Aubry impose une volte-face complète à la communication du PS

Publié le par Moktarama


De droite à gauche : Martine Aubry, première secrétaire du PS ; Benoît Hamon, porte-parole du PS ; et Harlem Désir lors de la manifestation parisienne du 29 janvier 2009 [Source : Wikipédia]


       
Avant que Martine Aubry n'accède au poste de premier secrétaire du PS, le deuxième parti de France avait une communication désastreuse, presque exemplaire de ce qu'il ne faut jamais faire car représentative de l'intérieur du parti : désaccords publics, couteaux dans le dos, discours brouillés, inexistence médiatique sauf pour souligner ces désaccords, et j'en passe et des meilleures.

        L'arrivée de Ségolène Royal avait donné un certan élan communicationnel, sur le plan de la "participation du citoyen" , élan qui ne se concrétisera pas notamment à cause de la non-gestion totale de cette fameuse participation, qui en étant plus proche d'une gestion du commentaire sur le site d'un grand média que du commentaire sur un blog spécialisé, ne pouvait faire illusion plus de quelques mois. Cette non-concrétisation vient aussi tout simplement de la direction communicationnelle prise, ayant comme corollaire de ne pas s'appuyer sur les structures et chefs du PS, ce qui ne pouvait mener qu'à un échec compte tenu de leur appétit de pouvoir et des caractéristiques de la communication moderne.

        Mais depuis l'élection controversée de Martine Aubry, la communication semble être au coeur des préoccupations de la nouvelle équipe, et celle-ci est clairement appliquée selon les anciennes recettes, éprouvées et utilisées sans vergogne depuis des décennies, notamment par le parti ennemi qu'est l'UMP.

        Avec Martine Aubry, foin de "participation", de "citoyen-expert" ou de "démocratie du parti" , c'est le bon vieux verrouillage de la communication à sens unique qui fait son retour au galop, avec sa panoplie habituelle constituée d'une mauvaise foi à toute épreuve, de la clarté du discours et surtout de son uniformité totale pour tout observateur extérieur au parti.



Un verrouillage nécessaire


        Si l'on doit créditer la maire de Lille de quelque chose, c'est bien d'avoir compris cet élément qu'était l'incapacité totale de son parti à transmettre un quelconque message politique, et que la seule chose qui ressortait de la diversité des discours était un bien faible "Sarkozy, c'est pas bien".

        Son premier mouvement fut donc, assez logiquement et en conformité avec ce qu'elle applique à ses collaborateurs dans son fief de Lille, de faire de la communication interne au parti. Cette communication tient en quelques mots : " Taisez-vous tant que le parti ne vous a pas fait savoir ce que vous deviez dire ! "

        Et elle a montré dès les premières semaines que ces paroles étaient importantes. Comment ? En faisant un exemple, qui permettait de faire passer la fermeté du message au sein même du parti socialiste. Quand on fait un exemple, on n'est pas forcément juste car ce n'est pas le but de la manoeuvre : ainsi, c'est le député André Vallini, ex-président de la "Commission Outreau" et plutôt reconnu dans le domaine de la justice, qui s'est fait tancer vertement par Martine Aubry après s'être exprimé dans les médias à propos de la réforme de l'instruction lancée par Sarkozy. Tellement vertement, à vrai dire, qu'il a démissionné de son poste de secrétaire national à la justice du parti socialiste.

        Pourquoi ce verrouillage interne, que l'on pourra juger comme étant "honteux" ou "non démocratique" , est-il en fait indispensable en termes de communication ? Parce que dans le systême démocratique moderne, seul ce verrouillage de la parole extérieure du parti - et donc du parti lui-même dans une mesure plus ou moins grande - permet d'emporter des élections. Surtout compte tenu du fait que l'adversaire politique - quel qu'il soit - , lui, n'hésite en général pas une seconde pour appliquer ce verrouillage.



La discrétion de Martine Aubry, conséquence des travaux de verrouillage

        Les journalistes et citoyens sont nombreux à ironiser sur l'absence médiatique de Martine Aubry pour le moment. Cette absence, pourtant, et compte tenu des objectifs qui semblent être les siens, n'a rien ni d'étonnant ni de mauvais pour la communication de son parti.

        La priorité était clairement interne avant d'être externe, et la nouvelle première secrétaire a pris le problème par le bon bout. En effet, avant de faire de la communication dans la direction des citoyens et des journalistes, il apparaissait clairement indispensable de s'assurer que celle-ci serait cohérente. Pour s'assurer la cohérence externe, et si on considère le nombre de chefs, il devenait évident qu'il était nécessaire de s'assurer tout d'abord sinon de la cohérence, du moins de la cohésion interne.

       
Je gage donc que si Martine Aubry fut absente durant les premières semaines, elle n'en a pas moins dû être extrêmement occupée à gérer le verrouillage interne de son parti et de la parole de ses nombreux et variés dirigeants.



Le retour à une parole unique

        C'est une des conditions indispensables à une éventuelle prochaine victoire électorale nationale du PS. Sans parole unique, le message n'a pas de poids car il est investi par une personne et non par un parti tout entier. Sans parole standardisée, on prend le risque de compter sur l'intelligence réflexive de l'électorat - qui serait apte à comprendre ce fait au nom de la démocratie interne du parti - , et c'est un pari qu'aucun parti au monde n'a réussi à gagner. En France, les dernières années de vaches maigres - au plan national - du PS sont là pour le prouver.

        Cette unicité des discours est d'ailleurs un des facteurs importants des succès électoraux de l'UMP au niveau national, et ce n'est pas Nicolas Sarkozy qui dira le contraire. L'Elysée abreuve en permanence les ministres, parlementaires et membres de son parti avec des consignes, que ces derniers sont chargés de répéter parfois au mot près. La méthode est d'une grande efficacité car le parti donne l'impression de parler d'une seule voix, quitte à passer auprès des "initiés" pour un parti-godillot. Les "initiés" n'ont en effet aucune importance lorsqu'il s'agit d'élections au suffrage universel, car ils sont en nombre très restreint, un nombre qui pour l'instant ne connaît pas de risque d'augmentation compte tenu de la paresse du quatrième pouvoir à casser ces ressorts communicationnels.

        On pourra noter un fait intéressant concernant le PS : depuis quelques semaines, le discours semble s'aplanir. Les différents cheffaillons - hors Ségolène Royal dont la stratégie politique est complètement délirante - qui animent le parti tiennent maintenant des discours bien articulés autour de la stratégie du parti, et surtout des discours qui sont d'une uniformité flagrante si on les compare à ceux faits il y a encore deux mois. Il suffit d'écouter les parlementaires, on remarque assez vite une similitude des discours et des approches, qui insistent sur des points restreints et très précis, même si on peut estimer le fond crédible ou non.

       
Concernant l'unicité du discours, on peut donc dire que Martine Aubry a pour le moment réussi sa tentative, et cette réussite est clairement imputable à la discipline, au verrouillage que la première secrétaire impose au plan national.



Une imposition du terrain médiatique aux adversaires politiques

        Un autre aspect capital en communication politique est de réussir à imposer son terrain aux adversaires, car une fois que vous avez choisi votre terrain et que tout le monde est dessus, il vous suffit de dérouler votre communication pour l'emporter, celle-ci étant logiquement la plus adaptée audit terrain. Pour donner un exemple concret, c'est le terrain du nationalisme qui a permis à Nicolas Sarkozy de gagner en 2008, et le point de basculement de l'opinion en sa faveur se situa d'ailleurs précisément au moment où Ségolène Royal s'engagea elle aussi sur ce terrain du nationalisme, qui prit la place dans l'opinion du terrain de la probité politique et économique qu'avait réussi à amener avec succès François Bayrou.

        Cet exemple permet de voir les points cruciaux : la condition première est de créer le choc médiatique - Bayrou qui engueule Claire Chazal devant la France entière ou Sarkozy qui s'empare d'un fait-divers à résonance médiatique - pour porter la lumière sur le terrain qui nous est le plus favorable, puis de tenir ce terrain avec toute l'apreté nécessaire, obligeant l'adversaire à venir sur celui-ci, ce qui ne pourra lui être que préjudiciable, même s'il se révèle capable de ratisser large comme un Sarkozy citant Blum et Jaurès.

        Encore une fois, Martine Aubry connaît bien ses leçons. Ainsi, le choix de ne pas répondre immédiatement aux offensives médiatiques du gouvernement est à mon avis fait en toute conscience. Mieux vaut rien que la cacophonie habituelle dont le message politique transmis est nul.

        Mais lorsqu'il s'agit d'agir, foin de dissentions, le message est massif et clair politiquement. J'aurais tendance à ne pas prendre en compte la "révolte" des parlementaires PS là-dedans, même si l'unicité de leurs paroles fleure bon le recadrage par Martine Aubry en interne. Mais le "contre-plan de relance" est exemplaire en termes de communication politique, et provient très certainement de l'équipe Aubry.

En effet, ce "contre-plan" relève d'une exemplaire communication politique, surtout pour un PS qui n'avait pas connu ça depuis des années :

  • La volonté de faire connaître ce plan est absolument inattaquable politiquement, tant l'UMP se complaît à dresser le portrait du PS comme celui d'un parti "incapable de proposer" et qui se contente de "taper sur Nicolas Sarkozy" . Cette "communication de propositions" se retrouve également sur le blog de Laurent Fabius, aussi mon petit doigt me dit que c'est loin d'être anecdotique mais relève plus d'un mouvement de fond de la part du PS.

  • Le plan en lui-même est décrit et promu systématiquement de la même manière par tous les responsables du parti socialiste, comme étant "un soutien sur deux jambes, à la consommation et à l'investissement" . C'est un discours intelligent, car il met instantanément en valeur ce qui compte pour le citoyen lambda. Ce dernier a en effet entendu parler du plan Sarkozy pour l'investissement, aussi la présence de la "consommation" ne peut que relever son intérêt personnel envers ces mesures virtuelles. On notera la présence des "deux jambes" , ce qui permet d'articuler le discours autour du "bon sens près de chez nous" , comme quoi il faut bien deux jambes pour marcher, "N'est-ce pas Maâme Chabot ?" .

  • La chronologie de l'offensive médiatique a été soignée, ainsi tout le monde dévoila ce "contre-plan" au même moment, en plein creux d'initiatives médiatiques de l'Elysée et du gouvernement - ce qui est relativement rare. Donc les médias se trouvaient "obligés" d'en parler vu la hiérarchie de l'information en vigueur par chez nous.

  • A partir de là, c'est gagné, le PS a remporté la bataille de terrain car obligeant l'UMP à répondre, à venir également sur le terrain instauré. C'est du tout-bénèf' en termes de communication, presque du caviar, l'UMP, même en parlant d'une même voix, se trouve obligée d'expliquer, comme ici Eric Woerth, que "Les retraites de base vont augmenter de 8 milliards d'euros cette année. Entre notre système social, la création du revenu de solidarité active, le plan de relance avec une prime calibrée et la baisse de l'inflation, nous sommes armés." , ce qui est désastreux auprès des millions de français qui touchent ces aides diverses et variées, vantées ici comme une panacée qui fonctionne idéalement.


        On voit bien là que sans une unicité de parole, ce "contre-plan" n'aurait certainement pas connu le retentissement médiatique - pensez-vous, diffusé dans les premières minutes de journaux télévisés nationaux, ça devait faire des années que le PS n'avait pas rencontré tel succès - qui fut le sien.

        Sur des points relevant théoriquement moins de la communication que de la politique, on pourra noter deux choses. Tout d'abord, le montant de ce plan est assez idéal, car en étant très supérieur à ce que promet l'UMP, il permettra à coup sûr de nombreuses salves futures sur l'insuffisance de ce second plan de relance, qu'un troisième plan suive - "nous l'avions dit" - ou ne suive pas - "c'est la récession car le plan était trop faible". Ensuite, le "financement virtuel" effectué par le PS en revenant sur le paquet fiscal et en conditionnant les aides aux entreprises à l'absence de licenciements ou de délocalisations, pour surréaliste qu'il soit, oblige l'UMP à venir sur un terrain fort risqué, ainsi dans la même interview Eric Woerth en arrive à dire "Il me semble normal, par exemple, de conditionner ces aides publiques au maintien d'une production française. Cela ne veut pas dire pour autant qu'il faille encadrer de telles pratiques par la loi." , ce qui est l'une des réponses les plus minables jamais entendues sur ce genre de sujets, digne des petites fiches d'une Laurence Parisot et qui ne peut être que profondément mal reçue par les citoyens.



Le retour des compétences de communication à la tête du PS


        Si l'éventail de propositions et d'idées ne semble ni en rupture avec le passé, ni particulièrement imaginatif, le parti socialiste est clairement en train de reprendre les rênes de sa communication, ce qui était loin d'être évident même en tenant compte de la crise.

        A ce titre, le choix de Benoît Hamon en tant que porte-parole du PS semble être particulièrement judicieux politiquement, celui-ci tenant un discours relativement dur comparativement au reste de son parti, un discours qui s'inscrit fort bien dans le contexte actuel. Il est également suffisamment compétent dans les domaines médiatiques pour ne pas se contredire tout en tenant un vrai discours "de parti".

        La communication de parti aura mis du temps à revenir au PS, et Martine Aubry semble sur la bonne voie après la désastreuse parenthèse dite de la synthèse, qui vit François Hollande déconstruire la stratégie de communication des socialistes français. Toutefois, la communication ne pouvant se soustraire complètement aux actes, on peut légitimement se demander si le ressort national du parti socialiste n'est pas trop endommagé pour être réparé, compte tenu du discrédit croissant concernant la volonté politique de ses élus nationaux et locaux. Et dans notre République, sans président, point de salut ! A moins de se contenter d'être un parti de gestionnaires locaux...

        Martine Aubry n'est donc pas au bout de ses peines, loin de là, et non contente de devoir réorganiser et remettre en "ordre de combat" un parti sclérosé nationalement par les ambitions personnelles et la synthèse qui prévalait, elle devra également protéger ses arrières de la stratégie de la terre brulée appliquée par Ségolène Royal.


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Puccinasca 15/02/2009 01:31

Ma réponse n'était que gentiment ironique eu égard à la légende post-datée (par erreur, je suppose) de la photo :))Je suis en revanche tout à fait d'accord pour penser que les mouvements sociaux présents ou à venir ont peu avoir avec le PS y compris (surtout?) avec l'équipe en place.

Moktarama 15/02/2009 15:07


Effectivement, je ne m'en étais même pas aperçu, c'est maintenant corrigé, la légende de la photo est correctement datée.

J'ai l'impression de m'être fait fatal-flatter, faudra que je veille à l'avenir à n'accepter que les compliments que je comprends, ça m'évitera d'avoir l'air con :-)


Puccinasca 14/02/2009 00:18

Mille mercis pour ce voyage dans le futur qui nous permet de savoir qu'après la manif' de janvier et celle prévue en mars, une troisième nous est annoncée pour le 29 mai 2009.Finalement, 2009 sera peut-être animée  ;)

Moktarama 14/02/2009 14:26


Je ne suis pas sûr de bien comprendre le sens de votre commentaire, même si j'accepte le compliment :-)

Il semble clair que l'année sera secouée de mouvements sociaux (voire insurrectionnels enc cas de durcissement) plus ou moins durs, mais je ne suis pas sûr que ceux-là puissent être récupérés
politiqument par le PS, même avec la nouvelle direction...comme on dit, chat échaudé craint l'eau froide.