De la sémantique et des sans-papiers

Publié le par Moktarama


       
L'actualité fut riche ce week-end concernant les sans-papiers et l'application des détestables lois Sarkozy - trois lois en quatre ans - sur l'immigration, entre ce billet de Maître Eolas montrant bien toute l'inhumanité desdites lois Sarkozy - notamment en ayant réduit fortement tous les délais éventuels de recours devant un juge administratif ces réductions de délai datent de 1989, merci à Maître Eolas pour la correction, allez voir son blog si vous voulez des détails sur les lois Sarkozy, ça m'évitera de dire des conneries - ; et l'incendie du centre de rétention administratif de Vincennes après le décès d'un sans-papiers qui n'avait pas accès aux soins, malgré ses demandes répétées.

        Il semble d'ailleurs que la situation dans les centres de rétention administrative - CRA - soit de pire en pire, entre nourriture périmée, manque criant de places, de douches, de sanitaires, et l'infirmerie qui se contente de donner des antalgiques aux retenus, malgré la situation médicale grave de certains. Avec certes quelques aménagements dernièrement pour le centre de Vincennes, mais à 280 détenus cela semble ingérable de toute manière.

        Mais ce n'est pas ce qui m'intéresse aujourd'hui, les sujets précédents étant traités par la blogosphère et la presse en ligne. Ce qui m'intéresse, ce sont deux mots. L'un ne m'avait jamais étonné, l'autre, je l'ai lu très récemment et il m'a interpellé. Ces deux mots sont centre de rétention et retenu.

        Le CRA fut crée en 1981 pour qu'une structure légale et contrôlée puisse remplacer les locaux de la police, où étaient détenus les sans-papiers en attente d'expulsion de manière totalement illégale. Le mot retenu, quand à lui, est employé depuis je ne sais combien de temps, mais est apparu dans mon champ lexical via cet article de Rue89 concernant l'incendie du CRA de Vincennes.

Ces deux mots, en voici la définition qui s'approche le plus de leur usage dans les lignes ci-dessus :

  • Rétention : Action de garder par devers soi ce qu'on devrait mettre en circulation, ce qu'on devrait diffuser.
  • Retenu : Qui est contenu, freiné, réprimé.


        La rétention semble clairement supposer une faute, vu qu'on garde par devers soi ce qui devrait ne pas être gardé. On pourrait y voir une culpabilité du PS lorsqu'ils les ont mis en place et ont donc créé cet usage du mot. Ou la volonté de ne pas créer de centres de détention administrative, en se servant du caractère moins péjoratif de rétention. Ou bien encore la volonté de ne pas utiliser détention en estimant que ce n'était pas le cas, vu la brièveté des séjours et la différenciation avec une prison. Bref, quand on le lit, on se dit qu'il fallait bien trouver un mot, on ne tique pas plus que cela.

        Par contre, inséré dans un article sur un centre de rétention, le mot retenu prend clairement une allure presque comique, si ce n'était à propos de gens traités de façon inhumaine par notre propre pays. Comprenez : on a été retenu par les embouteillages, par le retard de son avion, par un ami bavard, pour des milliers de raisons...Mais retenu par l'Etat français, je ne connaissais pas ! Quand on est dans un batiment clos, ceint de barbelés, sans visite quelconque possible, sans médicaments, sans hygiène et sans aucune liberté d'action, on n'est rien d'autre qu'un détenu ou qu'un prisonnier. On n'est pas retenu.

        Vous allez m'écrire que je coupe les cheveux en quatre. Peut-être. Mais je suis surpris que personne n'ait relevé ce surprenant glissement sémantique, ne serait-ce que les médiateurs des journaux. Car, n'en déplaise à certains et en dehors de toute volonté comparative, il faut se souvenir que modifier la langue n'est jamais innocent, surtout sur ce genre de sujets. Et utiliser le mot rétention ou retenu pour ce qui est clairement de la détention et des détenus ou prisonniers, c'est une assez large différence, tant ce que ces mots induisent est différent. Dans un cas, c'est un désagrément passager, dans l'autre c'est une situation difficile mentalement, surtout quand on rappelle que c'est pour la plupart des sans-papiers la première expérience carcérale.

        Et il me semble fort dommageable que la presse ne se soit pas posé cette question, car utiliser les mots justes est bien le premier devoir du journaliste. Je rappelle que c'est par là que commencent toutes les entreprises idéologiques, qu'elles soient d'extrême-gauche ou d'extrême droite. Par le discours et les mots employés, de dictature du prolétariat à untermensch. Et personnellement, je n'aime pas ce genre de glissement sémantique, la langue française me semblant suffisamment riche pour ne pas avoir à inventer des mots - hors nouvelles technologies bien sûr.

        Il est également étonnant que centre de rétention, que j'entends depuis toujours, ne m'étonne pas, alors que retenu le fait de manière forte. Comme quoi, 25 ans d'application, et ceux qui sont nés après ont totalement intégré le terme, pourtant pas évident au niveau du sens. Honte au PS pour cela. Mais on voit alors bien toute la perversité du détournement de la langue pour servir des objectifs politiques. Et si, comme les journalistes le font, on applique sans distinction ou réflexion ce détournement de la langue opéré par les politiques, en passant par exemple de centre de rétention à retenu, alors on est non seulement en faute, mais en plus on sert de caisse de résonance à la volonté politique.


PS : par ailleurs, on remarquera avec intérêt que la presse anglo-saxonne, en l'occurence
dans cette dépêche, l'agence Reuters, nomme les centres de rétention administrative des deportation centres.

Publié dans En France

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J.Ph.CH 28/06/2008 15:45

"...Je rappelle que c'est par là que commencent toutes les entreprises idéologiques, qu'elles soient d'extrême-gauche ou d'extrême droite. Par le discours et les mots employés, de dictature du prolétariat à untermensch." Quel confusionnisme ! Quel amalgame ! Quel ignorance et inintelligence de l'Histoire ! Quelle démagogie (ce rapprochement semble si évident, hein ? n'a même pas besoin d'être pris sous une loupe critique...! Si ça, ce n'est pas une entreprise idéologique, qu'est-ce que c'est ? Et vous pensez que l'entreprise, l'action, qui consiste à massacrer des populations entières sous le qualificatif de "sous-hommes", c'est de l'idéologie ? Non, pas du tout : c'est une pratique, réelle, concrète. C'est la notion de "sous-homme" qui est de l'idéologie. Quant à dictature du prolétariat, c'est (c'était) tout sauf de l'idéologie : c'était une méthode, une tactique, jamais réellement mise en pratique pour beaucoup de raisons, afin de vaincre et d'en finir avec la dictature, réelle, concrète, pratique, elle, de la bourgeoisie, celle qui conduit aux guerres, à la misère, à la déchéance et à la mort de milliards d'humains. Mais aussi : Quel rapport avec les "petits" euphémismes, tel que "retenu" pour "détenu" en effet si coutumiers aux maîtres du monde pour faire passer leurs saloperies ? A la différence du lombric, j'ai l'impression que vous, malgré votre belle assurance, vous vous contentez de rester au ras du sol, à la surface des choses : et ça, c'est de l'idéologie... Amicalement.

Moktarama 29/06/2008 18:06


Ce que j'essayais d'expliquer, c'est que c'est par de "petits mots" , comme vous dites, que les esprits se manipulent. Cette "surface" est capitale, c'est par la langue qu'on se construit. Un
exemple plus actuel pourrait se faire avec la Flandre, dont les élèves sont manipulés depuis des années.

Enfin, m'expliquer que la dictature du prolétariat, c'est tout sauf de l'idéologie, c'est un peu gros. De la part d'un bourgeois assassin, amicalement.


Didier Goux 27/06/2008 19:44

D'accord avec vous pour employer les mots justes. Parlons donc des clandestins, en lieu et place des "sans-papiers". Car, des papiers, la plupart en ont : ceux de leurs pays d'origine.

Moktarama 29/06/2008 17:42


Une remarque très juste. Merci à vous, c'est une erreur que je ne referais pas.

D'un autre côté, toute une partie d'entre eux n'a réellement pas de papiers, je pense notamment aux réfugiés politiques. Faudra que j'y réfléchisse au prochain billet sur le sujet.


PS : c'est insupportable, les fenêtres qui surgissent quand on se connecte sur votre site. Faites quelque chose, j'ai eu l'impression d'être sur un site de cul.


Eolas 24/06/2008 16:28

On peut faire beaucoup de reproches aux lois votées par l'ancien ministre de l'intérieur, mais elles n'ont pas touché au délai de recours de 48 heures, qui existe depuis 1989.

Moktarama 24/06/2008 19:32


Noooooonnnn !!!! Moi qui étais si heureux de dire de moins en moins de conneries sur le droit grâce à votre blog, voilà que je tombe direct dedans. A ma décharge, c'est votre mention du délai comme
arme fatale du législateur dans un de vos précédents billets qui m'a amené à penser que ce délai de 48h était dû à notre président :-)

Je me flagellerais avec des orties fraîches pour la peine, Nicolas Sarkozy n'a pas besoin de ça, il en fait bien assez par lui-même pour que je n'en rajoute pas. En plus, l'erreur est dans le
premier paragraphe, ça la fout un peu mal...

Mais nonobstant - c'est mon mot du jour - mon erreur, merci pour le commentaire, ça fait toujours plaisir de savoir qu'une telle sommité a lu un de mes billets, et la correction reste douce du
coup.



T. 24/06/2008 14:07

Votre question est pertinente, mais mérite quelques éclaircissements. D'un point de vue purement juridique, le terme de "détention" est réservé aux enferments de nature judiciaire (cf. détention provisoire, centre de détention - qui est une prison pour les longues peines, etc.). Or, la "rétention" est une mesure administrative (donc qui ne suppose pas la constatation d'une infraction ou l'existence d'un faisceau d'indices pouvant laisser croire que etc.) qui, en théorie, n'existe pour pallier d'une part la reconduite immédiate à la frontière (ce qui devrait être le cas systématiquement après expiration des délais de recours sur la décision administrative de RALF), d'autre part l'assignation à résidence (qui existe juridiquement, mais nécessite des garanties de représentation que les intéressés n'ont généralement pas).En conséquence (désolé d'être parfaitement cynique), on n'est pas un prisonnier, mais une sorte de voyageur en transit.

Moktarama 24/06/2008 19:26


Mais alors, pourquoi cette redondance dans les termes ? Pourquoi centre de rétention administrative ? Si je ne m'abuse, on ne dit pas "centre de détention judiciaire" .

De plus, le fait que la rétention soit appliquée au final uniquement dans ce cas précis me semble pour le moins hautement douteux.

Bref, je ne blâme pas les juges, mais plutôt les députés et sénateurs qui ne se sont pas posés la question de requalifier ces termes. Je ne vois pas en quoi "centre de détention administrative"
serait contraire au droit. Surtout quand la faible durée (un ou deux jours) des séjours devient de moins en moins une vérité.

Par ailleurs, dire de quelqu'un en CRA qu'il est un "retenu" , je trouve ça très très moyen compte tenu de leur situation.