministre : normal. Un chef de parti français, euuuhh...normal. Et É
tienne Mougeotte, directeur du Figaro...tout est normal, quoi !"

        S'il est parfaitement logique que le ministre des Affaires Étrangères, en l'occurence Bernard Kouchner, accompagne le président de la République à une conférence internationale destinée à récolter des fonds et mettre en oeuvre la reconstruction de la bande de Gaza, on peut se poser la question concernant la présence des deux autres.

        La présence du directeur du Figaro est indiscutablement l'information qui a affolé les compteurs de Yann Barthès, mais aussi de nombre de ses confrères qui ont repris cette information spécifique [4] . Il est vrai qu'on est ici en présence d'une nouvelle preuve de l'indépendance éditoriale à tout épreuve du plus connu des journaux de droite. On n'oserait douter du fait que si Étienne Mougeotte a accepté ce voyage dans l'avion de la République - certainement à ses frais, contrairement à ce qu'on pourrait insinuer - ; c'est uniquement dans le but de planter ses crocs acérés d'investigateur au long cours dans les mollets du joggeur de l'Elysée. Oui, le Figaro parle aux hommes politiques, mais ce n'est que pour rapporter une infomation critique sans concession à ses lecteurs !

        L'autre information est, elle, complètement passée inaperçue, et il est vrai que Yann Barthès lui-même ne fait que la marquer d'un "euuh..." et non du silence entendu qui suivra la mention d'Étienne Mougeotte, marquant ainsi aux yeux des confrères son caractère tout à fait bénin. C'est vrai, après tout, Xavier Bertrand, chef du parti du président, a bien le droit d'accompagner celui-ci en voyage officiel !

        Je propose que nous sortions du contexte de la présidence Sarkozy, qui enchaîne les abus à la même vitesse à laquelle son ministre de l'Identité Nationale boute les clandestins hors de France. Déshabituons-nous une minute de cette pression permanente. Revenons quelques années en arrière, au temps - qui semble si lointain - du président Chirac. Et posons-nous quelques questions : quelles auraient été les réactions si l'on avait appris que Lionel Jospin, en tant que premier ministre, avait emmené François Hollande, premier secrétaire de son parti, en voyage officiel pour une conférence internationale ? Le Chirac post-réélection a-t-il déjà emmené le président de l'UMP Alain Juppé - de 2002 à 2004 - à des évènements similaires ? Alain Juppé était-il à New York lors du fameux discours de Dominique de Villepin à l'ONU en 2002 ? Mais aussi : l'UMP compte-t-elle payer les frais du voyage de Xavier Bertrand, où sont-ce les contribuables qui sont ici mis à contribution ? [5]

        Pour le professeur Schneidermann [6] , seule la présence d'Étienne Mougeotte à la conférence internationale en vue de la reconstruction de la bande de Gaza relève de l' "étonnant" . Pour ce qui est de la présence de Xavier Bertrand, comme il le dit lui-même : "Jusque-là, rien d'anormal."

Il y a des jours comme ça... [7]




Notes

[1] J'avais commis un article sur deux éminents représentants du clientélisme à la française, les époux Balkany, qui sont réélus à la tête de la mairie de Levallois depuis des années malgré un lourd passé judiciaire et une gestion catastrophique des finances de la ville : De l'amnésie citoyenne : le cas Balkany

[2] Jean-Michel Aphatie, chroniqueur politique dans la même émission que Yann Barthès, mais aussi sur la radio et le site internet de RTL, peut-il ainsi en toute objectivité et en toute neutralité, interviewer un leader syndical sans lui demander les raisons d'une grève qui est pourtant la seule chose qui lui vaut d'être invité dans son émission. Les membres d'Acrimed, sans pitié, relatent ce grand moment de journalisme politique, transcriptions à l'appui, dans l'article "Un interrogatoire de Sud-Rail mené par Jean-Michel Aphatie".

[3] Une polémique a eu lieu très récemment sur le sujet après la violente réaction de Dominique Strauss-Kahn à la chronique d'un de ces "amuseurs publics" - en l'espèce Stéphane Guillon - ; elle est relatée par la journaliste-blogueuse Aliocha dans l'article "Faut-il en rire ?" . Encore une fois, les cerveaux français réinventent la roue en faisant mine de découvrir que le rire est toujours le plus puissant espace de liberté des sociétés, caractère pourtant universel s'il en est, comme en témoigne par exemple le mouvement actuel chinois du "Cheval de la Boue et de l'Herbe" relaté par cet article de GlobalVoices.

[4] Au moment ou j'écris ces lignes, on trouve sur Google News cinq articles sur le sujet, respectivement de l'Express [blog du journaliste Renaud Revel] , d'Arrêt sur images, de Rue89, de Marianne2 et d'un blog de Mediapart. Ils sont tous centrés sur la présence d'Étienne Mougeotte aux côtés du président, rappelant même un précédent soupçon de collusion avec le pouvoir lorsque son journal avait caviardé une interview de Vladimir Poutine. Les cinq titres des articles contiennent "Mougeotte" ou "Figaro" , et la mention dans le corps desdits articles de la présence de Xavier Bertand n'est là que par souci d'exhaustivité.

[5] Une mise à jour suivra s'il s'avérait que ma mémoire était défaillante et que ce genre d'évènement était déjà arrivé dans des circonstances similaires dans les années précédant la présidence Sarkozy, ou si l'on apprend que l'UMP paie les frais du voyage de son président.

[6] Dans l'article "Mougeotte accompagne Sarkozy en Egypte" déjà pointé ci-dessus, publié sur le média dirigé par Daniel Schneidermann, Arrêt sur images.

[7] Reprise du titre d'un article publié hier sur La plume d'Aliocha. La journaliste-blogueuse oublie également la présence de Xavier Bertrand, en ne s'étonnant que de celle du directeur du Figaro.



Publié dans En France

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Garcon 06/03/2009 20:16

cela me rememore le debut du film de Pierre Carle :  pas vu pas pris. Ou l'on observe au debut du film une conversation entre Mougeotte et Leotard qui revele largement la connivence entre les medias et les politiques. J'ai du mal a m'avouer si cette officialisation est une bonne ou mauvaise chose. En tous les cas une chose est sure les lobbys doivent beaucoup a Sarkozy et vice versa

Moktarama 09/03/2009 22:11


Je n'ai pas vu ce film, faudra que je le fasse, merci pour le signalement !


authueil 05/03/2009 14:56

C'est comme ça des deux bords ! Jsopin et Mitterrand n'étaient pas mieux.C'est tout le problème des français, ils sont forts pour gueuler après les privilèges des autres, mais sont incapables de le refuser quand on les leur proposent à eux. On a les dirigeants qu'on se donne et quelque part, ils sont à notre image.

Moktarama 05/03/2009 15:06


Pour Mitterrand, je n'en ai aucune idée. Mais j'ai justement rapidement vérifié entre 1997 et 2007, et je n'ai rien trouvé de ce genre quand le président du parti était différent de la personne (du
même bord) au pouvoir - sauf bien sûr NS qui était aussi ministre. Donc pour le coup, j'ai l'impression que la pratique n'est pas si habituelle que ça. Je suis bien sûr prêt à accepter de m'être
trompé si c'est le cas.

Ce que je trouve étonnant dans cette histoire, c'est plutôt que ça ne soulève même pas un sourcil des journalistes politiques, et qu'encore une fois une information en cache une autre pourtant de
même importance.

Nous avons effectivement des hommes politiques à notre image. Il serait appréciable qu'un jour, on se mette à favoriser des hommes politiques correspondant plus à un idéal de la République (je n'ai
pas trouvé d'expression moins grandiloquente) qu'à notre voisin ou nous-mêmes. On ne sait jamais, les américains sont bien revenus de l'archétype qu'était Bush...