Petite leçon de politique locale...

Publié le par Moktarama


...ou comment accéder à une demande communautaire sans susciter d'opposition (tout en soignant son image d'élu responsable) .




        Cet article fut suscité par l'intéressant - même si je suis loin de partager certaines conclusions - reportage "Quand la République se voile la face" diffusé sur Arte, et visible pendant encore quelques jours sur ARTE+7, le site de rattrapage vidéo de la chaîne. Le sujet est la "mise en danger" de la laïcité en France par les demandes des communautés religieuses et les reculades des élus sur le sujet, et donc par rapport à la conception de la laïcité républicaine.




Les cantines scolaires, la religion et l'environnement

        Les cantines scolaires font partie des lieux privilégiés d'expérimentation de la part des mairies, entre matières premières issues de l'agriculture biologique, accords avec agriculteurs du terroirs, introduction de mesures sur demandes pressantes de diverses communautés religieuses...

        Parlons-en, de ces demandes communautaires dans les cantines : repas sans porc, ou Kasher, ou Halal, ou sans viande, etc etc...manquerait plus que les catholiques se mettent à réclamer du poisson le vendredi !

        Deux questions se posent pour un maire : comment accéder à moindre coût à cette éventuelle demande, et comment ne pas froisser les nombreux citoyens partisans d'une laïcité intransigeante ?

        A la première question, certains maires ont trouvé la réponse. C'est le choix d'un menu végétarien, conçu ainsi, permettant à toutes les confessions de manger sereinement à la cantine tout en assurant les besoins nutritionnels des enfants. Aucune religion ne proscrivant les plats végétariens, personne ne se sent lésé, et cela réduit les coûts économique et politique par rapport à des adaptations fines.

        A la seconde question, la polémique fait rage. Il existe pourtant une solution simple, qui nécessite une certaine globalité, mais surtout une communication bien au point. Quel est le sujet qui pourrait faire un bon alibi, à la mode et qui semble là pour longtemps, même s'il a été temporairement éclipsé par la crise ? L'environnement et les nécessaires changements de notre mode de vie qui en découlent, pardi !

        Deux contraintes de réalisation apparaissent, qui en entraînent une troisième : un approvisionnement local, pourquoi pas par des contrats de longue durée avec les agriculteurs locaux ; et l'utilisation de produits de saison (ou en conserve lorsque cela n'est pas possible) . Cela va engendrer des augmentations de coût salarial, notamment pour revenir à une préparation "maison" des plats - de toute manière indispensable pour des plats végétariens vu les pauvres qualités gustatives des légumes préparés industriellement - , mais encouragera l'emploi local et satisfera beaucoup de parents d'élèves. De toute manière, vu l'explosion des impôts locaux, autant avoir quelque chose de concret à montrer au citoyen.

        A partir de là, c'est surtout de la communication : le maire devra jouer à fond la carte "Grenelle de l'environnement" , parler de responsabilité vis-à-vis de nos enfants, de changements des habitudes alimentaires, et un panachage de santé publique avec les problèmes de mauvaise hygiène alimentaire des jeunes. Expliquer que la création de ces menus végétariens a pour but de faire manger moins de viande aux enfants, participant d'une éducation alimentaire cruciale pour l'avenir de la planète et de la santé de nos enfants. Faire venir des nutritionnistes - et le faire savoir - dans les écoles pour encourager les enfants mangeant beaucoup de viande à essayer les menus végétariens. Prendre des gens compétents en cuisine - et le faire savoir - , afin de garantir que les plats plairont aux enfants. Et être intransigeant avec les communautés et les citoyens "laïcards", en leur expliquant fermement que ceci n'est pas "un premier pas" mais une politique avant tout environnementale et de santé publique...ce qui n'empêche pas de vous satisfaire du fait que cette mesure satisfasse par ricochet les communautés diverses.




Les piscines municipales, la religion et la santé publique

        C'était un des autres thèmes du reportage d'Arte, qui s'attarde longuement sur la situation lilloise, où des horaires sont réservés aux femmes dans une unique piscine, et dénonce ce qui semble visiblement une mesure purement communautaire appuyée de plus par une communication et une gestion désastreuses. Ainsi, on voit les employées d'une des piscines municipales déclarer que seules des femmes sont employées dans la piscine, que jusqu'à récemment les ouvertures vitrées étaient obturées lors des heures réservées aux femmes, qu'en ce moment "la tranche horaire était supendue à cause du ramadan" ...bref, de quoi faire hurler tout laïc qui se respecte. Ajoutons à cela Martine Aubry, interrogée sur le vif et qui prétend n'être au courant de rien, et vous avez ici l'exemple parfait du tout ce qu'il ne faut pas faire en termes de communication politique locale.

        Un maire placé dans la situation d'une demande communautaire a deux solutions de communication et de réalisation pour y accéder :

1/ La mauvaise, appliquée de bout en bout par Martine Aubry à Lille :
 
        Accéder à la demande sans restrictions, mais de la façon la plus discrète et localisée possible. Vous allez immédiatement attirer le soupçon de vos électeurs et des médias, tout en vous mettant dans une difficile situation. C'est comme cela qu'on se retrouve en train de bafouiller "qu'on n'est pas au courant, qu'on pensait que cela avait été supprimé" et à devoir donner des gages de laïcité, ce qui sera d'autant plus dur si vous n'êtes pas athée ou agnostique - et permettra aux journalistes d'Arte de tirer d'audacieuses conclusions concernant le tropisme catholique historique des dirigeants de la fédération PS du Nord.


2/ La bonne, qui nécessite bien sûr une communication claire et sans accrocs :

        Si vous pratiquez la démocratie locale, vous pouvez lancer une consultation de vos administrés sur l'éventualité d'horaires réservés aux femmes. Sinon, vous faites classiquement, vous vous contentez de le faire après avoir rencontré un maximum d'associations de la vie locale, communautaires ou non.

        Mais ce n'est pas l'essence de votre mouvement. Ce qui est important ici, c'est, comme pour les cantines scolaires, de choisir le terrain, et donc de dégainer l'arme de la com' en premier. Je vois deux arguments permettant de couvrir l'éventuelle demande communautaire : l'un est "idéologique" , visant à réduire le déséquilibre des rapports entre hommes et femmes mais aussi à libérer quelque peu ces dernières du "dogme de la femme Photoshop" . L'autre est de santé publique - encore une fois - , visant à permettre à de nombreuses femmes de pratiquer le plus sain des sports, et qui n'allaient pas à la piscine pour toutes sortes de raisons autres que religieuses.

        Cette stratégie est plus risquée que concernant les cantines scolaires pour ce qui est de votre stratégie de communication : aucune erreur n'est possible, et votre offensive médiatique doit être massive. Toutes les piscines doivent être concernées - pourquoi pas par rotation - et le message doit être simple. Prenez exemple sur le candidat Sakozy pour cela. Il faut être fier de cette mesure, avoir tout son groupe politique derrière soi pour marteler un message inattendu, ce qui ne manquera de surprendre - et de déchirer avec un peu de chance - l'opposition municipale.

        Au niveau de la réalisation, c'est nettement plus facile que pour les cantines, il suffit de ne laisser aucune prise aux reproches. Pour cela, je le répète, toutes les piscines doivent être concernées. Surtout, ne pas donner l'impression qu'on a en fait cédé à des exigences communautaires : on peut faire des discours - laïcs - d'inauguration de cette tranche horaire dans chaque piscine en invitant les citoyens du quartier pour montrer sa bonne foi, et si on peut se dire content du fait que cette mesure permette également d'introduire la pratique de la natation auprès de citoyennes croyantes, on évitera à tout prix de se faire prendre en train d'être félicité chaudement par l'imam ou le président de l'association cultuelle du coin, ça briserait net tout l'édifice. De même, aucune concession ne devra être faite auprès d'associations communautaires avant ou pendant la mise en oeuvre, on ne voudrait pas voir apparaître sur internet le témoignage d'un représentant communautaire se réjouissant de vous avoir convaincu ou de votre exemplaire tolérance religieuse.




Conclusion

        On remarquera avec intérêt que l'action politique, qu'elle soit locale ou nationale d'ailleurs, repose pour une grande partie sur la communication, que l'objectif soit "bon" ou "mauvais" . Je pars ici du point de vue du maire qui veut accéder à des revendications communautaires, mais je ne pense pas que les arguments que je considère comme "alibis" puissent être balayées du revers de la main. Ils pourraient même à eux seuls justifier ces mesures au niveau local.

        On constate ici que la communication n'est qu'un outil, au même titre que la science, et peut être utilisée pour servir des objectifs variés. En politique, son usage couvre d'ailleurs tout l'hémisphère, avec évidemment plus ou moins de succès. Toutefois, l'homme politique est porté à la voir - à raison - comme un formidable accélérateur, qui bien utilisé peut produire des effets dévastateurs chez ses opposants, à condition d'avoir une stratégie claire et de s'y tenir. Cette stratégie peut aller de la saturation médiatique par une "attaque par force brute" en déclenchant polémique après polémique à l'imposition durable de thêmes favorables à son action politique, en passant par l'exploitation maximale du pathos, et j'en oublie certainement beaucoup d'autres. D'ailleurs, on remarquera avec intérêt que les grandes élections tournent quasiment toujours en faveur de celui ou celle qui aura su exploiter le mieux - comparativement à ses adversaires bien sûr, parfois le niveau est juste faible, cf. le parti socialiste - les différentes stratégies, et ce au bon moment.

        On en a eu, une fois de plus, la démonstration en 2007 avec l'accession au second tour de l'élection présidentielle des deux candidats les plus "communicants" , répétant jusqu'à la nausée des concepts simples, sur les terrains les moins réflexifs possibles et repris en coeur par ses camarades pour le futur vainqueur. Qui a également remporté haut la main la palme de l'efficacité du message, connu depuis 2003 et auquel les français ont largement répondu malgré l'absence criante de résultats positifs tangibles - ce qui est heureusement moins le cas au niveau local - dans l'exercice du pouvoir par le candidat lors de ses passages dans les différents ministères.


Publié dans En France

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