Conflit entre Russie et Géorgie : jeux diplomatiques

Publié le par Moktarama


        Je vous ai déjà longuement parlé du conflit russo-géorgien qui est en train de brutalement se réchauffer. En bien ça continue, et sur tous les fronts des affaires étrangères, je vous propose donc une petite chronique des dix derniers jours qui furent riches en péripéties.



        Le 5 mai, la Géorgie, en sus de son chantage à l'adhésion de la Russie à l'OMC, continue à tenter de faire pression et annonce son retrait d'un accord - signé en 1995 – de coopération aérienne entre les deux pays et qui établissait un systême de défense commune. La Russie ne bronche pas.


        Le 6 mai, Washington entre plus sérieusement dans la danse et critique directement la Russie pour ce qu'elle juge comme des « actions provocatrices » envers la Géorgie, Russie venant quelques jours avant d'envoyer illégalement des milliers d'hommes pour renforcer une force de stabilisation présente en Abkhazie depuis plusieurs années - sur mandat de la CEI.


        Le 8 mai, le président géorgien lui-même fait part de la possibilité d'une guerre, se défendant d'être le déclencheur puisque, comme il le dit lui-même, "Nous n'avons même pas suffisamment d'unités de combats prêtes" – et il se fait livrer des cargaisons d'armes de Turquie pour améliorer quelque peu l'état de la très faible armée géorgienne. Dans le même temps, la Russie annonce un possible renforcement – encore – des milliers d'hommes déjà présents en Abkhazie. Les indépendantistes abkhazes, quand à eux, annoncent avoir abattu un second drône géorgien, ce que le ministère de la Défense de Géorgie dément formellement.


        En fait, la Russie continue son total double jeu diplomatique, en se défendant totalement d'être la source des troubles mais au contraire d'empêcher la Géorgie d'occuper illégalement un territoire qui se veut indépendant et qui tente de résoudre ces conflits par la force, niant totalement toute implication. Dans le même temps, elle essaye d'étouffer les velléités européennes via sa politique énergétique. Et soutient sur le terrain les indépendantistes abkhazes et ossètes du Sud, empêchant par ces continuelles implications la naissance d'un quelconque processus démocratique – pouvant aboutir ou non à l'indépendance librement décidée.


        Le 9 mai, les ministres des affaires étrangères de 4 pays européens annoncent leur venue le lundi suivant à Tbilissi pour soutenir l'Etat géorgien. Et c'est là qu'on voit toute l'efficacité des maneuvres russes, en effet les pays européens engagés sont : Slovénie, Suède, Pologne, Lituanie.


        Le 12 mai, les ministres de ces pays – plus la Lettonie – se rendent à Tbilissi et promettent de faire avancer le dossier au sein de l'UE, le double jeu russe y a fatalement été évoqué. Il semblerait que les Russes veuillent mettre ce sujet sur la table au sommet UE-Russie des 26 et 27 juin 2008, auquel cas les pressions seront fortes jusque-là, pour arriver en position de force en face d'une UE vue – à juste titre – comme faible, divisée et facilement manipulable, en tout cas plus que les USA avec lesquels la Russie est déjà en train de négocier ferme, comme à la « belle époque » de la Guerre Froide.


        Le 14 mai, la Lituanie ne s'en laisse pas compter et bloque temporairement les négociations du traité stratégique entre UE et Russie, estimant l'attitude de la Russie peu coopérative sur ces conflits latents. Décidément, les « petits » pays européens sont bien plus importants qu'on ne le pense, car détachés sur nombre de sujet – contrairement aux gros qui craignent toujours pour leurs contrats – et parfois bien meilleurs démocrates que les fondateurs.


        Toujours ce 14 mai, nos médias se sont quelque peu glorifiés avec des titres du style « Grâce à Paris, Tbilissi aurait évité une guerre avec Moscou » , la Géorgie ayant communiqué via la télévision géorgienne sur l'évitement d'une guerre qui a failli se déclencher vers le 5 mai, et ce grâce à d'assidus coups de téléphone entre Bernard Kouchner et son homologue russe Sergueï Lavrov. Ce n'est pas totalement impossible – bravo à Nanard, ce serait sa première réussite en 1 an - , pour ma part j'y vois surtout une volonté de réussir à mieux impliquer les pays européens, et permettre une meilleure couverture médiatique internationale de la part de la Géorgie. Mise à jour 1h après parution : visiblement je ne suis pas le seul :-)


        Aujourd'hui 16 mai, on bascule dans le grand-guignolesque des meilleurs jeux diplomatiques : ainsi, la Russie a annoncé il y a quelques heures avoir capturé en Tchétchénie un citoyen à passeport russe et né en Géorgie, qui aurait « avoué » au FSB avoir reçu des sommes en dollars d'agents secrets géorgiens ou par Western Union. Il aurait été chargé d'établir des contacts avec les indépendantistes tchétchènes, mais aussi de surveiller les mouvements de troupes russe et de recruter pour les services géorgiens des soldats et officiers russes. Comme de bien entendu, la Géorgie réagit comme une vierge outragée, qualifiant la com' russe de « manipulation primitive ».


        Cela vous donne une bonne idée de la température des relations diplomatiques entre les deux pays. Dans tous les cas, les russes mettent visiblement beaucoup de moyens pour persuader l'Europe et les USA que la Géorgie est un « méchant » qui oppresse les abkhazes et les ossètes. On en est à peu près au même point qu'il y a dix jours et il faut toujours que les grands pays européens se réveillent si on veut éviter que la Russie ne se croie tout-permis et finisse par annexer de facto l'Abkhazie et l'Ossétie du Sud.

 

Publié dans Dans le monde

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