Roland Burris, ou la vengeance de Blagojevich

Publié le par Moktarama


        Le gouverneur démocrate de l'Illinois Rod Blagojevich, qui avait le pouvoir de nommer le futur sénateur de l'Illinois au siège laissé vacant par Barack Obama tout juste élu président, s'est fait prendre la main dans le sac par le FBI en train d'exprimer sa volonté - contre celle de son parti - de vendre la place au plus offrant. Ce qui n'était somme toute qu'une "banale" affaire de corruption politique est devenue une énorme épine dans le pied du parti démocrate, en effet "Blago" a finalement nommé avec succès - encore une fois contre la volonté du parti démocrate - tout de même un sénateur, en la personne de l'homme politique à la retraite et surtout afro-américain Roland Burris.



Le cadre : un état d'Illinois notoirement corrompu


        L'affaire Blagojevich a porté les lumières médiatiques sur les moeurs - pourtant fort connues aux USA - de l'Illinois et de sa capitale Chicago en matière de corruption politique, notamment à cause de la proximité de ce terrain politique avec le président élu Barack Obama - et de ses conseillers issus de Chicago - , ancien détenteur du poste de sénateur de l'Illinois.

Le tableau est fort peu flatteur pour les gouverneurs de l'état d'Illinois [Gary Varvel - Source : Slate cartoons]


        La corruption est présente, et surtout visible de manière endémique depuis toujours ou presque dans cet état. Selon cet article du Time, Rod Blagojevich est le sixième gouverneur de l'Illinois à être inculpé, sept si on compte Joel Aldrich Matteson, gouverneur de 1853 à 1857, et à qui on permit de rembourser ce qu'il avait détourné. Cette corruption provient notamment de la tradition politique de l'état, que les américains nomment "patronage politics" , basée essentiellement sur l'obtention de récompenses et avantages divers et variés traditionnellement accordés - plus ou moins officiellement - aux alliés politiques, électeurs ou communautés d'électeurs de l'homme politique ayant remporté l'élection - qui est souvent déterminée in fine par les finances respectives des candidats. On retrouve ces moeurs dans de nombreuses villes et états américains, comme Philadelphie ou Baltimore, mais aussi dans beaucoup de politiques locales ou nationales à travers le monde.


Les dessinateurs se sont également emparés de la comparaison entre les états jugés comme les plus visiblement corrompus des Etats-Unis [Steve Breen - Source : Slate cartoons]


        Une question est alors apparue dans de nombreux médias : "L'Illinois est-il le plus corrompu des Etats-Unis ?" , qui a amené le Washington Post et le magazine en ligne Slate à comparer cet état avec l'état précédemment jugé comme le plus corrompu, la Louisiane. S'il est difficile de les départager tant la corruption semble importante dans les deux cas, ces articles permettent de mesurer l'ampleur des dégats en Illinois, qui est ce que les américains nomment "the average state" - l'état moyen - en ce qu'il est représentatif en de nombreux points du pays dans son ensemble, et dont le systême politique ne fonctionne visiblement pas malgré la non-prééminence d'un seul parti politique :


  • Sur les cinquantes dernières années, Rod Blagojevich est le cinquième gouverneur à être inculpé de charges criminelles. Les motifs précédents étaient le racket, la conspiration, l'obstruction, la fraude banquaire et la corruption directe. Trois furent condamnés, et le dernier fut acquitté. Disons qu'il arrive de temps en temps que l'on trouve des boites à chaussures pleines de billets verts chez les politiques de haut niveau dans l'état, pour être plus clair.

  • A Chicago, 20 % des membres du conseil municipal depuis 1971 ont été inculpés au niveau fédéral pour corruption, ce qui, on en conviendra, est extrêmement élevé.

  • Une enquête du Chicago Sun-Times de 2006, reprise par de nombreux médias, révéla que dans le groupe des élus ou anciens élus à Chicago, dans le comté de Cook - autour de Chicago - et au niveau de l'Etat d'Illinois, 79 ont été condamnés de crimes depuis 1972. L'article souligne même qu'en 1991, le journal avait fait sa Une d'un article écrit pour "célébrer" le fait qu'aucun homme politique n'avait été condamné cette année-là.



Le déclencheur : la surveillance de Rod Blagojevich par le FBI


        On a peu d'informations en Europe sur les raisons qui ont conduit le FBI à mettre sur écoute le téléphone du gouverneur de l'Illinois, alors qu'elles montrent l'efficacité de la technique d'investigation. Cet article du Washington Post nous conte par le menu l'histoire de l'opération menée par le FBI depuis plusieurs années en Illinois, et dont l'arrestation de Blagojevich n'est qu'une petite partie. En effet, cette gigantesque opération de mise sur écoute a commencé grâce à la directrice d'une institution hospitalière, qui a accepté de porter un micro après avoir compris que les autorisations d'agrandissement qu'elle réclamaient ne seraient avalisées que si elle embauchait les "bonnes entreprises et contractants". Cette opération a un peu plus mis au jour l'imprégnation de la corruption en Illinois et à Chicago en particulier, celle-ci faisant partie intégrante de la vie politque, et ce à tous les niveaux.

        En fait, on voit là l'aboutissement ce de ce qu'est le travail d'investigation et de surveillance policière : c'est essentiellement un travail de long terme, qui nécessite de bonnes formations et une certaine absence de possibilités de pressions. C'est la raison pour laquelle seul le FBI, ayant les moyens et l'indépendance nécessaire par rapport aux Etats - c'est plus complexe, évidemment, au niveau fédéral - , arrive à mener ce genre d'enquêtes au long court à leur terme.

        En effet, une fois que les écoutes sont en place, il suffit de dérouler la pelote et de remonter les différentes structures d'influence. C'est comme cela qu'on en arrive à intercepter les appels d'un responsable de haut niveau, en l'occurence Rod Blagojevich à partir du 22 octobre 2008. Et dans un Etat aussi corrompu que l'Illinois, les enquêteurs n'eurent pas à attendre très longtemps avant de constater que certaines conversations étaient manifestement illicites. De plus, les écoutes permettent non seulement de remonter la pyramide de la corruption, mais également d'obtenir des témoins de bas ou moyen niveau en leur garantissant l'immunité, et ainsi d'avoir un dossier fort contre ceux qui sont en haut de cette pyramide.




L'homme du systême : Rod Blagojevich, et son langage fort peu chatié


        Dès le 3 novembre, le FBI découvre que Rod Blagojevich a la ferme intention - suite à des rumeurs dans les médias concernant les candidats éventuels à ce siège - d'utiliser son pouvoir de nomination soit pour se garder - en toute simplicité - le siège laissé vacant par le départ d'Obama, soit pour obtenir des récompenses à la hauteur de ce qu'il estime être la valeur d'un tel siège. La transcription de ces propos par le FBI est surréaliste, et pourtant révélatrice du fonctionnement interne du systême :


Transcription de l'écoute de Blagojevich par le FBI, 3 novembre 2008  [source : Gawker.com]

        La dernière phrase est une de celles qui sont en train de faire la "légende" du sénateur déchu : "The senate seat is a fucking valuable thing, you just don't give it away for nothing" soit en français "Le siège au Sénat est une putain de chose de valeur, ça ne s'abandonne pas pour rien."




Le langage fleuri de Blagojevich fait depuis son arrestation le délice des pasticheurs en tous genres
[Source : Chicagoland, blog tenu par l'équipe du Chicago Reader]



        Une chronologie des écoutes et des propos de Blagojevich est visible sur le site du Chicago Sun-Times, elle nous montre la vie politique américaine dans ce que le systême engendre de pire. Les négociations avec son propre parti sous le manteau, qu'elles soient directement financières ou "en nature" - un bon poste par exemple - , mais surtout une certaine mentalité que l'on retrouve chez de nombreux hommes politiques. On y découvre une pensée uniquement en termes de jeux de pouvoirs, une opacité totale que ce soit au niveau du parti ou de l'homme, et une considération nulle envers les citoyens ou une certaine éthique.

        Rod Blagojevich est bien l'homme du systême et non un mouton noir comme les hommes politiques démocrates aiment à le faire croire, d'ailleurs son "manque d'éthique" était déjà fort connu de ses concitoyens,
lorsqu'il était encore soutenu et respecté par l'écosystême politique local, avant que "l'affaire" n'éclate le 9 décembre 2008 avec son arrestation.



Une arrestation inattendue : Blagojevich acculé


        C'est un autre corollaire des écoutes téléphoniques : lorsque les premières arrestations sont effectuées, elles créent en général une complète surprise. Ce fut le cas ici, avec un Blagojevich accablé et pour qui la partie judiciaire devra être jouée extrêmement finement - même si sa condamnation n'est pas certaine - notamment en évitant à tout prix que les jurés n'écoutent les enregistrements du FBI. Mais les secousses ont été ressenties au-delà de l'Illinois, avec un président élu issu de Chicago, ainsi que certains de ses conseillers au premier rang desquels figure Rahm Emanuel, son chef de cabinet désigné. Bien évidemment, la diffusion par le FBI de nombreux enregistrements compromettants et la proximité - au moins géographique - avec Obama et une partie de son équipe ont amplifié les réactions des sphères médiatique et politique du pays.


Les médias : "Les enregistrements et le procureur ont établi clairement qu'Obama n'avait rien à voir avec ça [le scandale Blagojevich] , ce qui amène la question :"
Les médias et les républicains [dont l'emblême est l'éléphant] : "Qu'avons-nous à voir avec cela [lier Obama au scandale] ?"  [Stuart Carlson - Source : Slate cartoons]




        Dès lors, dans un pays où la probité apparente est une valeur sociale forte, Blagojevich se trouvait en une semaine politiquement mort, et surtout voyait assez rapidement tous ses éventuels soutiens se détourner de lui et même faire oeuvre de sévère critique dans les médias. Plus personne ne voulait être associé de près ou de loin au gouverneur, et surtout personne ne prenait sa défense d'une quelconque manière. Richard Daley, le maire de Chicago, lui demandait publiquement de donner sa démission, certes avec un vocabulaire particulièrement mesuré compte tenu de la probable connaissance par Blagojevich d'éventuelles "casseroles" .  Le systême voulait qu'il encaisse à court et moyen terme avant de le soutenir plus ou moins discrètement - c'est du moins la pratique - , mais pour le moment il sentait tellement le soufre que personne ne voulait prendre le risque de s'y trouver mêlé.



"Faisons ça rapidement. Nous avons d'autres occupations qui nous attendent." [Chris Britt - Source : Slate cartoons]
Ce dessin traduit assez bien l'atmosphère politique qui règne autour de Blagojevich, à qui il est instamment demandé de ne pas faire de vagues, tandis que son propre parti communique et exprime un désaveau public et massif.



        Il devenait évident qu'une fois le fonctionnement interne révélé, il n'était plus question de quelconques négociations pour la nomination du futur sénateur. Les demandes de démission de son propre parti devinrent de plus en plus pressantes, afin qu'un successeur démocrate puisse désigner le futur sénateur à sa place, plutôt que d'être forcés d'effectuer une élection spéciale qui pourrait être gagnée par les républicains, pourtant demandée le 9 décembre avant de faire volte-face en constatant les dégâts induits par les révélations du FBI. Ces conclusions viennent d'Harry Reid lui-même, qui n'est autre que le chef de la majorité démocrate au Sénat des Etats-Unis. Le parti démocrate commit l'imprudence de proclamer qu'il ne laisserait pas passer une nomination par Rod Blagojevich, une véritable erreur car le gouverneur de l'Illinois restait la seule personne habilitée à nommer un sénateur - même après une inculpation, étant toujours gouverneur - lorsque le siège devient vacant au milieu d'une législature.




L'homme du systême refuse son éviction politique


        En Illinois, Blagojevich était connu comme un homme inattendu et combatif, qui avait pour habitude de surprendre ses adversaires politiques. Le parti démocrate, notamment à Washington, semble avoir fait une lourde erreur de calcul concernant le respect du fonctionnement du systême et des règles politiques par Blagojevich, devenu un "intouchable".

        A ce stade, si on raisonne en termes statégiques, Blagojevich n'a effectivement rien à gagner à embarrasser son parti, qui ne l'a pas ou si peu défendu à cause de l'ampleur que prenait l'affaire. Sa préoccupation principale devrait être d'ordre judiciaire, et il semblerait précieux de ne pas s'aliéner les éventuels futurs soutiens politiques qu'il pourrait espérer une fois la tempête médiatique calmée.

Blagojevich n'ayant pas révélé de raison crédible à ses actes, je me vois dans l'obligation de conjecturer quelque peu :

  • L'homme semble être un animal politique hors pair, il faut alors considérer l'éventualité qu'il ait continué à penser en termes uniquement politiques, même après son arrestation inattendue, et malgré des chances de réussite extraordinairement minces. A ce sujet, nous verrons qu'il continue à placer ses efforts directement envers ses électeurs, jouant du populisme le plus éhonté sans aucun scrupule.

  • On peut également envisager qu'une part de vengeance ait poussé Blagojevich aux choix effectués depuis son arrestation. Il semble qu'il se soit senti lâché une première fois par son parti concernant la nomination du nouveau sénateur, ce dont les écoutes de novembre rendent compte. Il serait alors logique que la seconde vague de réprobations et de remontrances publiques, unanime et rapide, provoque quelque ressentiment de Blagojevich envers son propre parti.


Il applique dès son arrestation une stratégie politique locale classique mais désespérée :

  • Depuis le 9 décembre 2008, le gouverneur a notamment communiqué à outrance sur la signature du "décret d'application" d'une loi obligeant les assurances médicales à rembourser à hauteur de 36 000 $ par an les soins des jeunes autistes. S'attribuer le mérite d'une loi déjà votée par les assemblées est un grand classique de la défense de son action à un poste exécutif.

  • Dans le même ordre d'idées, il a également communiqué sur sa signature d'un décret débloquant des subventions supplémentaires pour l'industrie du film, y compris concernant les tournages publicitaires.


"Certaines personnes critiques m'ont accusé de jouer avec les émoitions des gens pour détourner l'attention de mes problèmes avec la justice"
"Et bien, j'espère que vous êtes contents, maintenant vous avez fait pleurer Mr Moustache !!"
[Glenn McCoy - Source : Slate cartoons]



        Nous allons le voir tout de suite, sa stratégie politique nationale, est, elle, bien plus intéressante car très finement jouée, auréolée de succès, et représente l'essence d'une vengeance désintéressée. Pourquoi désintéressée ? Tout simplement car Blagojevich n'a strictement aucun intérêt personnel à embarrasser le parti démocrate au niveau national.




Roland Burris entre en jeu comme instrument de vengeance...


        Le gouverneur Blagojevich feint tout d'abord d'accepter, sinon de démissionner, du moins de ne pas nommer de sénateur avant que les assemblées législatives d'Illinois ne décident quelles mesures adopter, et ce par l'intermédiaire d'une conférence de presse faite par son avocat.

        On notera avec intérêt que cette déclaration eut lieu à la sortie de la réunion de la commission parlementaire qui avait ce même jour retardé la décision concernant une éventuelle destitution. C'est un beau mouvement tactique, et cela a certainement donné quelques jours de répit à Blagojevich en semant le doute chez les démocrates quand à la nécessité d'agir immédiatement.

        Le toujours gouverneur Blagojevich semble avoir mis à profit ce temps supplémentaire pour trouver un homme politique démocrate qui accepterait sa nomination, ce qui n'était pas le moindre des défis. L'annonce, le 30 décembre, de la nomination de Roland Burris au poste de sénateur, provoqua une réelle surprise de la part des politiques et des médias américains, et les démocrates s'avèreront incapables de trouver une solution acceptable politiquement à ce coup de Trafalgar exploitant habilement la faille évidente qu'était l'impossibilité constitutionnelle pour quiconque de s'y opposer malgré ce que laissait entendre le même jour Harry Reid au nom du parti démocrate.

        De plus, Roland Burris s'avère être difficilement attaquable moralement, car vu comme un homme politique à la retraite, peu impliqué dans de quelconques scandales récents, perdant à de nombreuses élections, et qui plus est afro-américain alors qu'avec l'élection d'Obama le sénat fédéral avait perdu son unique représentant issu de cette communauté. Bref, Blagojevich avait trouvé un candidat suffisamment propre sur lui et de la bonne couleur pour s'assurer un retentissement médiatique maximal, et ainsi de rendre inacceptable sur ce plan une hypothétique "récusation" de son candidat par le sénat fédéral.


"Et voici qu'un autre terroriste [en référence aux tirs de roquettes du Hamas contre Israël] tente une attaque perturbatrice à la roquette" [le sénat fédéral est le batiment en arrière-fond] [Ben Sargent - Source : Slate cartoons]


        On apprendra par la suite, par exemple dans cet article du New York Times, que le choix d'un afro-américain ne devait rien au hasard, Blagojevich ayant dès le 24 décembre contacté le représentant démocrate et afro-américain de l'Illinois Danny K. Davis, afin de lui proposer le siège de sénateur qu'acceptera finalement Roland Burris.

        Concernant l'ironie que constitue ce pied-de-nez au systême de Rod Blagojevich, je citerai la conclusion de l'article "Une sacrée f****** bonne riposte de Blago-Iago"  de la publication en ligne Dedefensa, qui développe sur la tradition américaine de probité affichée qui vole en éclat lors d'affaires de ce genre :

"Admirons le sens tactique de Blago-Iago. Arriver à trouver un vieux cheval de retour africain-américain qui marche dans la manœuvre qui est plus une vengeance qu’une combine et se retrouve comme l’un des très rares Africains-Américains propulsés au Sénat, et encore, pour le siège de notre-Président elect, africain-américain lui-même comme chacun a le devoir sacré de ne plus jamais l’ignorer, – la manœuvre est audacieuse et tactiquement superbe. Blago-Iago leur pose un sacré problème, dans ces temps où il ne fait pas bon jouer avec la vertu du monde postmoderne."




...et obtient une place tant désirée dans le systême


        Roland Burris, s'il s'est effectivement retiré de la politique depuis six ans, s'est pour autant montré fort désireux d'obtenir plus de responsabilités politiques en Illinois par le passé. Ainsi, il a été élu en 1979 au poste de "superviseur fiscal" [State comptroller, poste spécifique de l'Illinois et de quelques rares autres états] qu'il occupera pendant douze années. Il sera par la suite procureur général [State attorney] pendant quatre ans. Mais il se présentera également pour les primaires démocrates - qu'il perdra - aux postes de sénateur en 1984, maire de Chicago en 1995, ainsi que de gouverneur en 1994/1998/2002, ce qui semble dénoter un bel appétit pour le pouvoir et en tout cas une volonté certaine de l'exercer.


        Il est également connu pour être d'une immodestie certaine et pour son égo semble-t-il enflé, ce qu'on pourra aisément constater en admirant les photos de la future - et monumentale - tombe du maintenant sénateur, ainsi que de son épitaphe en forme de satisfecit post mortem :



[Source : Flickr]




        Roland Burris n'est par ailleurs pas un perdreau de l'année, même si les reproches qu'on peut lui adresser sont minimes compte tenu de l'atmosphère de corruption politique qui règne dans l'état et de l'ancienneté de ses dernières "casseroles". Ainsi, il lui a été reproché d'avoir eu des relations avec des syndicats supposément corrompus, mais aussi d'avoir "emprunté" quelques milliers de dollars dans ses fonds de campagne lors de celle qu'il mena en 1992.

        Ces divers facteurs me semblent expliquer pourquoi un vieil homme politique à la retraite a accepté cette nomination pourtant sulfureuse. C'est tout simplement, de son point de vue, la possibilité inconcevable avant cette arrestation qu'il obtienne enfin les responsabilités politiques qu'il convoita toute sa vie, où pour le dire simplement : Burris avait tout à gagner et rien à perdre à accepter cette improbable proposition, quitte à provisoirement n'être qu'un outil de vengeance.

        En homme politique accompli, Burris s'est alors éloigné de Blagojevich pour s'assurer de son poste malgré les protestations vigoureuses du parti démocrate et des sénateurs de la chambre haute fédérale.

        Ainsi, il s'est fait refuser l'entrée du Capitole par la Secrétaire du Sénat sous prétexte que la signature de Jesse White, secretary of state de l'Illinois, manquait à son document d'investiture, alors qu'elle était indispensable depuis 1884. Il retourna en Illinois, puis à nouveau à Washington pour plaider sa cause au Capitole, essayant avec un certain succès de convaincre les les sénateurs démocrates influents. La cour suprême de l'Illinois infirma la prétention de nécessité de la signature de White le 9 janvier, ce qui était prévisible vu la réalité de cette fameuse loi de 1884 qui n'impose pas la nécessité d'une autre signature que celle du gouverneur, en l'occurence Rod Blagojevich.

        Après de nouvelles auditions, Roland Burris a finalement réussi à se faire accepter par le sénat fédéral, et est allé siéger à Washington dès le 15 janvier pour sa nomination officielle. Si on peut douter de ses compétences, on ne peut qu'admirer la vitesse à laquelle Roland Burris s'est adapté à cette formidable opportunité politique que représenta la volonté de vengeance du gouverneur déchu.




L'image de l'administration Obama et du parti démocrate écornée


        Si l'administration Obama a réagi dès la mi-décembre en faisant communiquer un rapport infirmant toute possibilité de contacts entre Obama ou un membre de son équipe avec Rod Blagojevitch à propos du poste de sénateur, le moins que l'on puisse dire est que toutes ces dénégations ne sont pas d'une grande efficacité. Tout d'abord par leur absence de crédibilité : comment les membres de l'équipe présidentielle issus de Chicago pourraient n'avoir eu strictement aucun contact à ce propos avec le gouverneur de l'Illinois alors que celui-ci négociait avec le parti ? C'est une grosse erreur de communication dans la mesure où ce mensonge s'est vite trouvé révélé, entamant ainsi bêtement un capital crédibilité pourtant fondamental compte tenu des objectifs de la future administration.


Barack Obama : "J'ai effectué une enquête interne concernant les liens entre mon équipe et le gouverneur Blagojevich et je n'ai trouvé aucun problème."
"Je pense que je vais essayer ça." "Allo le Fisc ? Je viens juste de me faire un contrôle fiscal et tout a l'air nickel !"
[Glenn McCoy - Source : Slate cartoons]




        Plus largement, c'est le parti démocrate qui se trouve éclaboussé, pas tant à cause des turpitudes de Blagojevich avant son arrestation, à l'inverse de la future équipe présidentielle, mais à cause de sa gestion absolument désastreuse du "phénomène politique" Rod Blagojevich. Ils ont ainsi gravement sous-estimé le potentiel du gouverneur à ne pas accepter le verdict du systême, lui qui était pourtant réputé pour son imprévisibilité. Ils ont tardé à prendre des mesures contre le gouverneur, donnant ainsi le champ libre aux critiques fondées du parti républicain et à la stratégie politique de Blagojevich. Les démocrates ont ensuite voulu être fermes avec un Roland Burris pourtant inattaquable, et dont la nomination était tout ce qu'il y avait de plus constitutionnelle. Bref, les messages envoyés depuis un mois concernant cette affaire sont extrêmement troubles et contradictoires, et si les démocrates peuvent espérer que la nomination de Burris et la destitution de Blagojevich porteront l'attention médiatique ailleurs, ils devront tirer les conséquences de leurs erreurs s'ils veulent être efficaces dans leur soutien de l'administration Obama et de la communication présidentielle américaine.


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