Ressources pour le suivi de la crise économique et financière

Publié le par Moktarama


        Tout le monde s'accorde sur la formidable accélération temporelle que nous fait subir la crise économique et financière, et ce à tous les niveaux. Cette accélération possède un corollaire assez désagréable du point de vue du citoyen : l'assymétrie de l'information, déjà palpable auparavant, est actuellement plus élevée que jamais au sein de nos sociétés.

        Celui qui regarde la télévision est abreuvé de communiqués rassurants concernant la (non)gravité de la crise et l'efficacité des mesures prises dans les différents pays [1] , celui qui lit la grande presse découvre les choses quelques jours - voire semaines - après qu'elles n'apparaissent évidentes [2] , les "élites" - avec tout ce que ce mot contient de galvaudé - reculent marche après marche devant une réalité bien pesante [3] , les économistes ignorent à quel point les banques sont atteintes et même si les mesures préconisées auront l'effet attendu [4] , et les banques restent absolument silencieuses hors des communiqués rassurants démentis par les faits les uns après les autres.

        Il existe pourtant une différence majeure comparativement aux précédentes crises mondiales : dans les pays développés, une grande partie de la population a la possibilité d'accéder directement à des ressources et des expertises introuvables il y a encore dix ans. Ces contenus ne sont d'ailleurs pas forcément produits par des journalistes, ce qui est compréhensible vu la complexité et le nombre des évènements occurant actuellement. Mon but est de vous présenter ces sources d'information et d'analyse, et si cette liste n'est certainement pas exhaustive, elle devrait faciliter la compréhension des évènements et surtout des mécanismes à l'oeuvre dans le monde.

        Une tendance particulière est que les intervenants et médias de cette sélection peuvent être classés, dans l'ensemble, dans le groupe des "pessimistes" [5]. Certains d'entre eux furent lanceurs d'alerte au sujet de cette crise [6] , et les "élites" - décidément, que je n'aime pas ce mot - pour la plupart s'accordaient il y a encore quelques semaines pour affirmer que ceux qui écrivent dans les médias recommandés ici étaient décidément de bien sombres Cassandre. Seulement, la donne a changé du tout au tout : bien que majoritaires, les "optimistes" sont perdus, leur compréhension des évènements semblant se limiter à la situation très particulière que nous avons connue ces dernières dizaines d'années [7] ; et malheureusement - ou pas selon le point de vue - les prévisions du groupe des "pessimistes" sont avalisées semaine après semaine par une réalité qui fait sauter les faux-semblants les uns après les autres.




Analyse des évènements au jour le jour


Le blog de Paul Jorion 

        Ledit Paul Jorion est anthropologue, sociologue et il a travaillé dans la finance. Il tient cet espace des États-Unis - mais en français - , et tient ici d'intéressantes réflexions de long-terme sur la monnaie, sa production et le fonctionnement des systêmes monétaires national et international [8] , ainsi que des éditoriaux concernant les évènements du moment. Mais ce n'est pas lui qui nous intéresse ici, même si ce lanceur d'alertes économique est passionnant à lire et nous force à changer nos perspectives face à la monnaie. Celui qui nous intéresse, c'est un des rédacteurs invités sur l'espace de réflexion qu'est ce blog, le journaliste François Leclerc. Ce dernier, jour après jour, inlassablement, nous explique la situation au niveau économique mais aussi dans ses répercussions politiques [9] . Indéniablement pessimistes, ses analyses conviennent à une situation dont la gravité semble sous-estimée depuis le début.


A Fistful of Euros [anglophone]

        Ce blog écrit par quinze européens de neuf pays différents porte une perspective économique et géopolitique sur le continent européen, et se trouve par ailleurs bien souvent en pointe sur ces informations. Ces derniers mois, leur attention s'est logiquement focalisée sur les effets multiples de la crise économique et financière, et des articles quotidiens paraissent sur le sujet. Edward Hugh, en particulier, analyse régulièrement les résultats économiques nationaux et ses articles sont assez clairs y compris pour des presque-béotiens. Pas besoin d'être économiste pour comprendre que la situation va mal devant des courbes de croissance toutes fortement négatives. Comme François Leclerc sur le blog de Paul Jorion, vous trouverez ici de quoi suivre les évènements au jour le jour, rapportés avec un degré de certitude élevé et des prévisions qui pour l'instant tendent à se réaliser [10] .


Contre-Info

        Publication en ligne à objectif ouvertement qualitatif et sortant du magma médiatique franco-français, celle-ci fait un excellent travail de sélection et de traduction de l'actualité internationale. Les points de vue et analyses sélectionnées sont toujours de très bonne facture, et je porte au crédit des membres le pessimisme de leur sélection économique - qui recoupe beaucoup des "pessimistes" cités ici - et donc leur bonne vision de la réalité des choses. Ce média est d'ailleurs tout doucement en train de percer comme étant une référence [11] , et si la production est quantitativement aléatoire [12] , la qualité est, elle, toujours au rendez-vous. Par ailleurs, avec une approche similaire à celle de François Leclerc chez Paul Jorion, parait régulièrement un "Radar" de l'actualité de la crise, se reposant en partie sur le journalisme de liens pour fournir un panorama le plus exhaustif possible.


Dedefensa 

        Cette revue géopolitique belge - régulièrement citée dans ce blog - , bien qu'elle s'éloigne de la crise stricto sensu, nous permet d'en explorer l'actualité sous un autre jour, la crise touchant déjà tous les domaines. En effet, les articles s'attardent sur deux aspects au moins aussi intéressants que le strict aspect économique - et surtout déterminants pour la suite des évènements. Une première série touche aux conséquences géopolitiques que la crise est déjà en train de causer, tandis qu'une seconde s'attarde à nous décrire de manière fiable et sourcée l'état d'esprit des "élites" mondiales. Ces deux séries permettent de comprendre les changements de grande ampleur qui se produisent sur la scène internationale pour la première, et d'appréhender l'incroyable cécité de nos "élites" face à la situation pour la seconde.




Débats d'économistes, regard critique sur la politique française, et petits riens


Le blog d'éconoclaste
 

        Alexandre Delaigue et Stéphane Ménia, économistes de leur état, tiennent cet espace de vulgarisation et de débats depuis quelques années maintenant. Sur leur média, on pourra avoir un aperçu plus français de la situation, notamment en ce qui concerne les mesures prises par le pouvoir politique. Ils rapportent et commentent également les différents débats - et fournissent les liens vers les publications des économistes - qui agitent les économistes mondiaux acuelllement [13], pour l'essentiel centrés sur les mesures et réponses à apporter pour amortir la chute des économies mondiales.


Le blog de Paul Krugman
[anglophone]

        Paul Krugman est économiste, américain, prix Nobel d'économie en 2008, et se place indéniablement dans la catégorie des pessimistes. Sur son blog, celui-ci détaille la situation américaine - surtout - jour après jour tout en suggérant en permanence des solutions éventuelles et des pistes de réflexion pour l'avenir. Il fait également des prévisions, fort pessimistes mais qui pour l'instant s'avèrent être justes. Pas indispensable à consulter, mais intéressant notamment par son ton virulent, qui suggère que pour l'instant ceux qui ont pris conscience de la gravité de la situation s'époumonent sans être vraiment écoutés. Paul Krugman est aussi une des sources de Contre-Info, qui traduit ses billets jugés les plus intéressants.


Les cordons de la Bourse 

        Blog tenu par Nicolas Cori, journaliste à Libération. Il traite de la crise financière sous l'angle politique national - français - , et est donc amené à nous parler des diverses erreurs, approximations ou mensonges à la fois des hommes politiques et des grandes entreprises françaises. Pas vraiment de réflexions économiques, mais un intéressant regard critique sur le grand bordel que sont les communications politique et économique, spécifiquement en ces temps de grands chambardements.


E24

        J'ai hésité avant d'insérer ce média dans la liste, c'en sera le "petit rien". Le site E24, satellite à vocation économique de 20 minutes, produit une information économique low-cost, mais il est intéressant de garder un oeil dessus car l'exhaustivité est au rendez-vous. Par ailleurs, je ne recommande pas le site mais son flux RSS, qui possède l'avantage de la clarté.




        J'espère que ces quelques liens vous seront utiles, sachant que les "indispensables" pour la compréhension de la période actuelle sont les quatre premiers sites de cette liste, les quatre autres étant plus ou moins à caractère facultatif. Ils devraient vous permettre d'appréhender cette crise de manière relativement efficace, y compris dans ses aspects les plus complexes ou les moins apparents médiatiquement ; mais aussi de jauger quelque peu les différentes solutions adoptées pour le moment par les pays, chacun clamant que la sienne est la plus efficace et critiquant le voisin. Enfin, ces médias sont pour le moment ceux qui ont le mieux anticipé les évènements des derniers mois, et ont toujours pour l'instant de plusieurs jours à plusieurs semaines d'avance sur les mass medias. Ils contribuent sans aucun doute à réduire l'assymétrie de l'information entre les différents acteurs du grand jeu actuel.
 



Notes

[1] Dès le 11 novembre 2008, dans un article intitulé "Biais médiatiques dans le traitement de la crise financière" , Alexandre Delaigue d'Econoclaste détaille des problèmes qui étaient récurrents et apparaissent ici au grand jour : "En tous les cas, ces pseudo-raisonnements schématiques ne contribuent pas à la compréhension de la crise. C'est ce genre de raisonnement qui a conduit à faire croire que le plan Paulson adopté (l'intervention miraculeuse de l'Etat) allait résoudre les problèmes, au détriment d'une analyse rigoureuse du plan et de ses limites (pourtant amplement fournie par le biais d'internet et des pages personnelles d'économistes) et de la nature de la crise. Il y a des journalistes qui cherchent à échapper à ces biais, qui s'ils commettent parfois des erreurs, font un réel effort d'explication et de compréhension; il est regrettable que leur travail passe au second plan, derrière le tiercé cac-40, derrière le "c'est les autres c'est pas nous", et après les discours idéologiques fétides."

[2] A titre d'exemple, on peut comparer le traitement de la tempête en provenance des pays de l'Est par le "journal de référence" et une source comme A Fistful of Euros. Le Monde a pour l'instant publié deux articles sur le sujet : "L'Europe de l'Est, bombe à retardement pour l'euro" le 21 février 2009 et "Fragilisée par l'Europe de l'Est, l'Autriche est sur la corde raide" le 23 février 2009. Concernant l'Autriche, dès le 16 janvier 2009 un article était disponible sur le blog européen : "Austrian banks the most exposed to Eastern Europe Forex lending" . Pour ce qui est de la situation Centrale et Est-Européenne et ses répercussions en Europe de l'Ouest , un ensemble de plusieurs articles traite de manière détaillée de la situation comme "For those of you who like charts" le 26 décembre 2008, "The Forex lending crunch means trouble is looming large in Poland" le 21 janvier 2009 ou encore "The second great depression spreads..." le 6 février 2009.

[3] Cet aveuglement concernant la gravité de la crise commence à se lever, toutefois on peut se demander quand la pleine mesure de cette dernière sera prise. On prendra pour exemple la conférence de Davos, dont l'état d'esprit est décrypté par Dedefensa dans l'article "Absents et tourments à Davos"  publié le 26 janvier 2009 :
"La conférence sera rude, délicate et sans doute intéressante, cette année à Davos. C’est un monde en plein désarroi qui s’y réunit, qui nous annonçait en janvier 2008 que la crise (quelle crise, ah ah ah?) serait courte; qui avait même donné, encore en octobre dernier, comme thème de la conférence d’après-demain: “Shaping the Post-Crisis World”, estimant évidemment que la crise était évidemment terrassée. Ce monde-là est absolument fascinant, par sa persistance formidable à écarter la réalité comme quelque chose d’absolument incongru, de littéralement nauséabond, de grossièrement déplacé, etc. "

[4] Voici la conclusion de l'économiste américain Paul Krugman à propos des différents plans de sauvetage et de relance dans un article du 30 janvier 2009 intitulé "Damnification" [traduit par Contre-Info] : "Cela devrait vraiment être le point clé dans le débat sur la relance. Oui, les effets de la politique budgétaire sont incertains, oui, l’accroissement massif de l’endettement est risqué, mais ne rien faire serait encore plus risqué, car il y a une forte probabilité que si nous n’agissons pas fortement la déflation va s’installer dans l’économie. Nous pourrions être damnés si nous la faisons, mais nous serions à coup sur damnés si nous ne la faisons pas."

[5] Ceux qui ont été classés par leurs pairs économistes comme étant d'invétérés pessimistes et recommandés ici sont Paul Jorion, Edward Hugh et Paul Krugman. On y ajoutera Nouriel Roubini, lanceur d'alerte maintenant fort connu, toutefois je ne le recommande pas directement car une bonne partie du contenu de sa publication, RGE Monitor, est payante ou nécessite une inscription. Par ailleurs, les articles de Nouriel Roubini jugés comme les plus intéressants sont traduits et mis à disposition par Contre-Info.

[6] Paul Jorion essayait dès 2005 de faire publier son livre "Vers la crise du capitalisme américain" ,  qui annonçait le déclenchement de la crise par l'explosion de la bulle des subprime loans. On notera avec intérêt que c'est grâce à l'appui de Jacques Attali que le livre sera finalement publié en 2007.

[7] Les réponses d'Alan Greenspan devant le Congrès fédéral américain en octobre 2008 sont complètement stupéfiantes, et pourtant symptômatiques de la pensée majoritaire ces dernières décennies dans les cercles économiques. Voici par exemple la réponse à la question "Were you wrong ?" posée par le membre démocrate de la chambre des représentants Henry Waxman : "Partially ... I made a mistake in presuming that the self-interest of organisations, specifically banks, is such that they were best capable of protecting shareholders and equity in the firms ... I discovered a flaw in the model that I perceived is the critical functioning structure that defines how the world works. I had been going for 40 years with considerable evidence that it was working exceptionally well. The overall view I take of regulation is, I took an oath of office when I became Federal Reserve chairman. I'm here to uphold the laws of the land passed by Congress, not my own predilections."

[8] Je recommande tout particulièrement une série d'articles intitulée "Histoire du systême bancaire du Grand Duché de Gerolstein" [partie I, partie II, partie III, partie IV] , dans laquelle Paul Jorion, en s'appuyant sur un état ayant réellement existé et immortalisé par Offenbach, va nous expliquer pas à pas ce qu'est la monnaie, la différence entre les différentes masses monétaires, les liens entre les banques privées et la banque centrale du pays ou encore les mécanismes de la titrisation.

[9] Le titre des articles de François Leclerc débute toujours par "L'actualité de la crise" . Son dernier article, datant du 23 février, s'intitule "L'actualité de la crise : Petits comptes d'une gigantesque crise" , et effectue comme à son habitude un large tour d'horizon de la situation, tout en observant la confirmation des prévisions faites depuis des semaines pour certaines. Le ton est nettement moins policé que dans les grands médias, et se prête par conséquent bien mieux à l'analyse des évènements dans une période où l'extraordinaire fait partie intégrante de l'actualité. Voici l'introduction de l'article : "S’il fallait tenir la comptabilité de la journée, afin de décrire les modestes pas en avant accomplis comme les prévisions désastreuses qui sont faites, cela donnerait quelque chose comme cela : une bad bank de créée, une good bank aussi, les deux en Grande-Bretagne, des nationalisations qui s’annoncent masquées aux USA, une fusion bancaire française qui s’apparente à un sauvetage déguisé, une banque d’investissement allemande dans les entreprises, dont la création est pour l’instant démentie, un pays européen dont le système bancaire et la monnaie chancellent, d’autres qui ne se sentent pas non plus très bien,et une prévision impressionnante de recul de la croissance en RFA."

[10] Ainsi, dès le 6 février était pointée par The Fistful of Euros la nécessité absolue de faire émettre des obligations européennes par la banque centrale européenne afin d'aider également - en plus des pays de l'Est - les gros pays de l'eurozone, dans un article concernant la préoccupante situation italienne, "Italy needs EU bonds and it needs them now !" . Deux jours plus tard, ils évoquaient la possibilité pour l'Union Européenne, grâce au traité de Maastricht, de lancer ces émissions ; et pointaient le fait que l'UE l'a déjà partiellement fait en garantissant un éventuel futur prêt à la Hongrie en novembre 2008, dans "Are EU bonds technically possible ?" . Ils reviennent enfin sur l'actualité - notamment politique - de cette possibilité, dans l'article "The EU bond story rumbles on" publié le 18 février.

[11] Daniel Schneidermann, fondateur du site Arrêt sur Images, en parle de manière élogieuse ce 24 février dans l'article "La crise, la bulle, Ambrose et Wolfgang" , ce qui augure d'une future notoriété médiatique, les sites "pure player" se situant en termes de crédibilité - pour les journalistes, s'entend - bien au-dessus du blog sans toutefois être aussi légitimes que les médias "classiques".

[12] Le site semble en effet connaître certains problèmes mais ne communique pas dessus, ou alors par des voies détournées comme ce billet informatif sur le blog de Paul Jorion - qui participe de loin au projet. Ainsi, pendant quasiment vingt jours aucune mise à jour ne fut faite, il faut donc vérifier que les derniers articles sont récents, ce qui ne change rien à la grande qualité du contenu.

[13] Par exemple, l'article "Vive la crise, à mort la récession" paru le 10 février 2009 relate - et l'auteur s'implique dans celui-ci - un débat entre les trois économistes que sont Clive Crook, Robert Barro et Paul Krugman à propos de l'influence que les économiste de renom peuvent - ou pas - avoir sur les décisions politiques en cascade qui sont prises face à la crise, et plus généralement face à une communication politique qui simplifie et déforme souvent les concepts économiques.




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Publié dans Dans le monde

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