Tout d'abord, je tiens à saluer Jean-Luc Mélenchon pour être un des seuls hommes politiques à avoir quelque peu compris les usages du web, ça change de la communication à sens unique. Ensuite, utiliser le blog permet de compléter une interview qui est à l'emporte-pièce, à l'image de cet homme fort de la « gauche du PS » .
Passons la question sur Ménard – on se doute bien qu'ils ne peuvent pas s'encadrer, merci - ,
Mélenchon déclare ensuite à Marianne2 :
« De plus, je défends la laïcité partout et pour tous. Je refuse le mélange du religieux et du politique. Or ceux qui réclament
l'indépendance du Tibet (sous couvert de ne réclamer que son autonomie) sont des religieux. Ce n'est donc pas parce que j'ai un rapport critique au parti communiste de la Chine que je vais
m'avaler le Dalaï-lama et sa théocratie. Ce n'est pas parce qu'on était contre la dictature du Shah d'Iran qu'on devait obligatoirement être pour Khomeiny ! »
Jean-Luc, c'est bien beau tous ces idéaux, mais la laïcité universelle, c'est pas gagné vu que les pays laïcs se comptent sur les doigts d'une main de lépreux...j'exagère, y en a 7 ! La question tibétaine, est elle, avant tout une question de souveraineté, comparable en cela aux palestiniens, d'ailleurs les deux peuples se sont vus accorder des résolutions de l'ONU reconnaissant leur souveraineté et les abus faits par la Chine et par Israël.
Ensuite, bien sûr que sous couvert d'autonomie ils réclament l'indépendance ! C'est aussi ce que font les indépendantistes corses et basques, et pourtant comme au suffrage universel ils sont très minoritaires, ben jusqu'à nouvel ordre la Corse et le pays basque sont la France. Par contre, nous nions depuis plusieurs années aux Néo-Calédoniens leur droit à l'autodétermination, pourtant avalisé par l'ONU puisque la Nouvelle-Calédonie est considéré comme territoire en voie de décolonisation.
Ensuite, le boycott, tel que je l'ai compris du moins, consistait en ce que la Chine cesse ses abus répétés et connus des droits de l'homme en Chine y compris au Tibet. Dans l'absolu, le Dalaï-lama on s'en cogne, n'en déplaise aux tibétains. La Mairie de Paris ne s'honore d'ailleurs pas particulièrement en le nommant « citoyen d'honneur », il eut été justement plus honorable de simplement le recevoir, mais de ne pas avoir eu ses vapeurs lors du passage de la flamme à Paris en revenant sur la parole donnée à Robert Ménard de disposer une banderole en faveur des droits de l'homme en Chine.
Et j'adore tout simplement la dernière sentence, qui contredit tout ce que ce cher monsieur fait depuis deux semaines. En effet, si la Chine est le Shah d'Iran et le Dalaï-lama Khomeiny, alors comment interpréter ceci, issu de son premier billet de blog sur le sujet :
« Je ne suis pas communiste chinois. Je ne le serai jamais. Mais je ne suis pas d’accord avec les manifestations en faveur du boycott des jeux olympiques. Je ne suis pas d’accord avec l’opération de Robert Ménard contre les jeux olympiques de Pékin. Je ne suis pas d’accord avec la réécriture de l’histoire de la Chine à laquelle toute cette opération donne lieu. Je ne partage pas du tout l’enthousiasme béat pour le Dalaï lama ni pour le régime qu’il incarne. Pour moi, le boycott des jeux est une agression injustifiée et insultante contre le peuple chinois. Si l’on voulait mettre en cause le régime de Pékin il fallait le faire au moment du choix de Pékin pour les jeux. Il ne fallait pas permettre à la Chine d’être candidate. Il fallait le dire en Chine. Ce qui se fait est une insulte gratuite et injustifiée contre les millions de chinois qui ont voulu et préparent activement les jeux. Pour moi il flotte un relent nauséabond de racisme sur cette marmite ! »
En gros, il est contre le Parti communiste Chinois (le Shah d'Iran) mais estime qu'il fallait gueuler à l'époque du choix de la Chine par le CIO – ce que Ménard, aussi peu crédible qu'il soit, a fait - , le faire en Chine – c'est vrai que Ménard n'est pas allé avec un porte-voix en plein Pékin, désolé – et fermer sa gueule à propos des immenses dérives du capitalo-communisme du Parti, vu que bon, franchement, le choix est fait, on ne va quand même pas être des méchants racistes. Et le boycott des jeux de Moscou suite à l'invasion de l'Afghanistan, c'était du racisme aussi ? Pourtant, les Afghans n'étaient pas la population la plus démocratique du monde, mais encore une fois, c'est d'abord une question de souveraineté – dans le principe hein, parce que bien sûr l'objectif US était surtout de faire chier les soviétiques.
Un deuxième billet est donc paru, très fouillé, bien plus argumenté, et complétant idéalement l'interview :
1/Le projet politique du Dalaï-lama est théocratique et autoritaire : Jean-Luc est allé nous dépiauter la Charte des tibétains en exil,
leur constitution quoi. Et il est bien vrai que le dalaï-lama possède le pouvoir exécutif, promulguant les décrets et formant le gouvernement, à vie. Puisqu'il est à la fois le Président et Dieu
dans la constitution. Autant pour la démocratie. N'empêche que si un pays africain envahit le Gabon hautement démocratique d'Omar Bongo et le
proclame province, nul doute que tout l'arsenal diplomatique et militaire français se mettrait en route et fissa ! Je rassure les gabonais, ils n'auront pas à attendre 60 ans pour espérer revoir
leur cher président démocrate adoré. Ne nous voilons donc pas la face à l'ère de la realpolitik.
Puis on ne peut enlever que la Charte proclame solennellement la non-violence comme grand principe, ce qui est quoi qu'on en dise une amélioration certaine par rapport au PCC. Théocratique
certes, mais avec la religion la moins haineuse au monde.
2/Le vocabulaire du Dalaï-lama n'est pas acceptable : Là, Jean-Luc choisit intentionnellement de remuer la vase, et étonnamment de manière similaire à la propagande du PCC sur internet. Ainsi, il se scandalise du fait que le Dalaï-lama – qui n'y va certes pas avec le dos de la cuiller – tente fréquemment le parallèle avec l'Holocauste, et notamment parle systématiquement de génocide, notamment culturel. Pour ensuite insinuer que ce serait malsain vu qu'il fort bien connu dans sa jeunesse Mr Harrer – sans donner plus de précisions, le genre de rhétorique que j'adore - , dont on est logiquement censé se dire « avec un nom comme ça, y a anguille sous roche. »
Sauf que si faire le parallèle direct avec l'Holocauste est aussi douteux que quand les palestiniens le font, il est indéniable qu'un génocide culturel est à l'oeuvre, du même ordre que ceux faits par l'URSS sur les pays d'Asie Centrale, ou par la France et l'Angleterre en tant qu'empires coloniaux, et qu'un génocide au sens propre eut lieu lors des premières années de l'occupation chinoise – 1,2 millions de morts, quand même - , sans pour autant tomber dans le sensationnalisme.
Par contre,
je trouve assez honteux que Mélenchon se laisse avoir aussi bêtement par la propagande officielle chinoise qui circule actuellement sur internet, avec notamment une photo du Dalaï-lama
avec Heinrich Harrer, une bête accusation de nazisme quoi. J'adore quand on vante la finesse et la délicatesse de la culture chinoise ! Apparemment, l'info est en train
de faire le tour des médias français, avec quelques modifications cependant, par exemple dans ce « Rebonds » dans Libération. Harrer
s'est engagé dans la SA en 1933 puis dans la SS, connut Himmler, semblait un fervent national-socialiste, aurait participé à la nuit de Cristal, et était un grand champion de ski dès 1935. Il
alla en 1939 en Inde britannique avec d'autres alpinistes allemands pour gravir le Nanga Parbat dans l'Himalaya. Il fut interné dès le début de la guerre dans un camp de prisonniers, s'en évada
en 1944 puis arriva à rejoindre le Tibet ou il devint le précepteur du futur Dalaï-lama. Il y resta 7 ans, en tira un livre à son retour qui fut le succès hollywoodien que l'on sait 40 ans plus
tard, et pendant 50 ans fut un grand alpiniste. Il dit de son passé nazi « ce fut une erreur de jeunesse » . On peut en douter, par contre en profiter pour traiter le Dalaï-lama de nazi
– ou tenter de l'insinuer, l'intention est la même – c'est tout de même un peu gros ! Tant qu'on y est, autant dire que Benoit XVI aussi, et par la même occasion tout allemand ayant eu comme parent un
nazi épargné par les tribunaux de dénazification.
3/Le projet du Dalaï-lama c'est l'indépendance ethniciste : tout d'abord, je me répète mais il est évident que le projet du Dalaï-lama c'est l'indépendance, comme le projet du Hamas est l'indépendance, comme le projet des souverainistes québécois ! Je ne vois pas en quoi cela est choquant ou inacceptable. Demander une autonomie et viser ensuite l'indépendance n'a rien de criminel tant que ce sont les tibétains qui l'expriment, ce qu'ils font clairement depuis des années, le Dalaï-lama n'en étant que la partie émergée. Après, rien ne dit que l'autonomie ne leur conviendra pas, elle convient bien aux québécois qui sont pourtant très attachés à leur identité.
Mélenchon cite d'ailleurs un des grands discours du Dalaï-lama pour prouver ses dires – la mise en forme est de lui :
« Alors que se poursuit l’occupation militaire du Tibet par la Chine, le monde doit garder présent à l’esprit que, bien que les Tibétains aient perdu leur liberté, du point de vue du droit international, le Tibet reste aujourd’hui un état indépendant soumis à une occupation illégale ».
Jean-Luc a des citations pour prouver ses dire, mais il aime bien orienter le lecteur : ainsi, ce qui est important est mis en gras, tandis que « du point de vue du droit international » reste dans l'ombre. C'est bien commode, le gras et le soulignage, surtout quand on veut faire abstraction du fait que le Dalaï-lama n'exprime pas un point de vue personnel mais simplement une vérité du droit international.
Ensuite, il y a l'accusation ethnique : en effet le Dalaï-lama critique la venue en masse de chinois de l'ethnie Han, qui exactement comme tous les colonisateurs occupent immédiatement les meilleurs postes, commerces, administrations, laissant aux tibétains le choix de l'exil ou des travaux mineurs. Ah oui, et en même temps sont détruits les temples, pillées les réserves naturelles et entreposés les déchets nucléaires. On se croirait en Algérie ! Et certes, ce n'est pas parce que le Dalaï-lama n'est pas blanc comme neige - loin de là - que la Chine a le droit d'occuper le Tibet. Comme il n'était pas acceptable de garder l'Algérie compte tenu des énormes disparités entre natifs et coloniaux, même si cela ne justifie pas non plus les crimes du FLN.
Voilà, je crois que j'ai tout dit, ce billet est assez long, mais les billets de Mélenchon l'étaient, et je tenais à bien montrer que ce bonhomme ne me semble pas mû par de très sains idéaux, entre la reprise quasi-directe de la propagande officielle chinoise et une mentalité assez étriquée pour réclamer une laïcité que 99% des pays du monde n'ont pas. Pis si comparer le Tibet au Kosovo a un certain sens – et effectivement ni l'un ni l'autre ne sont tout blancs - , vouloir faire des analogies avec l'Afghanistan ou l'Irak me semble au mieux peu crédible, au pire assez déshonorant, jouer avec la peur n'est pas l'apanage d'un dirigeant politique responsable. Par contre, pour se mettre bien en vue avant le Congrès du PS, ça peut éventuellement être utile...
Mise à jour 01/05 : Plusieurs lecteurs me signalent que depuis 2003 on a réussi à chiffrer plus précisément l'ampleur des massacres des premières années d'occupation du Tibet. Ce n'est pas 1.2 millions mais 500 000 personnes qui ont été tuées. Ca reste assez volumineux, à mon avis, pour pouvoir parler du moins de tentative de génocide, dans une mesure similaire aux grandes déportations en goulags des peuples au sud de l'URSS dans les années 20 et 30 - tchétchènes par exemple - par les soviétiques, pour les remplacer par une population russifiée.
Mise à jour 05/05 : Je suis tombé sur un article très intéressant d'un éditorialiste Hong-Kongais via Courrier International, qui permet de bien comprendre l'opinion d'une immense majorité de Chinois. On y voit notamment l'absence totale de l'UE dans le ressenti international, et l'absence de culpabilité quelconque des chinois engendrée notamment par le manque de cohérence total du discours US sur les droits de l'homme, extrêmement nuisible. Une réponse d'un français en Chine à cet article illustre parfaitement également le phénomène du "bof, on s'en fout, c'est pas nos oignons, pis on nous dit que c'est des criminels" qui touche les chinois, et qui est souvent la raison du maintien sans remise en cause des pires atrocités étatiques.
Ceux qui se demandent ce qu'est un flux RSS ou un agrégateur de flux RSS peuvent consulter cet article : "Les flux RSS : qu'est ce que c'est ? comment s'en servir ?"
