« Aujourd'hui, l'espace des libertés progresse en Tunisie »

Publié le par Moktarama


        C'est ce que notre cher président Sarkozy a déclaré cette semaine lors de son voyage de trois jours en Tunisie. Alors, je vais vous laisser relire cette déclaration. Calmement. « Aujourd'hui, l'espace des libertés progresse en Tunisie » . C'est en quelque sorte la nouvelle de l'année pour les tunisiens, qui doivent être sacrément heureux de voir affirmé par le Président de la patrie d'origine des droits de l'homme et du citoyen que leur liberté progresse, depuis plus de 20 ans que Ben Ali tient leur pays d'une main de fer.

        Par ailleurs, Sarkozy a visiblement emmené dans ses valises sa secrétaire d'Etat aux droit de l'homme uniquement pour faire bien en France. En effet,
Rama Yade a été tenue de la fermer, de laisser la première dame faire le social - elle a visité un orphelinat, on croirait voir lady Di - et les grands garçons vendre leurs armes et leurs industries.

        Il faut bien dire qu'en tant que premier partenaire économique de la Tunisie bienveillante, y en avait des contrats à signer. Mais aussi des accords migratoires, Sarkozy
louant la main d'oeuvre tunisienne et l'intelligence française, en expliquant que nous accepterons volontiers de former les élites tunisiennes. Après le discours de Dakar, il va vraiment falloir que quelqu'un explique à Sarkozy et Guaino que la colonisation est finie depuis 50 ans, on va pas se réenfermer dans les mêmes schémas.

        Parce que depuis que Nicolas "je ne serrerais pas la main à Poutine et aux dirigeants qui ne reconnaissent pas Israël" Sarkozy s'est mis à la realpolitik, il a fait plus que mettre de l'eau dans son vin, il a carrément jeté le vin ! En effet, il n'est même plus question de parler des droits de l'homme ou de peser dessus diplomatiquement, mais simplement de
"faire avancer les choses" et de "comprendre des réalités" . Il est beau le pays des droits de l'homme ! Mais enfin, la France peut-elle encore être considérée comme telle ?

        Par ailleurs, la presse web a fait un assez bon travail de couverture de fond sur la Tunise, notamment
Bakchich qui a fait un gros dossier sur la réalité de la Tunisie des Ben Ali et Trabelsi. La meilleure preuve en étant que Bakchich est inaccessible sur le net tunisien, tout comme Youtube et Dailymotion. J'en donne quelques extraits des articles dans le désordre, à titre informatif et pour les éventuels lecteurs tunisiens :

Au mois de juin dernier, Paris était au plus mal avec Tunis. Cela faisait des années que Ben Ali et ses flics réclamaient la disparition de l’Audace. Cet excellent journal, qui défendait l’idée démocratique et la laïcité, n’était diffusé qu’à quelques centaines d’exemplaires. Le magazine n’était vendu, et de façon irrégulière, que dans quelques kiosques parisiens. Un seul journaliste, mais il est vrai de qualité, en assurait la réalisation. Peu importe ! Ben Ali exigeait de la France que cette publication soit anéantie. La paranoïa de ce régime de sous préfecture est sans limites. « Ben Ali est un flic, et c’est un flic qui est con », avait déclaré avec justesse Hubert Vedrine, ancien ministre socialiste des Affaires étrangères.
Si l’Audace n’était pas interdit, les Tunisiens promettraient de mettre fin à toute coopération en matière de terrorisme. La menace fut jugée réelle, place Beauvau : on dépêcha à Tunis, durant l’été dernier, de hauts responsables de la DST. Lesquels parvinrent, à leur retour, à négocier en douceur, avec le responsable de L’Audace, à qui on donna une nationalité française, la disparition de ce dangereux libellé. Bien joué !


        Décidément, j'apprécie toujours autant
Hubert Védrine. Qu'elle était belle l'époque de l'accord informel ou la gauche et la droite ne prenaient aux Affaires Etrangères que des ministres compétents !


Le charmant régime tunisien du président Ben Ali ne recule devant rien pour museler les médias. Le chef de l’État figure d’ailleurs lui-même sur la liste des « prédateurs de la presse » érigée par l’ONG Reporters sans frontières (RSF). Un privilège qu’il partage avec les dirigeants de Corée du Nord, d’Érythrée ou encore de Guinée Équatoriale. La classe ! Il faut dire que la situation des médias dans la Tunisie de Ben Ali est tout simplement catastrophique. Dans l’édition 2008 du rapport annuel de RSF, on peut ainsi lire en guise d’introduction : « le chef de l’État contrôle le pays depuis 20 ans d’une main de fer et rien ne laisse augurer d’une quelconque ouverture ». Terrible quand on sait que Ben Ali a toutes les chances d’être réélu avec un score à la soviétique l’année prochaine...
Rien que pour l’année 2007, RSF indique que « pas moins de dix journalistes ont été agressés par la police et trois médias censurés. (…) Trois journalistes ont été poursuivis en justice. Deux d’entre eux ont été condamnés à des peines de prison ferme. » Quant à 2008, et bien, elle commence sur les chapeaux de roues ! On déplore déjà deux agressions policières. Ainsi, le 3 mars, Sihem Bensedrine, journaliste et présidente du Groupe de travail pour la liberté de la presse en Afrique du Nord ainsi que son mari, Omar Mestiri, directeur de la publication Kalima ont été séquestrés six heures durant et malmenés par la flicaille tunisienne qui a en outre copié le contenu de leurs ordinateurs. Puis, le 24 avril, la voiture de l’épouse du journaliste et opposant Taoufik Ben Brik a été vandalisée alors qu’une semaine plutôt des policiers ont menacé ce dernier de s’en prendre à sa famille. En à peine un trimestre, on déplore également la confirmation de la condamnation à un an de prison du journaliste Slim Boukhdir qui travaille comme correspondant du journal londonien Al Quds Al Arabi et du site web de la chaîne arabe Al-Arabiya. Sans oublier la lente asphyxie de l’hebdomadaire Al-Maoukif qui est régulièrement saisi de façon arbitraire.


        Je ne vois ici pas le moindre espace de liberté, tout ce qui n'est pas assez laudateur du régime est systématiquement pourchassé par l'Etat. Oser parler de progression, c'est cracher ouvertement sur les centaines de journalistes tunisiens qui ne peuvent pas faire leur travail et sont régulièrement menacés par le régime.


Le frère de Leïla, première dame de Tunisie, Belhassen Trabelsi, a encore fait de jolis achats. Il a mis la main sur un terrain de Sidi Bou Saïd, jadis propriété du Mufti de Tunis, et sur lequel il veut bâtir une vilaine bicoque de deux étages. Autre conquête immobilière de cet incorrigible : un jardin public de Tunis où il a fait construire un showroom pour les automobiles Ford, dont il est le représentant en Tunisie. Il faut le comprendre : depuis que les Émiratis ont investi dans le secteur immobilier, les prix se sont envolés...

Cerise sur le gâteau, Belhassen Trabelsi a également acheté pour la très modique somme de 60 000 dinars un lopin de terre de huit hectares situé dans une zone classée monument historique par les Nations Unies. Et pas n’importe laquelle puisqu’il s’agit du site archéologique des Citernes de Carthage. Ni une ni deux, Trabelsi a fait déclasser son lopin avec l’approbation du ministère tunisien de la Culture. L’Unesco a eu beau protester, rien n’y a fait. [...]

Qu’importe, cela n’empêche guère Imed Trabelsi de faire cracher les chefs d’entreprises tunisiens ! Tous les jours, à 8 heures pétantes, il téléphone à plusieurs d’entre eux et leur dit en substance : « Je suis le gendre du président Ben Ali. Il va effectuer un déplacement vers chez vous. Je vous propose un abonnement de 3 000 dinars (2 000 euros) pour préparer les banderoles de bienvenue. Je vous envoie tout de suite quelqu’un chercher le chèque. »

Autre épisode de la vie du rejeton Trabelsi qui en dit long sur ses mœurs : celui du Manhattan. Aaah, le Manhattan… L’an dernier, pour fêter l’anniversaire de sa fille, le consul des États-Unis à Tunis a réservé cette discothèque bien connue d’Hammamet. Faisant fi des portiers qui lui refusaient l’entrée arguant qu’il s’agissait d’une soirée privée, Imed Trabelsi parvient à s’imposer. N’est-il pas le gendre du président Ben Ali ? Sauf qu’à force de draguer lourdement les invitées américaines, italiennes et françaises présentes, Imed a fini par énerver le consul, l’obligeant à passer un coup de fil salvateur. Quelques minutes plus tard, l’intrus se trouvait sous bonne garde dans un 4x4 qui l’a ramené à Tunis. Le président Ben Ali n’a pas jugé utile de protester. [...]

La sœur du Général-Président, Najet Ben Ali, a raflé plus de 60% du marché tunisien de la friperie. N’étant pas de ce milieu, elle a décidé de « vendre » cette concession à des professionnels triés sur le volet et qui, moyennant finances, revendent les fripes en question. Il leur est toutefois formellement interdit de mettre la main sur les vêtements de luxe (soieries, fourrures…) qui représentent en moyenne 10 % de la marchandise. Celles-ci sont réservées à sœur Najet qui les asticote et les revend au prix fort (et du neuf) dans les sept boutiques de luxe qu’elle possède en Europe.


        Ca, c'est ce que je préfère dans les régimes autoritaires : la famille régnante. Je rappelle par ailleurs aux français que ladite Leila, pour imposer son lycée de l'élite à Tunis, a fait fermer le lycée français de Tunis qui ne rouvrira donc pas à la rentrée prochaine. Ainsi il ne faut pas s'étonner de ne pas avoir vu un seul officiel français s'y déplacer durant la visite officielle, les Airbus, c'est nettement plus important que la culture ou la francophonie, a visiblement décidé depuis son élection notre play-boy président.



 

 

        Voilà ce à quoi Nicolas Sarkozy a réduit notre pays : un petit marchand de contrats prêt à négocier sa crédibilité et son assise internationale auprès de tous les plus grands dictateurs de ce monde, qui croit que 30 milliards d'euros pour les 5 prochaines années valent mieux que 50 ans de crédibilité internationale monstrueuse en rapport avec notre poids réel. Nous sommes maintenant comme n'importe quel autre pays, et avons laissé à l'Allemagne le privilège de l'honneur - pour ce que ça vaut à notre époque - national et européen. Tant mieux pour les allemands, et tant pis pour nous.




Mise à jour du 02/05 : Un excellent article écrit par un tunisien est apparu sur AgoraVox, je vous le recommande chaudement, un autre épisode doit suivre.


Autre billet à propos des relations franco-tunisiennes

Publié dans Dans le monde

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