« Quand Ben Ali se fait réélire, il fait assurer sa communication internationale par la France : le pays autoproclamé des droits de l'homme qui vend la dictature, ça a beaucoup de cachet et une certaine ironie. »

 

 

        Autant le dire tout de suite : je connais fort peu la Tunisie. Toutefois, s'il est un domaine que je suis avec un certain intérêt, notamment à cause des liens diplomatiques très forts qui existent entre ce pays et la France, ce sont bien les faces politique et médiatique du pays. Et de ce côté là, autant le dire tout de suite, c'est un véritable festival... qui rejaillit avec violence en France lorsque notre gouvernement se fait l'obligé du président Ben Ali, le plus souvent en minimisant voire en rejetant les appellations de « dictature » ou à tout le moins de « pouvoir autoritaire » .

 

        À ce titre, on se souviendra longtemps de la visite officielle de notre président Sarkozy en Tunisie, visite qui le vit déclarer avec l'aplomb qu'on lui connaît : « Aujourd'hui, l'espace des libertés progresse en Tunisie » , entre moultes tentatives de vendre au gouvernement Tunisien les produits navals et aériens de nos industriels de la défense et de fort LadyDiesques visites d'orphelinats de l'alors nouvelle épouse du président. Le tout au moment précis où la nouvelle tombait que le Lycée Français de Tunis apprenait sa fermeture imminente suite à la décision de la femme du président tunisien de créer un lycée d'excellence – Leila Ben Ali prenant subséquemment la décision de fermer préemptivement un des pôles d'excellence du pays, histoire d'être certaine d'avoir suffisamment d'élèves de la bonne société tunisienne pour son projet. Lycée qui n'eut pas l'habituel honneur de se voir gratifier d'une visite de la Présidence Française de la République, afin de ne pas accabler l'hôte tunisien du moindre reproche.

 

        Le festival de « l'excellence du pouvoir tunisien vendu par la France » , chers lecteurs, est en train de battre un splendide rappel dans les médias français à l'occasion du dernier spectacle en date organisé par le président Ben Ali : sa réelection pour la cinquième fois consécutive, avec un score à faire pâlir d'envie un Ali Bongo élu avec seulement 42 % des voix au premier tour. Autant le dire tout de suite, notre pays ne lésine pas sur les moyens lorsqu'il faut passer de la pommade sur un dirigeant ami de la France, et Ben Ali est un très bon ami de la France.

 

        Ainsi, seuls les trois télespectateurs du journal d'Arte eurent droit à un compte-rendu fidèle aux standards européens : la Tunisie d'un Ben Ali autoritaire et résolument opposé à toute liberté d'expression – notamment en torturant et emprisonnant les journalistes déplaisants depuis des années - venait d'assister à l'énième mise en scène d'un pouvoir quasi-absolu mais qui prétend depuis 20 ans vouloir amener le pays à la démocratie.

 

        Pour TF1, France 2, France 3, Canal + ou M6, avaient lieu hier des élections présidentielles en Tunisie, le président Ben Ali « très probablement élu » avait trois adversaires dont les noms ne seront toutefois pas cités, et les résultats ne seront pas connus « avant le lendemain » , le tout sur fond de grands spectacles du président tunisien et d'images vides de sens – qu'on pourrait résumer par des scènes de la rue tunisienne. Suivait à chaque fois l'interview par le présentateur ou la présentatrice d'un expert en général rattaché à la diplomatie française, où l'on apprenait, au choix ; que « Les femmes sont libérées grâce au président Ben Ali » [1] suivi de tout un tas de chiffres destinés à le prouver ; que « Le président Ben Ali a porté bonheur à la Tunisie car celle-ci a toujours un taux de croissance élevé malgré la Crise » ; que « La société tunisienne était très ouverte sous Ben Ali, dirigeant pas si étouffant que ce qu'on croit en Europe » ; le magnifique et inégalé « Soyons honnêtes, c'est Ben Ali ou Al Qaida, il est donc évident que la Tunisie se porte mieux avec Ben Ali qu'avec les islamistes que le bon président tient en laisse, évitant un bain de sang à l'algérienne » [2] ; sans oublier une assertion finale qui reprenait en général mot pour mot le credo des dirigeants autoritaires au Maghreb : « La démocratie exemplaire apporte souvent l'islamisme et le désordre, voyez les élections palestiniennes si vous en doutez, par conséquent un Ben Ali est bénéfique aux Tunisiens » . [3]

 

        Voilà voilà... dans le précédent paragraphe se trouve quasiment tout ce qui pourrait être reproché aux journalistes français qui exercent à la télévision, dans l'ordre : art consommé de l'euphémisme réducteur, précautions langagières gommant toute éventuelle aspérité dans l'information donnée, traitement de l'image oscillant entre l'absence de sens et le subjectif total pourtant nié dans le commentaire audio, le tout complété pour plus de crédibilité par l'intervention d'un envoyé spécial ou d'un expert dont la parole sera considérée comme d'évangile et hors de tout soupçon. [4]

 

        Là rentrent très directement en jeu le gouvernement français et sa politique étrangère, le bataillon des experts provenant souvent, en matière de politique internationale, du ministère des affaires étrangères ou d'organismes qui lui sont proches – sans même mentionner les divers ministres faisant également de la retape, ceux-ci pouvant être contredits poliment par le journaliste, à l'inverse de l'expert. Ces experts font en général bien leur travail, ce qui revient pour la réélection d'un aussi bon ami de la France à éviter que d'embarrassants débats ne naissent dans notre pays, surtout lorsque le pays en question a une telle proximité avec nous que ces débats pourraient déborder de manière malséante jusqu'à ses citoyens – chose d'autant plus probable que la télévision française est regardée en Tunisie et qu'il existe pour d'évidentes raisons historiques de forts liens entre Tunisiens et Français ayant de la famille là-bas.

 

        Cette présence de la diplomatie française dans des médias trop respectueux rejaillit bien évidemment à l'international, et le pouvoir tunisien sait parfaitement ce qu'il gagne à être désigné comme démocratiquement acceptable voire comme ayant un rôle positif dans en Afrique du Nord. La France tire également un bénéfice honorable des dirigeants autoritaires qu'elle soutient officiellement, en termes économiques comme politiques. Ce n'est pas Total et Ali Bongo qui démentiront cet état de fait cynique mais existant.

 

        Pour autant, les Français, quoiqu'on en dise fort attachés à l'idéal fondateur de la République – malgré une pratique personnelle de la chose souvent bien différente - , ne peuvent qu'être gênés lorsqu'ils observent dans leur lucarne certains de leurs représentants les plus officiels faire de la retape franchement bas de gamme pour des dirigeants dont le caractère néfaste et anti-démocratique ne fait aucun doute. Ils ne peuvent qu'être gênés d'autant que notre pays n'est pas avare de ses remontrances envers des pays ayant des liens diplomatiques plus faibles avec la République – même si cette habitude se rétracte aussi vite que ces pays signent des contrats avec nos présidents successifs.

 

        Les Tunisiens ont bien compris qu'il n'y a pas grand-chose à attendre de la République Française, ils n'en sont pas moins en colère de voir notre pays apporter sa (forte) crédibilité diplomatique à ce qu'ils considèrent sans fard comme un dictateur maffieux [5] . D'autant plus que nos médias télévisuels relaient avec passion le choix diplomatique fait par la République, ce qui n'est jamais plus difficile à voir que lorsqu'on est directement concerné par le sujet traité, ici le caractère positif ou négatif – pour ce qui est de la démocratie, ce n'est même pas au centre du débat, comme les propos d'experts décrits au début du billet le montrent - de la cinquième victoire électorale de Ben Ali pour la Tunisie et les Tunisiens. L'opposition tunisienne ne devrait pas hésiter à assumer le caractère néfaste de la République Française et des grands médias de notre pays dans son combat politique. Qu'elle sache toutefois que si elle accède au pouvoir de manière indiscutable, la France changera de cheval et la soutiendra indéfectiblement - pour peu qu'elle affirme lutter contre le terrorisme islamique.

 

        Sur le plan de la communication intérieure de la présidence de la République, on a toujours du mal à comprendre comment Nicolas Sarkozy peut continuer à essayer de vendre aux Français une présence militaire en Afghanistan au prétexte de la démocratie, tant il est évident que non seulement la République Française a souvent érigé en principe la souveraineté nationale dans ses relations internationales [6] , mais qu'en plus la diplomatie et la politique étrangère furent de tous temps guidées par le principe de réalité – que celui-ci soit nié ou assumé par les pouvoirs en place. Quand la République Francaise soutient sans scrupule aucun les dictateurs des pays considérés comme amis, on voit mal comment elle s'imagine rendre crédible l'idée qu'elle combat pour la démocratie dans les pays où elle est militairement présente...

 

 

 

 


Notes

 


[1] C'est oublier complaisamment que c'était déjà largement le cas sous Habib Bourguiba, précédent président de la Tunisie et lui aussi dictateur au long cours.


[2] Ce qui est évidemment une infamie à tous les niveaux, la raison la plus cruciale étant que la popularité des groupes islamistes absents du pouvoir national dans le monde culturel musulman est inversement proportionnelle à la popularité des dirigeants en place.


[3] Je n'ai pas vu tous les JT des trois derniers jours, et je sais que certains se sont fendus des remarques faites à longueur d'années par Amnesty International, mais aussi que l'expulsion de la journaliste du quotidien Le Monde a fait quelques vagues. Dont acte.


[4] Et je n'aborde même pas ici les spécificités de certains médias, comme pour le groupe Bouygues qui sait tout le bénéfice qu'il pourra tirer en termes d'appels d'offres tunisiens d'un TF1 complaisant – et les pertes engendrées par la colère d'un Ben Ali à son égard.


[5] Contrairement aux discours entendus ce week-end, la croissance ne remplace pas avantageusement la liberté d'expression...


[6] Et ce pour des raisons historiques telles que la fondation de ladite République Française. Ce qui, bien évidemment, ne signifie pas qu'elle s'abstienne de soutenir l'homme supposé fort des pays autoritaires. Ali Bongo dut ainsi le soutien de la France non à ses liens personnels d'amitiés, mais au jugement que celui-ci l'emporterait de toute manière, CQFD : la France n'avait pas d'intérêt à ne pas se prononcer voire à dénoncer ses actions, et tout intérêt à se faire bien voir du futur dirigeant autoritaire du pays.

 


Mardi 27 octobre 2009 2 27 /10 /Oct /2009 14:10
- Par Moktarama - Publié dans : Dans le monde
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Comment les élus républicains sont en train d'atteindre - et de franchir allègrement - les limites de la décence législative, en se prononçant contre la loi la plus consensuelle présentée depuis longtemps, et au mépris de ce qu'eux-même clamaient il y a un mois à peine, en défendant indirectement l'entreprise Halliburton face à une victime de viol en réunion. Avec des bouts de Jon Stewart en guise de conclusion, pour en rigoler malgré tout.


        L'histoire commence en 2005. Une employée américaine de l'entreprise de travaux publics Halliburton - un peu le Bouygues américain pour offrir un point de comparaison - , entreprise massivement présente pour la reconstruction de l'Irak avec des fonds du gouvernement américain, se fit violer dans ce pays par plusieurs de ses collègues après avoir signalé à maintes reprises leur comportement sexiste. Lorsqu'elle dénonça ces faits à son superviseur, elle fut enfermée dans un local et ne dut son rapatriement saine et sauve aux États-Unis qu'à l'appel de ses parents à leur élu local - après qu'elle ait réussi à les prévenir.

        Revenue aux États-Unis, on lui expliqua alors que son contrat de travail comportait une clause l'obligeant à passer par une procédure d'arbitrage dont les membres seraient choisis par Halliburton, et lui interdisant d'assigner en justice cette même société pour avoir fermé les yeux sur ce viol en réunion. Une situation hallucinante en France, moins aux États-Unis - une telle clause étant tout de même très rare - , société judiciarisée jusqu'à l'extrême - en France, les clauses d'arbitrage ne se rencontrent que dans les contrats à la limite du léonin comme ceux des assurances et autres sociétés amoureuses du consommateur.

        Cette année, le nouvellement élu sénateur du Minnesota - et ancien présentateur-humoriste - Al Franken, pour sa première proposition de loi, avança l'idée que ce genre de clauses seraient désormais prohibées pour toute entreprise sous contrat avec le gouvernement, comme Halliburton en Irak. Sur cent sénateurs - nombre total - , il se trouva trente sénateurs, tous républicains, pour voter contre cette loi, défendant au passage de manière véhémente la non-irruption du gouvernement dans les contrats privés y compris lorsque des fonds publics étaient en jeu. Parmi ces sénateurs, on trouve le candidat malheureux aux élections présidentielles de 2008, John McCain, ce qui est significatif tant celui-ci est habituellement considéré comme un "modéré" au sein de son parti.

        Mais là où la schizophrénie devient palpable, c'est quand on se souvient qu'il y a un mois à peine, le parti républicain réclama avec fracas que l'association pro-démocrates - et fort puissante - ACORN se fasse couper tout son financement public, après la parution de vidéos montrant un faux maquereau et vrai journaliste se faire recommander les meilleurs moyens de donner au parti démocrate en mentant de A à Z, et se voyant au passage délivrer qualques conseils pour mieux exercer son faux métier - y compris avec des mineures. Les républicains se jetèrent dessus avec des mots - certes justifiés - extrêmement durs, s'impliquant avec passion pour couper le robinet. 

        On connaît cette tendance chez tous les politiques, dont la morale est souvent à géométrie variable en fonction de l'appartenance de la personne ou de l'entité impliquée. Toutefois, rarement dans l'histoire de la politique j'aurai vu deux positions opposées défendues alternativement avec aussi peu d'intervalle temporel, et encore moins à propos d'un sujet aussi impossible à retourner que la couverture d'un viol en réunion par une entreprise qui tire des revenus non négligeables de fonds publics et impose par contrat son arbitrage aux éventuels employés concernés. 

        Pour reprendre le bon mot de l'humoriste américain Bill Maher, bon mot appelé, à n'en pas douter, à un avenir brillant tant il décrit parfaitement le chemin que prend un parti qui n'aura jamais été autant agressif - dans un pays où les accords bipartisans étaient légions  : " Les élus républicains se sont déplacés à l'hôpital psychiatrique. "

        De manière tout à fait étonnante, le retentissement médiatique de ce vote fut quasiment nul - moins d'une centaine d'articles sur Google Actualités à ce jour - , et la diffusion sur l'émission satirique The Daily Show d'un passage à ce sujet ne semble pas particulièrement déplacer les foules médiatiques compte tenu de la force du sujet - on trouve bien quelques articles, mais rien de massif - ; malgré le fait qu'elle est une des séquences les plus cruelles de ces dernières semaines pour les républicains. Je vous présente ici ladite séquence sous-titrée en français, afin de finir sur une note comique ce qui ressemble fortement à la décadence pourrissante d'un courant de pensée qui essaima - pour le meilleur comme pour le pire - dans le monde entier à la faveur des années 80 et de la Reagan-mania.

 






Autres billets concernant The Daily Show ou le paysage électoral aux États-Unis



 
Mardi 20 octobre 2009 2 20 /10 /Oct /2009 15:25
- Par Moktarama - Publié dans : Dans le monde
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Je ne ferai pas un énième billet indigné à propos de la candidature officielle de Jean Sarkozy à la présidence du conseil d'administration de l'EPAD en remplacement d'un Patrick Devedjian atteint par la limite d'âge de 65 ans [1] . Ni à propos de l'évidente préparation faite depuis une année par l'Elysée afin de présenter un terrain apte à une victoire en rase campagne par un Jean Sarkozy qui occupera ici un poste certes largement honorifique, mais qui permet à son président de père de garder la haute main sur les innombrables affaires passées et à venir du département le plus riche de France – et dont l'élection à la présidence du Conseil Général dans deux ans sera la prochaine étape - , étant entendu qu'on n'est jamais mieux servi que par soi-même. Pour cela, il vous faudra payer les 1,20 € du Canard Enchaîné, dont le numéro de cette semaine contient en page quatre un article fort complet à ce sujet.

        Ce qui me semble particulier dans cette petite histoire politique est ici l'inefficacité totale de la communication élyséenne au niveau national, alors que celle-ci est fort bien rodée et habituellement classable dans les toutes premières au niveau mondial dans le domaine du virtualisme. Ce mot, lancé par l'auteur de la publication – maintenant payante à 90 % - Dedefensa [2] , vise à caractériser une propagande/communication qui, plutôt que de s'embarrasser de ce qui est considéré communément comme la réalité des faits [3] afin de modifier sa perception par les cibles – nous, en ce qui concerne la communication élyséenne - , la crée autour d'elle.

        Quelques exemples semblent ici nécessaire pour clarifier le terme : le virtualisme, c'est le ministre irakien de la propagande qui déclare alors que les troupes américaines sont dans Bagdad que « L'armée américaine va subir une terrible défaite menée par la glorieuse armée irakienne » , c'est le projet de chasseur américain JSF décrit comme à la fois le plus évolué et le moins cher tout en étant dans les temps alors que tant les plannings à ce sujet que la réalité des essais démentent mois après mois ces affirmations, c'est l'UMP se décrivant comme une force progressiste opposée à la réaction depuis deux ans maintenant [4] , c'est le G20 s'autocongratulant d'avoir éradiqué les paradis fiscaux et les bonus au sien des établissements financiers. Cette communication ne part pas d'une vision communément acceptée, qualifiable de réalité dans une certaine mesure, elle invente sa propre vision et l'impose à toute force jusqu'à ce que cette perception commune qualifiée de réalité soit modifiée.

        Le virtualisme a pour l'instant démontré une immense efficacité. Celle-ci ne se trouve mise en danger que lorsque la vision commune modifiée de la réalité se brise sur les rivages de faits que telle ou telle cible – les Français pour l'Elysée, les experts militaires pour le JSF, les experts économiques pour les G20 – voit comme absolument incompatible avec cette réalité. Il en est ainsi, pour reprendre les précédents exemples, lorsque n'importe quel Irakien pouvait constater l'échec de son armée. Il en est de plus en plus ainsi pour le JSF au fur et à mesure que rien ne vient appuyer les affirmations présentées comme Réalité depuis dix ans, la moindre d'entre elles étant que l'avion n'est toujours pas en production – et que son prix reste inconnu alors que la production en série est décrite comme imminente. Il n'en est pas de même pour le G20 : le virtualisme déployé à ces occasions conserve pour l'instant sa pleine efficacité, ainsi les paradis fiscaux ont totalement disparu du champ médiatique, et les bonus feront élégamment de même lorsque les diverses lois – en forme de bandages sur des jambes de bois – seront passées.


Nicolas Sarkozy, maître du virtualisme à la francaise

        Mais revenons à nos moutons, en l'occurence le virtualisme habilement déployé depuis l'accession à la présidence d'un Nicolas Sarkozy maître de la communication politique. Nous avons ainsi assimilé que nos chercheurs étaient à la traîne et le CNRS une institution néfaste [5] , que Nicolas Sarkozy ministre de l'Economie avait personnellement obtenu une baisse des prix généralisée de la part de la grande distribution – vous en souveniez-vous ? - , que le « confort » des installations sanitaires destinées aux populations illégalement migrantes était un facteur essentiel de leur venue dans notre pays, que le changement quel qu'il soit était systématiquement positif [6] ; et j'en passe et des meilleures, chacun dans son domaine pourra reconnaître telle ou telle intervention gouvernementale.

        Cette communication élyséenne est d'une immense efficacité, capturant à son bénéfice tant les biais des médias modernes [7] que les faiblesses politiques inhérentes aux partis ou groupes d'opposition [8] . A la différence d'une communication « classique » , le virtualisme ne permet aucun débat, puisqu'il décrit la Réalité. Ainsi, si le CNRS ne fonctionne pas, le seul débat possible portera sur sa suppression, ou sa « réforme » , et toute assertion visant à le conserver sera forcément « archaïque » , voire « réactionnaire » . De la même manière qu'aux Etats-Unis, le miraculeux JSF ne peut être mis en doute puisque le programme est déjà au-delà de toutes les espérances. Ainsi, on pourra considérer le virtualisme comme une communication absolue, poussée à un tel paroxysme – permis notamment par une profusion médiatique dont internet fait éminemment partie – qu'on serait amené à le considérer comme le versant ultra-médiatique de ce qu'on voyait comme basse propagande à l'époque ou les médias se comptaient sur les doigts des mains et des pieds [9] .

        Nicolas Sarkozy a réussi ce que personne dans le champ politique n'aurait cru possible il y a encore quelques années : créer une nouvelle politique présentée tout à la fois comme progressiste, morale, anti-capitaliste, faite de réussite au mérite et, last but not least, de ridiculisation permanente de toute opposition d'où qu'elle vienne. Le seul parti visible est maintenant l'UMP. Depuis quelques années, le seul message d'apparence crédible provenait de ce parti, avec des médias prétendument d'opposition qui se pâmaient pour la « transgression » d'une communication qu'ils ne comprenaient pas : comment peut-on se parer des atours de Jaurès et de Blum tout en étant fermement convaincu du naturel de la sélection sociale ? Comment peut-on remuer les remugles nationalistes les plus fermentés et se dire le sauveur de tout ce que le monde compte d'opprimés ? Comment peut-on affirmer la nécessité de sauvegarde des connaissances industrielles et techniques nationales tout en étant extrêmement proche de tout ce que la France compte de plus anti-étatiste ? Quelle audace ! Quel talent !

        La réalité – comme perception communément admise du moins - là-dedans ? Elle n'existe plus – le virtualisme est certes efficace, mais pas toutefois au point d'emporter l'intégralité de la cible visée, du moins pas de manière illimitée dans le temps [10] . On parle ainsi aujourd'hui, après plusieurs années d'un virtualisme qui faisait avec un grand succès feu de tout bois, de « perte des repères » , de « renversement des valeurs » , de « brouillage » , voire de « grand n'importe quoi » , bref d'un sarkozysme « insaisissable » au message « perturbant » sur toute l'étendue du spectre politique. On émet l'hypothèse que le sarkozysme se « fissure » . Ce n'est pas le sarkozysme, mélange hétéroclite de convictions à géométrie variable en fonction du vent dominant et présenté comme « pragmatique » et « audacieux » , qui se « fissure » . C'est l'intégralité d'une technique de communication qui ignore à dessein l'existence d'une perception commune appelée réalité, qui se « fissure » . C'est là qu'interviennent Monsieur Fils, mais aussi Monsieur Neveu, en tant que vecteurs destructurants d'une communication jusque-là rondement menée : pourquoi ces deux-là s'avèrent-ils destructurants voire destructeurs, et pas les innombrables mesures et nominations – rappelons-nous François Pérol – qui pouvaient être considérées comme dangereuses vis-à-vis du candidat puis président Sarkozy ?



Frédéric et Jean, éléments fissurants d'une réalité habilement réinventée

        Tout avait pourtant fort bien commencé. Le mini-remaniement du printemps dernier avait permis la récupération d'un élément supplémentaire en la personne de Frédéric Mitterrand, neveu le plus célèbre de France, écrivain reconnu comme talentueux, homme estimé dans son milieu, premier homosexuel assumé devenant ministre, de droite depuis toujours sauf quand Tonton était au pouvoir, mais perçu comme une prise à la gauche de par son nom et sa vie. Les politiques de droite grincèrent des dents, mais en silence, admiratifs de l'efficacité politique redoutable d'un Sarkozy qui avait compris qu'avec de tels coups, il dépeçait la gauche plus sûrement que n'importe quel scandale – il suffit d'observer la différence de traitement médiatique avec « l'affaire Dray » au sein du parti socialiste pour le comprendre. Personne n'osa soulever les aveux de pratique du tourisme sexuels faits par le maintenant ministre dans un livre largement autobiographique en 2005, les seules références se faisant sur ce « tout-à-l'égout » d'internet. Sans autre événement, un tel déballage aurait en effet directement favorisé un Sarkozy dans une France fort peu goûteuse des enquêtes liées à la vie privée, à la manière dont laquelle Jean Quatremer s'était fait confraternellement lapider lorsqu'il avait mis en garde DSK à propos de sa vigueur sexuelle un an avant l'affaire du même nom au FMI.


        L'arrestation de Roman Polanski en Suisse, puis sa défense par le ministre de la culture et le développement par Marine Le Pen – belle récupération de ce qui flottait dans le « tout-à-l'égout » - d'un passé peu glorieux, mirent un premier pieu dans un édifice jusque-là quasiment intouchable. La contre-attaque virtualiste fut pourtant tout ce qu'il y a de plus coordonnée : un message unanime fut opposé au « lynchage de Frédéric Mitterrand par le Front National » , contre des accusations « délirantes et fausses » , contre des « modifications du langage » de Marine Le Pen – à raison, c'est pourquoi cette affaire est d'autant plus intéressante en termes de communication. Il y avait bien un certain malaise à droite du spectre politique, pas exprimé ouvertement toutefois, tant Sarkozy avait convaincu son propre camp - non sans raison – que sa stratégie de communication était d'une efficacité systématique. C'était ignorer – ce malaise à droite en étant l'illustration – que le président était ici en train de jouer avec deux brasiers qu'il avait lui-même contribué par le passé à tenir vivaces chez les Français : la peur et la réprobation du tourisme sexuel et de la pédophilie d'une part, le populisme du peuple contre les élites d'autre part. Ce n'était pas la prise en main dans le même temps par l'Elysée du dernier fait divers de nature sexuelle qui allait arranger les choses, celle-ci atténuant certes le premier brasier, mais au détriment de l'inflation du second dont le candidat Sarkozy avait aussi fait un véritable axe de campagne en 2007.

        Le candidat puis président Sarkozy avait en effet habilement joué de ces deux brasiers du champ politique français, notamment en ce qui concerne les délits et crimes sexuels avec la stratégie du fait divers - constamment détricotée par Maîtres Eolas et sur le « tout-à-l'égout » - ; mais aussi avec des discours enflammés en ce qui concernait ses réformes pour ce qui est du peuple contre les élites – universitaires, administratives, judiciaires.

        C'est sur ce choc des virtualismes – populisme et victimisation contre le pôvre Frédéric Mitterrand injustement harcelé par l'extrême-droite – que débarque la candidature de Jean Sarkozy à l'EPAD, 23 ans et des dents à rayer les parquets de Neuilly. Celle-ci ne pouvait être présentée à un plus mauvais moment : l'intelligentsia française défend à tout crin Polanski, le gouvernement et la majorité parlementaire s'y font entraîner par défense du ministre de la culture, et voilà pas que le fils du Président, en pleine accusation d'une politique à deux vitesses [11, se déclare sans ambages candidat déjà presqu'élu d'un organisme administratif très puissant dans ce qui est considéré comme le fief du président le plus populiste que connaisse la France depuis des dizaines d'années. Le tout, bien sûr, en plein milieu d'une crise économique et financière qui touche nombre de jeunes diplômés...

        Le choc entre les virtualismes de court terme – Mitterrand « lynché » - , de long terme – criminels sexuels « inhumains » et élites « réactionnaires » - , et les faits, est d'une violence rare. Les médias tant nationaux qu'internationaux s'en emparent, allant de « gênés aux entournures » à « franchement moqueurs » . Les réponses de l'Elysée, cette fois-ci, ne peuvent toucher, toutes pleines de virtualisme qu'elles soient. On peut répéter autant de fois un message uniforme de « désamorçage » , il est impossible de parer un fait aussi évident que « Sans son père à l'Elysée, jamais Jean Sarkozy n'aurait eu la moindre chance d'accéder à ce type de poste. » .

        C'est impossible pour deux raisons : non seulement la réalité perçue est cette-fois ci suffisamment unanimement différente en France pour ne pas être modifiée – les « fils de » sont historiquement méprisés - mais il est d'autant plus impossible d'arriver à cet exploit qu'on développe depuis des années un virtualisme allant dans une direction non pas différente mais carrément en franche opposition – les élites sont des ânes opposés au changement sarkozyste salvateur - avec ce fait, de quelque manière qu'on présente ce dernier. Les parlementaires UMP en sont conscients, et l'on voit se fissurer la belle unité de l'UMP, notamment avec un Jean-François Copé en embuscade et qui devait se désespérer de ne pouvoir s'exprimer malgré le mépris avec lequel est tenu son groupe parlementaire par l'Elysée. Or, sans unité, pas de virtualisme possible dans la communication. Sarkozy le sait, et ça a dû valser dernièrement dans la majorité.

        Sans Mitterrand, il est probable que la nomination puis l'élection de Jean Sarkozy à l'EPAD auraient suscité des remous vite éteints - comme d'habitude - sous le flot unanime des louanges faits à ce garçon – au demeurant fort doué politiquement à ce qu'on peut en voir. La stratégie de Monsieur Père pour son fils était bonne, elle a malheureusement pour lui rencontré de plein fouet des symboles qu'il venait de raviver en tentant d'étouffer dans l'oeuf – voire de retourner à son avantage – une affaire qui touchait fortement les Français. Charges symboliques dont la puissance est, ironiquement, partiellement de son oeuvre, comme on put le constater lors de son surréaliste discours sur le mérite à propos de la réforme du lycée il y a quelques jours.



        La conclusion de tout ça ? Elle serait que le virtualisme, stratégie de communication redoutablement efficace, peut également s'avérer dévastateur en cas de contradiction mise en pleine lumière, ce qui arrive lorsque la charge symbolique est suffisamment forte – et qui, d'habitude, est plutôt rare compte tenu du faible nombre de ces symboles pour les cibles. C'est ce qui arriva ainsi brièvement lorsqu'au plus fort de la crise, on vit Alan Greenspan, grand ordonnateur de la Fed pendant des années« qu'il ne comprenait pas » « qu'il était désolé » que ce qu'il croyait bon ne fonctionne manifestement pas ou plus. Heureusement pour Wall Street, de telles manifestations restèrent suffisamment rares pour être avalées par des milliers d'autres interventions positives, dans un secteur très complexe. Pour son malheur, Sarkozy vient de faire de même avec des valeurs bien plus simples à aborder et alors que sa majorité connaît de vrais courants de résistances à sa politique. Et s'il est probable que d'autres évènements médiatiques chassent finalement cette double polémique, il est également probable que ces deux affaires ressortiront en force au plus mauvais moment pour lui, soit lors de la campagne présidentielle de 2012. En attendant, Jean Sarkozy sera une ombre permanente dans une communication en rupture avec les habitudes depuis 2007.





Mise à jour, 22 octobre 2009 :

        Jean Sarkozy a annoncé avec toute la pompe nécessaire qu'il retirait sa candidature à la présidence de l'EPAD, restant toutefois candidat à un poste d'administrateur. Nicolas Sarkozy a donc fini par se rendre compte du danger que cette élection à la direction représentait pour son propre avenir politique ainsi que pour les axes stratégiques adoptés depuis 2003 dans sa communication. N'en doutons pas, les choses vont désormais vite revenir à la normale, une "normalité" capable d'absorber l'immense majorité des attaques portés contre lui ou son gouvernement, et qui lui assure également une mainmise totale sur son propre secteur politique - ces deux choses étant finement intriquées.

        En toute sincérité, je ne le pensais pas capable de revenir sur cette désastreuse décision : c'est un excellent point pour lui et pour les élections présidentielles de 2012, et une très mauvaise nouvelle pour tous ses opposants politiques. Il va être dur de trouver un axe qui cogne aussi symboliquement au personnage, et on ne le voit pas faire d'autes erreurs du même acabit d'ici là - je mets mon billet que Jean ne deviendra président du Conseil Général des Hauts-de-Seine qu'après les présidentielles. L'homme est décidément un maître de la communication, et son "pragmatisme" une de ses grandes forces en ce domaine.




Notes

[1] Même si le susnommé avait audacieusement tenté de faire passer cette limite d'âge de 65 à 70 ans pour la direction d'institutions administratives publiques en janvier 2009, par l'intermédiaire du député UMP Philippe Leclerc et via un cavalier dans le projet de loi portant sur la relance de l'économie. Le Conseil Constitutionnel ne se priva d'ailleurs pas de faire sauter cet amendement, au motif évident de « Aucun rapport avec le projet de loi » . Devedjian, un temps jugé sarkozyste de choc, est quasiment devenu une force d'opposition au conseil général des Hauts-de-Seine.

[2] Que l'on pourrait qualifier de seule publication à la fois clairement opposée au systême économique et social actuel et particulièrement bien informée de l'espace francophone, ce qui est suffisamment rare pour être signalé tant ces deux choses sont habituellement antinomiques.

[3] Etant établi que dans les domaines des « sciences » sociales, la Réalité n'existe pas, mais qu'on peut toutefois atteindre un niveau d'incertitude suffisamment faible pour qualifier cette perception commune de réalité, comme par exemple : « Les pays de l'Union européenne ont un fonctionnement relativement démocratique » .

[4] Tout comme notre président dans sa dernière interview au Figaro.

[5] Malgré la position de la France, cinquième au niveau international en termes de dépôts de brevets ; et la pratique grandissante de l'interdisciplinarité dans les sciences vingt ans après la création du CNRS - entre autres pour remplir cet objectif.

[6] Le virtualisme transformant un mot aussi dénué de sens moral que « réforme » en un terme forcément « progressiste » et « moderne » .

[7] Faibles face à un message reconstructeur pour peu qu'il soit suffisamment unanime et répété.

[8] Partis ou groupes généralement incapables de produire un message uniforme. On notera ainsi que le Parti Socialiste a réussi à s'imposer pour la dernière fois, brièvement, lorsque Martine Aubry avait essayé de reprendre le parti en main, délivrant avec succès le plan de relance virtuel du PS à la mi-janvier 2009.

[9] La différence est-elle si grande entre une description largement différente de la réalité perçue par le plus grand nombre et répétée mille fois comme aujourd'hui, d'une description largement différente de la réalité mais qui est la seule disponible comme lorsque les « Actualités Françaises » existaient ?
 
[10] On retrouve là la célèbre sentence « On peut tromper tout le monde pendant un moment, on peut tromper quelques personnes tout le temps, mais on ne peut tromper tout le monde tout le temps » , qui fit florès sous Giscard et s'applique à toute forme de communication.

[11] Que cela soit vrai ou faux par ailleurs, la communication étant essentiellement affaire de perception.
Samedi 17 octobre 2009 6 17 /10 /Oct /2009 18:45
- Par Moktarama - Publié dans : En France
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