Depuis quelque temps et dans la plupart des médias, le scoop ou
exclusivité n'est plus ce qu'il était. Suite à ce qui me semble une mauvaise compréhension des possibilités que leur ouvre l'internet, ces médias se sont engouffrées dans une stratégie d'audience à
court terme caractérisée par lesbuzz, ou
micro-informations à propagation virale.
Je vous ai déjà
dittout le mal que je pense de cette
approche, notamment en termes de qualité d'audience. Mais là n'est pas la question : en fait, on remarque dans le
même temps une chute certaine de ce qui était, si l'on peut dire, le "buzz du XXème siècle" , à savoir la bonne vieille exclusivité des familles, permettant par son caractère exclusif et
journalistique une reprise large par les confrère du monde médiatique, réseau social par excellence.
On pourra me
rétorquer que ce dont je parle est encore très répandu, mais l'information donnée et inédite ne suffit pas pour en faire un scoop digne de ce nom et assurer une reprise par la quasi-totalité des
médias tout en présentant un vrai intérêt "journalistique" pour les auditeurs ou lecteurs. On pourrait même ranger ces articles dans la catégorie des buzz si on était vraiment sévère.
Illustrons tout ça avec deux exemples, ce qu'il ne faut pas faire, et ce qu'il faut faire, tout du moins de mon point de vue :
Dans cet article,
Rue 89 fournit au lecteur le témoignage écrit et vidéo d'un "lycéen" présent lors del'intervention des CRS sur le Champ de Marsaprès le bac. Un petit avertissement nous prévient que le témoignage "n'engage que l'auteur" .
Pourquoi le publier
si c'est pour le faire sans aucun recul ? N'est-ce pas pourtant exactement ce qu'on attendrait d'un média journalistique ? Savoir si ce que dit ce lycéen est crédible, dans quelles circonstances
exactes la police est intervenue, ce qu'il se passait sur la globalité du Champ de Mars, une vraie contextualisation plutôt qu'un unique point de vue, et un peu de hauteur de vue en fait. Parce que
l'information contenue dans l'article est nouvelle et intéressante, mais comme on ne peut ni évaluer sa crédibilité ni avoir un peu de recul, la valeur réellement informative est au final très
faible - voire nulle. Pourquoi alors le publier en tant que rédacteur en chef d'un journal ?
L'article débute ici
par une mise en garde similaire à l'article précédent, avec une diférence majeure. Plutôt "qu'un lycéen", TSR nous informe que cette information potentiellement explosive lui
provient d'une source "éprouvée à maintes reprises au cours de ces vingt dernières années" . On pourra convenir qu'ici, il ne paraîtrait pas incongru de publier un "témoignage" ...mais
nous ne sommes pas en France. La seule concession qu'on puisse leur faire est d'avoir mis une accroche en parlant directement du montant de la rançon - 20 millions de dollars - avant toute autre
information.
Deux paragraphes
sont consacrés aux informations en elle même : qui fut l'intermédaire de cette remise de rançon et a facilité le processus - l'épouse du gardien des otages - , et qui aurait payé ce joli magot -
trois agences fédérales américaines - , bref du très lourd et sacrément exclusifcompte tenudu poids
médiatique totalement disproportionnéqu'a pris ce thème.
Les deux paragraphes
suivants sont consacrés à la contextualisation de cette information : tout d'abord, on synthétise la signification textuelle des informations données précédemment, à savoir que"Cette libération, arme au poing et façon opération Ninja, ne serait donc qu'une vaste mascarade" . Le journal explique ensuite
que des doutes s'étaient déjà élevés chez les observateurs vu la perfection de l'opération, presque trop belle pour être vraie, mais également l'étrangeté de l'absence d'une quelconque vidéo de
cette dernière, tant on sait l'appétit que les états ont pour ce genre de démonstrations de forces militaire et de renseignement - l'histoire duPonantest là pour le prouver.
Enfin, les trois paragraphes deconclusion sont ce qui fait en partie le sel cette
profession ainsi que son caractère toujours indispensable :l'induction de plusieurs réflexions en faisant des liens entre les
évènements, dans l'article et donc chez le lecteur. Petit résumé :cette mascarade sert admirablementAlvaro Uribe, qui tente actuellement de modifier la Constitution colombienne pour
tenter de se faire élire pour un troisième mandat, et lui permet également de conforter la réussite de la ligne dure consistant à faire une guerre totale auxFARC- assez affaiblis pour le moment
- et à refuser toute négociation tant que tous les otages ne seront pas libérés.
L'article est bien évidemment
contextualisable plus largement par la mise à disposition, dans un onglet qui y est inséré, des différents matériaux disponibles, avec des vidéos, du son et d'autres articles ; ainsi qu'une vidéo
directement cliquable sur la même page que l'article. Ca, c'est du rich média bien fait,tel que le décrit Alain Johannès. Je vois difficilement, en tant que lecteur exigeant et même chiant - celui qui il y a trente ans envoyait des lettres à son journal toutes les semaines
- , ce que j'aurais pu demander de plus. La TSR devrait s'assurer ainsi d'un large coup de publicité "à l'ancienne", et ce grâce à un article à la mise en page très moderne.
PS : concernant l'article de la TSR, j'ai bien conscience qu'une manipulation par la source est toujours possible, toutefois vu les précisions apportées par les journalistes, on peut
décemment penser que cette version des faits est la bonne.
PPS : par ailleurs, je tiens à exclure leCanard Enchaînéde mes péremptoires assertions sur la disparition des scoops "à l'ancienne" , qui peut-être par connaissance de son lectorat et sa non-recherche de
l'audience à court terme par absence de la toile, fournit en général des informations réellement inédites, et surtout assez bien traitées journalistiquement - pas commeBakchich, qui parfois se complaît un
peu trop dans le satirique pour oublier de provoquer la réflexion - , même si personne n'est à l'abri d'une approximation ou d'un parti pris un peu trop visible.
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